CC Maina Marjany
Accueil | Par Naly Gérard | 27 mai 2018

Immigration algérienne : deux ou trois choses que l’on sait d’elle

Des immigrations actuelles, l’immigration algérienne est la plus ancienne. L’historien Emmanuel Blanchard et le sociologue Stéphane Beaud livrent deux approches complémentaires qui participent à clarifier un phénomène déformé par les fantasmes.

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Aujourd’hui, plus d’un million de personnes nées en France ont au moins un parent qui a immigré d’Algérie – c’est davantage que les 900.000 descendants de l’immigration italienne. C’est dire l’importance de ce flux migratoire du Maghreb dans notre histoire. À partir de publications de référence et des travaux de recherche les plus récents, l’historien Emmanuel Blanchard signe une Histoire de l’immigration algérienne en France (coll. "Repères", éd. La Découverte) et dessine les caractéristiques d’une immigration marquée par la colonisation et la guerre d’indépendance, par sa durée aussi.

Les mouvements réguliers des travailleurs algériens entre les deux rives de la Méditerranée ont débuté dès la fin du XIXe siècle, initiés en grande partie par les Kabyles. Les sociétés rurales algériennes dans leur ensemble subissent alors de plein fouet l’accaparement des terres, le refoulement et le contrôle des déplacements imposés par l’État français depuis son arrivée en 1830. La puissance coloniale tolère les départs d’émigrés fuyant la pauvreté et même la famine, comme une soupape, qui évite la remise en cause de sa politique.

"L’armée de réserve du capitalisme français"

L’exil (ou hijra) des "indigènes musulmans" en France se développe après la Première Guerre mondiale à laquelle ils apportent un lourd tribut. Cette émigration de travail, essentiellement spontanée (autrement dit, non organisée par l’Office internationale de l’immigration) se poursuit ensuite. Elle connaît une accélération pendant la guerre d’indépendance, continue après 1962 et dure jusqu’à aujourd’hui : chaque année, environ 25.000 ressortissants algériens obtiennent un titre de séjour en France.

Pendant les Trente Glorieuses, les travailleurs immigrés algériens forment "l’armée de réserve du capitalisme français" dans les usines ou le secteur du bâtiment. Ils exercent aussi dans le petit commerce et les cafés, évoluant dans des milieux sociaux plus divers que le reste de l’immigration maghrébine. Comme le souligne Emmanuel Blanchard, ces ouvriers se distinguent aussi par leur politisation intense, qui s’exprime par un engagement syndical de longue date, plus fort que celui des autres Maghrébins, et par leur participation au mouvement nationaliste de leur pays d’origine.

Depuis cent ans, la population immigrée algérienne a fait l’objet de nombreuses discriminations. Les années 1920 voient se répandre le stéréotype xénophobe du "sidi criminel". Plus tard, dans les années 1960, les obstacles barrant l’accès au logement touchent particulièrement les familles algériennes, souvent reléguées dans des bidonvilles ou des hôtels meublés. Lors des procédures du "regroupement familial" apparues en 1976, les familles se heurtent également à une véritable "hostilité institutionnelle" à leur encontre. La rhétorique de "l’envahissement" alors omniprésente dans le débat public, accuse les immigrés algériens d’être "inassimilables" en raison de leur progéniture nombreuse.

Le "grippage du processus d’intégration"

Le sociologue Stéphane Beaud apporte justement un éclairage sur le parcours de huit frères et sœurs, enfants d’immigrés algériens arrivés dans les années 1970. Pour La France des Belhoumi (éd. La Découverte), le spécialiste de la classe ouvrière a enquêté durant cinq ans auprès de cette fratrie issue d’une famille ordinaire, installée dans le centre de la France. Chez les "Belhoumi" (nom et prénoms sont fictifs), comme chez tant d’autres immigrés algériens, les enfants sont nombreux, les parents ont un faible niveau de scolarisation, le père est un prolétaire, la résidence est une HLM de banlieue ouvrière, tandis que l’on maintient des liens réguliers avec l’Algérie et l’on pratique paisiblement un islam traditionnel. Stéphane Beaud met en lumière les mécanismes d’insertion classiques qui ont profité aux enfants : l’école et les diplômes, le travail salarié, la mixité sociale résidentielle. Il montre l’importance des espaces sociaux hors de la famille (école, quartier, groupe de pairs…), et des solidarités entre aînés et cadets, sous la forme d’un soutien moral, d’une redistribution d’informations sur la scolarité ou encore du partage de pratiques culturelles acquises.

Le parcours des plus jeunes, qui ont grandi dans les années 2000, révèle pourtant un "véritable grippage du processus d’intégration". Celui-ci se traduit par la perte de vitesse d’une école intégratrice et de l’éducation populaire, par la baisse de la mixité sociale dans les établissements et les quartiers, ou encore par la relégation dans des filières scolaires culs-de-sac. Le parcours des garçons de la fratrie confirme les obstacles rencontrés plus souvent par les jeunes hommes d’origine maghrébine des cités populaires : emprise sociale du quartier et tentation de la délinquance, chômage, discriminations à l’embauche, etc. Par ailleurs, les plus jeunes sœurs "Belhoumi", aujourd’hui trentenaires, témoignent de la montée du communautarisme, qu’elles rejettent plutôt, et du "revival" religieux visible dans leur génération. Selon l’enquête "Trajectoires et origines" de l’Institut national d’études démographiques (2016), près des trois quarts des enfants d’immigrés algériens déclarent en effet "accorder de l’importance à la religion" (73%, contre 24% de la population majoritaire, non concernée par l’immigration (1).

Âgés de 31 à 42 ans, les enfants "Belhoumi" font partie des classes moyennes et populaires, à l’image d’une fraction importante du groupe des "jeunes d’origine maghrébine". L’enquête "Trajectoires et origines" montre que si ces derniers sont nombreux à exercer, comme leurs parents, des emplois d’exécution (employés, ouvriers, vendeurs, etc.), 25% de ceux qui étaient en emploi en 2008 appartenaient à la classe moyenne diplômée, en étant cadres supérieurs ou professions intermédiaires.

La plume sensible de Stéphane Beaud donne une épaisseur humaine aux parcours d’enfants d’immigrés "sans histoire" de Samira, Azzedine ou Nadia, souvent invisibles ou réduits à des statistiques. Contrant les visions caricaturales et les clichés racistes, il met en relief la complexité du processus social de l’intégration et comment il se module avec l’histoire individuelle de chacun, forcément singulière.

(1) L’enquête qui visait à étudier les discriminations portait sur environ 22.000 enquêtés, âgés de 18 à 60 ans, résidant en France métropolitaine, qui sont soit "immigrés", soit "descendants d’immigrés", soit "natifs des DOM", soit "descendants de natifs des DOM", soit issus de la "population majoritaire".

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  • Les années 1920 voient se répandre le stéréotype xénophobe du "sidi criminel". (sic)

    Dans les titres de Journaux Torchons et autres "Détective"...
    Par contre les Polonais"polacs" ont été massivement expulsés de France .

    La présence de nombreuses familles, aux enfants souvent nombreux, contribue ainsi à protéger les colonies polonaises, de même que l’expérience et les qualifications de beaucoup de mineurs de fond, que leurs employeurs tentent de retenir, cependant que leur concentration dans des secteurs d’activité qui voient, durant la crise, fortement diminuer leurs besoins en main d’œuvre, le textile dans le nord, les houillères dans le Pas de Calais, la potasse en Alsace, en fait les victimes toutes désignées des politiques de renvois massifs que la concentration de la main d’œuvre au sein de quelques grandes unités étroitement liées à l’État rend de plus particulièrement aisée à organiser dans le cas de ces deux derniers secteurs et rentables pour l’acteur privé, la SGI, qui assure l’essentiel de ceux-ci par le biais de convois ferroviaires. De 1931 à 1936, celle-ci et quelques autres instances de moindre importance assure le rapatriement de plus de 100 000 Polonais.

    buda Le 3 juin à 13:29
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