Accueil | Editorial par Pierre Jacquemain | 18 novembre 2019

ÉDITO. Préfet Lallement : un chef d’armée qui a choisi son « camp »

Un an après le début du mouvement des gilets jaunes, rien n’a vraiment changé. Surtout pas le « maintien de l’ordre », qui se cantonne toujours à la violence.

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Un an de colères, de luttes, de mobilisations et de revendications. Un an de violences policières, de répression, de mépris et de privation des libertés. Et que retiennent le gouvernement et les médias – dits mainstream – qui ont suivi avec attention la 53ème semaine des gilets jaunes tout au long du week-end ? Les agissements de quelques-uns qui s’en sont pris au mobiliser urbain, principalement, ainsi qu’à un monument à la mémoire du Maréchal Juin dans le 13ème arrondissement de Paris. Quelques dizaines d’individus cagoulés pour décrédibiliser l’action de plusieurs milliers de manifestants – qui ont d’ailleurs été contraints, au fur et à mesure des semaines, à quitter leur identifiant : le gilet jaune. Alors que la mobilisation du week-end a connu un léger regain par rapport aux semaines précédentes, tout semble ainsi orchestré pour nous épargner l’essentiel : la question sociale, écologique et démocratique. Et toujours, l’absence de réponse politique.

 

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Elle était bien seule samedi soir sur BFMTV, l’eurodéputée LFI Leïla Chaibi, pour rappeler que face aux images impressionnantes de poubelles en feu et de vitrines brisées qui ont rythmé les écrans des chaînes d’information toute l’après-midi, il y a d’autres images qui n’ont pas circulées : celles de ce journaliste qui a été grièvement blessé au visage, après un tir de GLI F4 (une grenade lacrymogène, assourdissante et à effet de souffle, contenant une charge explosive constituée de 26 grammes de TNT ainsi que de quatre grammes d’hexocire) alors qu’il portait distinctement son gilet « presse ». Celles aussi du député insoumis Alexis Corbière qui a violemment été interpellé alors qu’il tentait de quitter la place d’Italie. De cette femme tirée par les cheveux par une équipe de la BAC. De cet homme piétiné par les forces de l’ordre. De ces milliers de manifestants empêchés de manifester, nassés sous les nuages du gaz lacrymogène.

Quelques minutes plus tôt, le préfet de police de Paris avait annulé la manifestation. Et invité l’ensemble des manifestants – « s’il existe encore des manifestants de bonne foi », a-t-il précisé lors de son point avec la presse – à quitter la place d’Italie sous peine d’être interpellés. Si un couloir de sortie devait être organisé, selon le préfet, ils sont nombreux à témoigner du contraire. Aucune issue n’a été prévue. Ou que tardivement. En témoigne d’ailleurs le tweet d’Olivier Besancenot : « Venus pour défiler durant une manifestation qui avait été autorisée, nous avons appris son interdiction alors que nous étions déjà place D’Italie. Nassés, et chargés pendant plus de deux heures, sous les gaz lacrymogènes. Notre détermination reste intacte. La lutte continue. »

Plus tard, il évoque un « guet-apens » organisé par les forces de l’ordre. Ça y ressemble fort…

L’intervention très solennelle du préfet de police avait donné le ton dès 15h. Droit dans ses bottes. Le ton ferme. Autoritaire. Au point que même Dominique Rizet, consultant police-justice de BFMTV, a vu dans le propos du préfet de police « plus un discours de chef d’armée que de préfet de police ». Après le recours il y a tout juste un an aux blindés à roues de la gendarmerie nationale dans les rues de Paris, l’ambiance n’est plus au maintien de l’ordre. Et comme le rappelait le sociologue Laurent Mucchielli dans #LaMidinale de Regards :

« On n’est pas face à des professionnels du maintien de l’ordre, on est face à des gens qui ont habitude de faire un usage offensif et pas défensif, sur des gens qu’ils considèrent comme des voyous, des grands délinquants et pour lesquels ils n’ont pas de scrupules [...] Il y a une responsabilité du pouvoir politique à mettre, en démocratie, face à des manifestants, des unités qui ne sont pas des professionnels du maintien de l’ordre et qui donc potentiellement peuvent faire un usage de la violence qui n’est plus considéré comme légitime. »

Elle était bien seule samedi soir sur les plateaux, Leïla Chaibi, pour rappeler l’essentiel – quand on ne l’interrompait pas pour lui demander de condamner les « violences ». Parce que si les Français défilent depuis un an, ça n’est pas pour casser du flic ou de l’abri-bus, c’est pour être écoutés. Et exiger, comme l’a martelé l’eurodéputée, «  un revenu digne, plus de démocratie, un frigo rempli, du chauffage, plus de santé ». Un message qui semble avoir du mal à percer le mur du son. La situation sociale se détériore, se tend, se radicalise, parce qu’il n’y a plus de dialogue social. On n’écoute pas, ou plus, les personnes concernées : les gilets jaunes, les chômeurs, les étudiants, les syndicats, les profs, les associations, les soignants, les élus. Les décisions sont prises d’en haut, sur des tableurs Excel. Loin de la réalité de terrain. Et de la vie quotidienne des millions d’hommes et de femmes – dont on finit par oublier les visages. La perspective de la mobilisation massive et à durée indéterminée le 5 décembre prochain aura-t-elle raison de leur mépris, de leur violence, de leur indifférence ? Rien n’est moins sûr mais le mois de décembre sera chaud. Assurément bouillant. Et les turbulences assurées.

Hier après-midi, le préfet de police s’est rendu sur la place d’Italie pour constater les dégradations et, profitant du passage d’une habitante du 13ème arrondissement qui portait le gilet jaune, il s’est adressé à elle le regard fuyant mais le ton fier et assuré : « Nous ne sommes pas du même camp, madame ».

Le code de déontologie de la police nationale, à l’article R. 434-29 – Devoir de réserve prévoit pourtant que « le policier est tenu à l’obligation de neutralité ». Le préfet de police est sorti de sa réserve. Une question majeure se pose désormais : se pourrait-il que le haut fonctionnaire qu’il incarne, chargé de la sécurité de toutes et tous, n’assurerait à présent plus que la sécurité de quelques-uns ? Se pourrait-il que le premier flic de Paris ait identifié une population ennemie – en lutte en ce moment ? Ce petit commentaire l’air de rien est extrêmement grave. C’est une faute professionnelle. Ajouté à la très mauvaise gestion de la mobilisation de samedi, dans un pays sous tension, le préfet de police aurait dû a minima être rappelé à l’ordre, si ce n’est remercié. Le préfet de police a choisi son camp. Reste à savoir de quel camp parle-t-il ? Pas celui de la démocratie visiblement.

 

Pierre Jacquemain

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