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Accueil | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 28 juin 2019

La Marche des fiertés est-elle encore un événement politique ?

Membres de la majorité gouvernementale, représentants de multinationales, policiers, etc. Ils seront tous à la Marche des fiertés parisienne ce samedi 28 juin. Face à cette récupération toujours plus ostensible, il est plus que temps de radicaliser toutes critiques et contre-initiatives.

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« Filiation, PMA : marre des lois a minima », est-il écrit sur l’affiche de la Marche des fiertés parisienne, l’un des plus gros événements de plein air de la capitale avec « le marathon de Paris et la Technoparade », rappelle l’interassociative InterLGBT sur son site internet. Convoquant dans leur communiqué l’anniversaire des émeutes de Stonewall et la première Gay Pride, ses organisateurs interpellent directement le gouvernement sur le report du projet de loi bioéthique à propos des questions de filiation et de la PMA pour toutes.

 

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Pourtant, les sujets ne sont pas nouveaux. Sur la table depuis le quinquennat Hollande, les échanges irréguliers entre associations et membres du gouvernement depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron se prolongent depuis plusieurs années sans se voir suivis d’effets. Déjà présentes dans les mots d’ordres des années précédentes, ces revendications – auxquelles s’ajoutaient notamment l’année dernière l’autodétermination pour les personnes trans, l’accès au soin des personnes séropositives et l’asile des personnes LGBT persécutées dans leur pays – sont à nouveau passées à la trappe de l’agenda gouvernemental en 2019. Faut-il dès lors accuser les Marches des Fiertés qui ont lieu une fois par an lorsqu’il revient aux associations qui les organisent, de peser, non sans difficulté, dans les feuilles de route gouvernementales et les projets de loi à venir ?

Le pinkwashing ou l’échec du mouvement gay

La composition des marches actuelles à Paris et en région n’est cependant pas anodine. La ribambelle d’organisations intégrées aux associations habituelles, sous couvert de visibilité et de management de la diversité, a conquis un espace exponentiel au fur et à mesure des années. Comme lors des éditions précédentes, l’étendard de la visibilité ouvre la porte à toutes les cohabitations. Notamment avec les partis politiques avides de démontrer leur soutien en ce jour particulier. La marche parisienne ménage ainsi depuis maintenant trois ans une place de choix au parti gouvernemental (cette année les Jeunes avec Macron) dont on ne listera pas ici les nombreuses mesures délétères pour les droits des minorités.

Que dire également de la présence annuelle d’association LGBT policières comme le Flag qui marchera ce samedi non loin du groupe LGBT d’Air France (dont on ne détaillera pas la complicité avec les procédures d’expulsion des étrangers), mais aussi de Google, de Microsoft, d’agences issues de la « tech » française ? La visibilité pour la visibilité serait-elle devenue une fin en soi quelques soient les cercles dans lesquels elle s’exprime ?

Dans un essai publié en juin l’année dernière, l’historien et activiste Martin Duberman posait une question abrupte : « Le mouvement gay a-t-il échoué ? » Revenant sur l’évolution des luttes aux Etats-Unis, ce dernier se demandait si le mouvement gay dans tout ce qu’il a de composite était passé d’une lutte exigeant un changement de système à une politique d’inclusion, de visibilité et de normalisation au sein d’un système toujours producteur d’exclusion, de violences et d’exploitation. Puisque « le mariage pour tous est la loi dans tout le pays et que les gays occupent des positions de pouvoir dans quasiment tous les champs qu’ils souhaitaient », le mouvement gay aurait échoué non seulement à représenter les intérêts des composantes de la communauté les plus marginalisées mais également à incarner durablement une politique de libération et d’émancipation pour toutes et tous.

Liberté et visibilité donc, mais seulement pour une petite partie de la communauté, la plus souvent blanche et socialement privilégiée. L’organisation de la Marche des fiertés de Saint-Denis qui a rassemblé plus d’un millier de participants le 9 juin répondait en cela à ce manque de diversité. Cette dernière alertait de manière inédite sur la pluralité des discriminations qui s’abattent quotidiennement sur les habitants LGBTQI de banlieue. Beaucoup de participants et d’associations avouaient par ailleurs ne pas se reconnaître dans la grand-messe parisienne.

Revenir à la radicalité originelle

Mais s’agit-il uniquement d’un problème de diversité ? Lorsque le langage du pouvoir où qu’il se trouve (sur le compte Twitter de Marlène Schiappa ou sur les publicités des entreprises exécutantes des politiques migratoires de l’Etat) parvient à reprendre mot pour mot le langage des associations, n’y a-t-il pas au contraire un enjeu politique de fond ? Les concepts de visibilité et d’égalité peuvent-ils survivre à la présence de partis politiques, d’institutions étatiques qui, durant toute l’année, ont été les acteurs directs de violences à l’encontre des minorités ou de manifestantEs qui ont tenté de se faire entendre toute l’année ? Enfin, n’y a-t-il pas finalement quelque chose d’assez terrifiant que de constater qu’en ces jours caniculaires révélateurs d’une crise climatique sans précédent, les Marches des Fiertés sont devenues un espace de choix pour les multinationales et autres GAFAs LGBT-friendly ?

« Stonewall was a riot », lit-on ainsi depuis des années sur les pancartes de militants déçus des marches officielles invoquant ainsi l’esprit de révolte « originel » des événements de 1969. Propulsée à l’occasion de ses cinquante ans sur le devant de la scène, la mémoire de Stonewall est devenue depuis début juin l’objet d’une attention particulière des médias et des politiques. Origine fantasmée ou étalon rêvé des luttes actuelles, comme dans tout objet de mémoire considéré comme fondateur, les tentatives de réclamation de cette histoire sont nombreuses. Et la volonté d’établir un continuum politique entre les premières émeutes contre la police par des jeunes trans, gays et lesbiennes et les mobilisations alternatives, estampillées « radicales » par leurs détracteurs, en dit long sur les limites de la vision portée par les marches officielles et les frustrations qu’elles génèrent.

Depuis plusieurs années maintenant en France, les contre-initiatives et les critiques se sont assez logiquement multipliées. Des premières prides de nuit parisiennes en 2015, pink blocs, actions de blocages lors des précédentes éditions, aux cortèges de tête, ce mois de juin 2019 est sans doute l’un des plus mouvementés par rapport aux années précédentes. À Toulouse, Nice, Montpellier, Marseille, prides de nuit et cortèges radicaux composées d’une multitude d’acteurs (mouvements queers racisés, travailleurs et travailleuses du sexe, groupes d’aide aux migrants, collectifs féministes, transpédégouines et intersexes) ont eu lieu cette année, non sans conséquence pour la tenue des marches officielles. Le 14 juin, une pride de nuit dans les rues de Lyon réclamait de marcher « dans les paillettes et la rage » face aux politiques de l’Etat. Le lendemain, jour de la Marche des fiertés, les organisateurs officiels décidaient d’arrêter net le cortège qui prévoyait de passer dans le vieux Lyon en raison, selon les dires officiels, d’un « groupuscule queer radical » qui souhaitait prendre la tête de la marche. Derrière les tentatives de discréditer ou de minorer la démarche, force est de constater que ces « groupuscules » prennent de l’ampleur et se propagent un peu partout. Le bourgeonnement de ces jeunes mouvements composites prêts à bloquer, réclamer les têtes de cortège, interpeller plus directement l’Etat et les entreprises indiquerait-il que le temps des festivités obligeantes doit cesser ?

Repenser les modalités d’un rapport de force

Dans ce contexte, l’influence des gilets jaunes s’est également fait sentir. La présence de cortèges queers dans les marches en novembre et décembre, mais également le texte publié le 27 mars par le site Lundi matin du groupe bordelais FMI (Front Monstrueux Insurrectionnel), annonçaient de futurs rapprochements. Lors de la marche du 16 juin à Bordeaux, un cortège de gilets jaunes queers, le Pamela Bloc (en référence au soutien de l’actrice au mouvement), investissait le toit d’un parking en invitant également les gilets jaunes à rejoindre la marche officielle. « La seule position possible est révolutionnaire », clamait l’une de leur banderole en hommage à une phrase du groupe des années 70 le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Ce samedi à Paris, un bloc queer devrait d’ailleurs s’élancer le matin au sein du cortège des gilets jaunes puis rejoindre la marche dans une démarche similaire.

Si la présence de mouvements queers anticapitalistes n’est pas nouvelle au sein des cortèges de tête, l’émergence de groupes transpédégouines identifiés « gilets jaunes » indique en revanche la volonté de repenser drastiquement les modalités d’un rapport de force avec le gouvernement tout en forgeant de nouvelles alliances à rebours des attaques politiques et médiatiques sur l’homophobie du mouvement social démarré fin 2018.

Enfin, un cortège de tête – les DélaisséEs des Fiertés, à l’initiative du Collectif Intersexes et alliéEs – devrait quant à lui prendre la tête de la marche officielle parisienne qui s’accommode tant bien que mal de ces nouvelles contestations.

Bien que cristallisées le plus souvent au moment des marches officielles, ces nouvelles initiatives, fortes des complicités qu’elles tissent et de leur éparpillement, esquissent une vision politique dont on ne peut qu’espérer qu’elles parviendront à se renforcer et se maintenir dans la durée. Que les marches officielles subsistent ou pas, la bouffée d’air politique que constituent ces alternatives est plus que souhaitable dans le contexte actuel. En attendant, rendez-vous ce samedi à Paris !

 

Cyril Lecerf Maulpoix

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