DR Laurent Hazgui
Accueil | Reportage par Gildas Le Dem | 30 novembre 2018

Gilets jaunes et Nuit debout : Paris tente de s’éveiller à la République

Jeudi 29 novembre au soir, le député François Ruffin, l’économiste Frédéric Lordon et l’activiste Assa Traoré s’étaient donnés rendez-vous place de la République à Paris pour essayer d’élargir encore le socle du bloc contestataire qui gronde depuis plusieurs semaines dans tout le pays.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Il est dix-neuf heures, et au son d’un remix électro de "Paris s’éveille" de Jacques Dutronc, la réunion publique lancée par "La Fête à Macron", et à laquelle se sont ralliés en moins de trente heures François Ruffin, Assa Traoré du Comité Adama, mais aussi des syndicalistes et des gilets jaunes, s’ébranle au pied de la statue de la Place de la République.

Là même où il y a 2 ans, débutait le mouvement Nuit Debout. « Organisons-nous ! ». « À la fin, c’est nous qu’on va gagner ! ». Les slogans et les banderoles disent tout de l’esprit de cette réunion. Tout se passe en effet comme si, avec le déboulé des gilets jaunes sur les routes de France, puis sur les Champs-Elysées, et en dépit des résultats des élections présidentielles et législatives de 2017, du passage en force de la réforme du Code du travail puis de celle de la SNCF, les dés de la colère populaire n’avaient pas, ne devaient pas avoir cessé de rouler.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Toujours plus d’inégalités et encore moins d’écologie : Emmanuel Macron maintient le cap

 

Une sénatrice de gauche, présente dans le public, confiait d’ailleurs voir dans le mouvement des gilets jaunes une continuation de la vague dégagiste qu’un an et demi de pouvoir d’Emmanuel Macron, comme soudain saisi de tétanie, n’était pas parvenu à épuiser et domestiquer et qui, à ce moment, le laissait hors-sol, suspendu dans la solitude d’un pouvoir hautain, injuste et coupé des réalités du pays.

 

 

Nuit debout est morte, vive les gilets jaunes ?

Pour autant, François Ruffin ne dissimulait pas sa surprise. Surprise, et tristesse, d’abord, que deux ans auparavant, le mouvement Nuit Debout n’ai pas pu ou su sortir des places, et singulièrement de la place parisienne. Et en effet, faisait-il remarquer, le mouvement ne s’était pas plus étendu à la province qu’aux banlieues.

Mais surprise heureuse aussi, quoi qu’inquiète, de voir soudain toute la province française se soulever, non pas contre un impôt, et l’impôt en général, mais contre une politique fiscale, sociale et environnementale injuste. Dès lors, comment concilier, concrètement, ces deux faces d’une révolte sociale qui pouvait, également, à tout instant, basculer dans les débordements (racistes, sexistes, homophobes) puis, une fois la colère retombée, le vote à l’extrême-droite ?

Comment, aussi, réveiller un Paris politiquement assoupi, car sans doute territorialement éloigné des réalités des automobilistes et des travailleurs de province, assignés à résidence et à une mobilité forcée ? Mais ranimer aussi un Paris socialement séparé de ces mouvements par une concentration de capital culturel et symbolique, qui jusqu’ici lui avait ouvert le droit à une forme de magistère moral sur ce que pouvaient et devraient être les formes de la mobilisation sociale, mais dont il se voyait soudain dépossédé par une province plus inventive, et résolue à la lutte ?

Singularité des luttes

Il fallait, avant tout, clamait François Ruffin, travailler à « éviter le mépris réciproque ». Et, pour cela, au-delà des caricatures des « fachos » et des « bobos », des « beaufs » et des « éduqués », travailler à ce que « la lutte aille à la lutte » et, on l’espérait donc avec lui, « la victoire à la victoire ». À chacun — gilets jaunes, syndicalistes, environnementalistes, féministes, étudiants, quartiers populaires — de « trouver les formes propres à ses manières d’être et de lutter », car le sujet était d’abord, ce soir, d’obtenir une victoire contre Emmanuel Macron, et de paralyser, ensemble, le régime. De renouer surtout, comme en 1995, en 2005, avec le fil des victoires contre le néo-libéralisme, qui avaient vu la gauche, les gauches, disputer l’hégémonie politique à l’extrême-droite.

À Francois Ruffin, se sont succédés des étudiants étrangers (qui rappelaient que l’accès payant à l’université avait été, en Grande-Bretagne comme aux États-Unis, le prélude à une privatisation, et un endettement de tous les étudiants par le crédit) ; des livreurs de Deliveroo (qui venaient fêter là leur victoire devant la Cour de cassation, leur entrouvrant la porte du salariat : « les livreurs qui n’étaient rien sont quelque chose ») ; des cheminots prêts à s’engager dans un mouvement plus général, dénonçant « une bureaucratie syndicale qui les avait envoyés au carton » : il fallait maintenant « gagner ensemble la bataille du tous ensemble ».

Des Amis de la terre aussi, qui récusaient l’antagonisation de la justice sociale et de l’environnement, quand Total était autorisé à réintroduire de l’huile de palme dans ses carburants, et qui appelaient à l’action directe et à la désobéissance civile face à des grandes enseignes comme Amazon ; des dockers de Saint-Nazaire qui, suite à l’appel de Donges, rejoignaient le mouvement et réclamaient la tenue d’assemblées populaires. Des représentants des gilets jaunes qui affirmaient : « nous ne sommes ni fachos, ni casseurs » ; puis Assa Traoré qui, très simplement et de manière très poignante, refusait la dissociation de luttes pourtant irréductibles, puisqu’enfin il ne s’agissait, pour tous, habitants des campagnes, grandes villes et banlieues de France, que du droit « à vivre, manger et respirer en paix ».

 

Et, malgré des dissensions, des interruptions, parfois des tensions, très vite résolues, tous ont donc appeler à converger, samedi, à 13h, de la gare Saint-Lazare aux Champs-Elysées. Et l’assemblée générale a appelé, pour une période indéterminée, à envahir les parterres des ministères lors d’apéros-occupations. A suivre.

 

Gildas Le Dem

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Il faut accepter la convergence. Il faut que ça se fasse...

    carlos Le 30 novembre à 14:51
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.