CC Thomas Bresson
Accueil | Par Clémentine Autain | 30 novembre 2018

Gilets jaunes : que la colère se mue en espérance

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ?

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La première victoire est déjà remportée. Oui, le mouvement des gilets jaunes a déjà réussi à marquer le paysage social, à imprimer le débat public, à faire émerger de nouveaux visages qui posent des mots sur la dureté d’un quotidien si méconnu des sphères de pouvoir. Les colères se répondent en écho.

Ici, on entend cette femme qui crie son désespoir parce qu’elle travaille à s’user la santé mais vit dans la pauvreté. Voilà dix ans qu’elle n’est pas partie en vacances. Là, c’est un homme qui raconte face caméra que pour lui, ce ne sont pas les fins de mois qui sont difficiles car la galère commence dès le premier jour du mois. Ailleurs encore, une personne s’en prend violemment au Président Macron qui décidément n’entend rien, ne comprend rien : « Il nous prend vraiment pour des gogos ! » quand une autre conclut calmement mais fermement : « C’est d’une révolution dont on a besoin. Il faudrait un nouveau 4 août pour l’abolition des privilèges ». Le ras-le-bol général, voilà ce qu’on entend. Enfin.

 

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Parti d’un coup de semonce contre la hausse de la taxe sur le carburant, le mouvement a entraîné bien au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. L’axe de départ s’est comme désaxé. Le caractère hétéroclite des revendications, des mots d’ordre, des familles politiques qui apportent leur soutien laisse les portes encore très ouvertes sur l’issue de cette colère XXL.

Rien n’est joué mais la tonalité n’est plus celle que l’on pouvait redouter au départ, quand les courants d’extrême droite s’étaient rués le mouvement en espérant voir se développer leurs obsessions identitaires et grandir leur terreau du ressentiment. Loin d’une focalisation sur le "trop de taxe, trop d’impôt", c’est le sentiment d’injustice sociale et territoriale qui semble dominer. C’est le rejet des politiques d’austérité et la défense des services publics qui donne le ton davantage que le repli sur soi. Ce sont les inégalités qui sont clairement pointées du doigt. Quant à la question environnementale qui aurait pu se trouvée marginalisée, elle n’est pas désertée. Les courants écologistes s’engagent progressivement dans la danse.

Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge.

Le bouillonnement est là et des jonctions commencent à s’établir. Là encore, rien n’est joué mais les dockers, au Havre, se joignent aux gilets jaunes pendant que les lycéens enclenchent leur soutien. Des secteurs entiers du mouvement social s’impliquent désormais franchement. Des personnalités proposent de venir physiquement apporter leur notoriété pour protéger les gilets jaunes aux Champs-Elysées d’éventuelles violences. L’ordre des choses est bouleversé.

D’ores et déjà, des lignes ont bougé dans les têtes. Partout, sauf visiblement au sommet de l’État où l’on reste empêtré dans de tristes logiques comptables et où l’incompréhension voire l’aversion du monde populaire domine. La crise politique est en marche. Au point que la délégation des gilets jaunes ne s’est finalement pas rendue à Matignon. Signe du temps, les groupes politiques insoumis et communistes proposent de soumettre au Parlement une motion de censure. In fine, c’est sur le terrain politique que le plus gros va se cristalliser. Il n’échappe à personne qu’un mouvement soutenu par 80% de la population, par des sensibilités politiques et des personnalités que tout oppose par ailleurs, ne dit pas le sens, la cohérence du projet de changement souhaité. La liste des revendications du comité auto-organisé par les initiateurs des gilets jaunes posent de sérieux jalons mais la confrontation politique reste évidemment devant nous.

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ? Il le faut. Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge. Il faut maintenant que la colère se mue en espérance.

 

Clémentine Autain

 

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Vos réactions

  • Oui, Clémentine, que la colère se mue en espérance... Un jour viendra couleur d’orange...

    À condition que nous nous en mêlions,...

    Merci de cette petit « réorientation »..., qui dit déjà autre chose que la mise en garde de Roger Martelli - dans son article du 12 novembre, « La stratégie de Mélenchon se discute » - sur les caractéristiques du « mouvement du 17 novembre »...

    Cela fait des décennies, ...depuis « l’Échec » d’une « Union de la Gauche à l’ancienne », qu’il fut question de retrouver le sens de « l’union à la base » !!!!... L’occasion historique est peut-être arrivée.

    Aubert Sikirdji Le 1er décembre à 07:40
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  • Bonjour
    Ce mouvement des gilets jaunes , soit tournera en populiste/progressiste, ce qui pour l’instant, à plutôt tendance a aller dans ce sens , soit cela tournera en populiste/ réactionnaire.
    Il faut être prudent, et surtout pas naïf...les libéraux , sont à l’affût, derrière la dénonciation des taxes et des impôts. Et attendent, ce qui va sortir de ce mouvement. , et ce bras de fer , entre le pouvoir et les gilets jaunes .
    Macron devra choisir soit continuer sa politique libéral, soit l’arréter.
    Soit les gilets jaunes , continue, avec le monde du travail, des entreprises, qui embraye avec eux, vers un nouveau 36, avec des proposition très progressiste, et alors c’est gagner...ou cela s’enlise.
    Dans ce cas là , soit le pouvoir, céde et provoque de nouvelles élections, cohabitation...ou aussi saisi l’occasion de continuer et accentuer son programme libéral.

    Bob Le 1er décembre à 17:29
  •  
  • ok sur la palette large de revendications (du moins d’impôts de la droite au plus de salaire de la gauche), ok sur l’évolution de l’extrème droite vers quelque chose de plus large. Mais attention de ne pas hurler à la révolution (comme le fait JLM) alors que rien n’est prêt pour l’accueillir (ou la cueillir) ni dans les forces politiques de "gauche", ni au niveau idéologique (le populisme de gauche me paraît une forfaiture, le programme de la FI ne semble plus l’étendard de JLM), et la police (voire l’armée professionnelle) ont une revanche à prendre (le FN y est très présent)

    jeandu13 Le 2 décembre à 12:52
  •  
  • @ jeandu13

    Qu’est-ce donc au juste, dites nous, cette « palette large de revendication », ...sur laquelle vous êtes ok ? N’y a-t-il rien de logiquement contradictoire, là-dedans ?

    Ça me fait penser à une parole d’Yves Thréard, sur un plateau télé, ...prétendant que les français s’exprimant en gilet jaune sont schizophrènes...
    Et par le fait, ...on nous REND fous, avec des pseudo-raisonnements « pédagogiques » à la noix, des injonctions paradoxales du style : vous ne pouvez pas à la fois refuser les taxes, et vouloir de meilleurs services publics !...

    Mais ça, c’est une objection à adresser à la frange à droite, « libérale », de la France, qui est pour « moins d’état... social »..., mais pas « aux français » en général, Mr Thréard !...

    Que le grand capital lui-même soit l’hypothèque à lever sur le destin de la France comme du monde..., c’est cela l’orientation qui rendra la planète moins folle !... Et cette orientation a bien quelque chose de révolutionnaire.

    Aubert Sikirdji Le 2 décembre à 15:31
  •  
  • C’est là qu’on observe les limites du système politique tel qu’il fonctionne...

    a) L’exécutif ne surprend personne en refusant de céder, et en cherchant à appliquer avec les Gilets Jaunes les vieilles recettes de négociation usitées avec les corps intermédiaires (c’est à dire identifier les adversaires, tenter de les diviser puis en profiter pour passer en force),
    b) les députés de la majorité brandissent l’excuse de décennies d’irresponsabilité des politiques précédents... tentant de se dédouaner ainsi des inégalités qu’ils ont contribué à creuser en arguant de leur bonne foi et de leur sincérité (dont je me garderai bien de juger ce qu’il en est),
    c) l’opposition est dans son rôle quand elle se saisit, comme de bien entendu, dans les revendications "hétérogènes" des gilets jaunes (forcément pour certaines contradictoires mais est-ce étonnant ?), de celles compatibles avec les grilles de lecture respectives du réel qu’elle propose... Pour autant elle participe de fait à brouiller le message initial en faisant de celui-ci une "expression partisane" plutôt que d’en conserver son caractère politique "transversal"...
    d) Les Gilets Jaunes ne peuvent pas, au risque de disparaître, à cause ou grâce aux contradictions qu’ils incarnent, organiser un discours politique cohérent unique et de fait, encore moins présenter des "représentants" à l’échelle nationale.

    Si dialogue il doit y avoir, il faudra bien admettre que la nature du mouvement des Gilets Jaunes impose la nécessité pour le Pouvoir de descendre de l’Olympe pour aller mener les discussions là où se trouvent les français... Et il est important que cette évidence soit rappelée haut et fort afin que l’absence d’interlocuteurs ne puisse pas servir plus longtemps d’excuse aux représentants de ce pouvoir républicain monarchique. C’est évidemment à l’échelon local et très rapidement que le débat doit être initié. Cependant, pour ouvrir la discussion, le gouvernement ne pourra pas s’abstenir de faire des gestes conséquents non à l’égard des partis d’opposition, mais bien à celui des citoyens français directement... A condition que ces derniers lui en laissent le temps !!!!

    carlos Le 3 décembre à 10:54
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  • Je suis d’accord avec vous sur les « limites d’un système politique tel qu’il fonctionne »... qui ne cherche qu’ « à appliquer avec les Gilets Jaunes les vieilles recettes de négociation usitées avec les corps intermédiaires »...
    Mais ce qui est hyper-paradoxal, comme je viens de l’entendre tout de suite sur BFM-TV dans la bouche de Benoît Hamon, et comme l’a déjà souligné Philippe Martinez, c’est que ces "corps intermédiaires", ce Pouvoir les a délibérément affaiblis, déconsidérés, ... En ce sens Macron s’est même prétendu "populiste"...
    Il faut savoir de quoi l’on parle à propos de corps intermédiaires...
    La commune, les syndicats, etc, etc. ne sont pas à ranger au magasin de l’Histoire...

    Aubert Sikirdji Le 3 décembre à 16:14
       
    • Et bien si l’on considère que le Pouvoir est parti de l’hypothèse que les syndicats en France représentaient le seul ilôt de contestation collective "organisée" dans une société de plus en plus fragmentée et anomique, le fait de vouloir réduire leur capacité de "nuisance" à néant n’est plus réellement paradoxal vu le projet néolibéral mortifère que celui-ci souhaite installer...

      Apparemment, c’était sans compter sur la capacité "d’auto-organisation" des gens renforcée involontairement par les algorithmes des réseaux sociaux et une situation devenue insupportable pour la classe moyenne du fait de sa paupérisation...

      carlos Le 4 décembre à 12:16
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