Accueil | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 26 juin 2018

La Marche des Fiertés : un nouveau marché ?

A quelques jours de la manifestation officielle, des critiques de militants et d’associations pleuvent sur la Marche des Fiertés parisienne. Les événements LGBTI, seraient-ils en train de devenir un nouveau marché pour les politiques et les grandes entreprises ?

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Avec une punchline dynamique « les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies », l’affiche de la Marche de cette année se souhaitait pugnace à l’image de ces deux gants de boxe qui martèlent sur l’affiche les combats portés par réseau inter-associatif InterLGBT qui se voit confier l’organisation de la marche officielle depuis un peu plus de dix ans.

 

Loin du ring imaginé pour le support de communication, la combativité et la vision politique de l’InterLGBT, interlocuteur privilégié du gouvernement sur les enjeux LGBTI, sont pourtant souvent critiquées par de nombreuses organisations. C’était par exemple le cas du collectif Pride de Nuit qui, jusqu’à l’année dernière proposait une marche alternative contre la dépolitisation de la marche officielle.

Cette année, le choix de l’imaginaire sportif du mot d’ordre et du communiqué avait un goût amer au regard des multiples urgences dénoncées par la communauté LGBTI puisqu’il ménageait une place de choix à un second événement, celui des Gay Games qui auront lieu au mois d’août à Paris. Ceux-ci ont en effet su faire fourmiller de nombreux soutiens publics et privés. Ces « jeux olympiques gays » dont le but affiché est de lutter contre les discriminations dans le sport sont assez logiquement soutenus par la ministre des Sports, Laura Flessel, la Ville de Paris organisatrice de JO 2024 mais également par la région Ile-de-France et sa présidente Valérie Pécresse, d’ailleurs régulièrement interpellée par les militants pour ses tentatives de récupération. Mais si les phénomènes de récupération politique ne datent pas d’hier, le pinkwashing politique et commercial est en revanche un peu plus manifeste à l’ère de la gouvernance Macron.

Pride is the new market

 

Tout d’abord sur le plan commercial, la présence de partenaires issus du secteur privé pour des événements tels que la Marche des Fiertés ou les Gay Games n’est en effet pas complètement nouvelle... En 1997 déjà, lors de l’Europride parisienne qui avait réuni pas moins de 300.000 personnes, la Lesbian and Gay Pride, comité organisateur de l’époque, assistée du géant de l’événementiel Sofiged avait ainsi obtenu le partenariat de différentes marques. Kronenbourg, Yves Saint Laurent, Canal Plus, la Fnac ou encore Disney avaient ainsi proposé leurs services pour couvrir ou participer à l’événement fleurant déjà sans doute les retombées financières.

 

Philippe Labbey, l’un des fondateurs du centre Gai et Lesbien mais également membre éminent d’Act-Up à l’époque, déplorait alors : «  la privatisation de l’événement » et se disait écoeuré dans les colonnes de L’Humanité. Leur absence à la marche nationale les années suivantes disaient beaucoup de leurs réelles motivations.

Une vingtaine d’années plus tard en revanche, cette présence est devenue monnaie courante, notamment dans les pays anglophones. Le géant de l’hypermarché Tesco, la banque Barclays en Grande Bretagne participaient ainsi à la Pride londonienne de 2016 et, chaque année en Californie, une grande partie des entreprises de la tech comme Facebook, Netflix ou Google ont désormais leurs places de choix dans les parades. Une tactique commerciale qui fait de la promotion de leurs politiques d’inclusion de la diversité un support de choix pour séduire un public LGBTI.

Nouveauté dans la marche cette année, l’entreprise de dating Tinder fait son entrée dans le cortège aux côtés Mastercard qui récoltera, on l’imagine, les données bancaires des joyeux participants souhaitant faire un don par carte lors de la marche. Selon plusieurs sources, il s’en serait également fallu de peu pour que le géant du streaming Netflix investisse le cortège avec un char et un slogan « Gay is the new black » en référence à leur série phénomène Orange is the new Black. Un slogan consternant assez révélateur de l’état de conscience politique de l’entreprise en France.

Mais revenons à Tinder et Mastercard : elles ont obtenues, au grand dam des associations de lutte contre le sida comme AIDES et Act-Up, une position privilégiée en milieu de marche, alors que les dernières se voient reléguées à la toute fin. « En fermant quasiment la marche, deux associations historiques de lutte contre le sida, pleinement mobilisées pour défendre toutes les communautés frappées par l’épidémie, se retrouvent reléguées derrière l’ensemble des sponsors, ou encore derrière des partis politiques soutiens d’un gouvernement LGBTIphobe » communiquait ainsi Act-Up il y a quelques jours.

Pinkwasher pour faire partir les tâches

 

Outre les entreprises, les partis et instances politiques ont également investi plus visiblement la Marche des Fiertés cette année. La présence renouvelée mais plus discrète d’un cortège LREM cette année ou celle d’un cortège de la Ville de Paris interrogent les associations et les militant-es sur les stratégies politiques actuellement à l’oeuvre. Si l’on peut critiquer l’intégration de politiques de reconnaissance des droits aux tactiques capitalistes des entreprises, les phénomènes de pinkwashing politiques déjà à l’oeuvre en France au sein de la Marche mais aussi des Gay Games semblent tout aussi importants.

Les coming out de députés LREM comme celui de Raphaël Gérard à quelques jours des marches des fiertés, quand bien même ils sont salués par les militant-es, parviendront-ils à minorer la consultation par le Président, de représentants proches de la Manif pour Tous sur les questions de bioéthique ? Les tweets de Marlène Schiappa à la Pride de San Francisco pourront-ils masquer les discours LGBTIphobes de nombreux élu-es du gouvernement et l’absence de mesures concrètes dans ce domaine ? Les photos des époux Macron entourés de danseurs de voguing qui ont fait grand bruit il y a quelques jours, peuvent-elles de leur côté parvenir à dissimuler les violences policières, les dénis de justice à l’encontre des personnes racisées, la violence inouïe des différentes mesures contenue dans la loi Asile et immigration et portée par le gouvernement ?

Instrumentalisation commerciale et politique

Quant à la ville de Paris, outre son élection comme capitale la plus gay friendly par le site gay équivalent d’AirBnb, Mrbandb, il y a fort à parier que la récente destruction d’un des passages piétons arc-en-ciel dans le quartier du Marais, manifestation d’une LGBTIphobie qui suscite beaucoup d’indignation politique mais peu d’actes, servira justement la communication de la Ville. Peut-être même qu’elle parviendra à faire momentanément oublier les insuffisances de ses politiques d’accueil, les campements de migrants près du centre commercial d’Aubervilliers, les morts du canal Saint-Martin ou les mineurs isolés à la rue depuis cet hiver.

Entreprises et politiques l’ont bien compris, l’utilisation et le dévoiement des luttes contre les discriminations pour dissimuler leur linge sale ont des vertus non-négligeables. Les partenariats des Gay Games sont en cela lourds de symbolique sur ce que la communauté semble prête à accepter de nettoyer sous couvert de promouvoir ses droits. BNP Paribas, Général Electric ou encore Air France, trois compagnies qui ont multiplié au cours des dernières décennies des scandales d’évasion fiscale, des financement de projets polluants, de scandales sanitaires ou plus récemment de multiples expulsions aériennes d’exilé-es, parmi lesquels des étrangers LGBTI malades.

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Macron, président gay-friendly ou pinkwasher ?

Mais l’instrumentalisation politique et commerciale indique une autre nécessité, celle de pouvoir porter un discours politique suffisamment cohérent et intersectionnel à même de résister aux tentatives de récupération ou de rétrécissement par le monde politique ou le secteur privé. C’est, il semblerait, l’une des ambitions de Stop au pinkwashing - Pride 2018 qui appelait hier soir à un cortège « politique, radical, féministe, queer, antiraciste et anticapitaliste » sur le modèle des Reclaim the Pride américains. Rendez-vous samedi pour en savoir plus…

A noter : un appel à la constitution d’un cortège de tête de Stop au pinkwashing, une initiative de divers collectifs, s’élancera ce samedi pour dénoncer le pinkwashing à l’oeuvre au sein de la marche. Pour plus d’informations :
https://www.facebook.com/events/1761600243954247/?active_tab=about

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  • Pour la porte parole de l’interLGBT la lutte contre le Sida a toujours été "primordiale " à l’InterLGBT. Le seul ennui c’est que pas une fois l’InterLGBT n’a pris la lutte contre le Sida comme mot d’ordre principal de sa marche. Quand on sait que 35.OOO personnes sont mortes du Sida en France on a une idée des priorités de l’InterLGBT.

    helene hazera Le 27 juin à 10:11
  •  
  • La lutte pour la liberté sexuelle est importante.
    Mais entre un Gay de droite libérale et un homophobe communiste, je préfère le second.

    Les luttes sociales > luttes sexuelles.

    kheymrad Le 27 juin à 16:19
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