Accueil | Tribune par Arnaud Viviant | 5 décembre 2018

Gilets jaunes : la République en marge

Près d’un mois après le début du mouvement des "gilets jaunes", intellectuels, artistes, politiques, syndicalistes et personnalités de la société civile donnent à Regards leur lecture de ce soulèvement populaire.

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Depuis quelques semaines, les journalistes de radiotélévision ont un nouveau tic de langage. Pour tout et n’importe quoi, ils ne cessent d’utiliser l’expression "en marge". "En marge du G20", "en marge de l’accord sur le climat", "en marge de l’hémicycle", "en marge de cette affaire", etc. On pense à la fameuse phrase de Godard : « C’est la marge qui tient la page ».

Et bien sûr, ces jours derniers, plus que jamais, le désormais fameux : "En marge de la manifestation". Parfois de façon funeste. Par exemple : "En marge de la manifestation on apprend la mort à Marseille d’une octogénaire à la suite d’un tir de grenade lacrymogène". La vérité, c’est que cette malheureuse était en train de fermer ses volets pour échapper aux fumigènes quand un tir de CRS, qui y avait sans doute vu une fenêtre de tir, l’a frappé. Elle n’a pas survécu à ses blessures. Elle n’était pas en marge de la manifestation, cette pauvre femme, elle est au contraire la pure manifestation de la manifestation. Elle en est, parlons d’elle au présent, son cœur-même. Cette vieille Marseillaise dit que la France est le seul pays d’Europe où les forces de police utilisent des armes quasi létales pour le maintien de l’ordre. Ne commettons pas l’erreur, fort justement dénoncée en son temps par Pasolini, d’incriminer gendarmes et policiers. Ce sont des prolétaires deux fois condamnés : à la pauvreté et à l’obéissance aveugle. Mais il se peut qu’un jour, à leur tour, ils cessent de tuer et déposent les armes.

 

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Les gilets jaunes, c’est la République en marge. En marge de la transition écologique, en marge de la Start up nation, en marge de la politique, en marge des syndicats, en marge de l’extrême gauche, en marge de l’extrême droite, en marge des institutions, en marge des trottinettes électriques et des voies sur berge. "Mort à crédit", ils ne l’ont pas tous lu, mais ils voient bien le truc. Ils subissent les politiques d’austérité et les directives européennes depuis tant d’années. Eux aussi se sont rêvé modernes. Eux aussi ont voulu y croire, et sans doute même plus que tous les autres réunis. En 2008, sous peine d’amende pouvant aller jusqu’à 135 euros, une directive leur impose d’être muni dans leur voiture d’un gilet jaune, estampillé CE : Communauté Européenne. Au passage, on aimerait bien savoir qui les fabriquent, ces gilets qui réfléchissent, dans quelle usine de quel continent. En 2019, une autre directive leur imposera un nouveau contrôle technique, payant, pour leur véhicule. S’il n’est pas conforme, la voiture peut être immobilisée sur le champ. Il y a des gens qui vont la peur en ventre faire contrôler leurs bagnoles. On limite la vitesse à 80 km/h et on ferme une maternité de proximité dans l’Indre. Cela fait un peu de bruit, des femmes occupent pacifiquement le bâtiment, mais rien. On envoie la troupe. La République en marche ou crève.

Il est très réussi ce cinquantenaire de Mai 68. A ceci près que si ce dernier était un soulèvement de la jeunesse, le mouvement des gilets jaunes est au contraire un soulèvement de la vieillesse. Eux le savent : ils ne seront pas là pour commémorer dans cinquante ans décembre 2018.

Alors oui, la page républicaine se tient beaucoup mieux depuis qu’on voit ses marges. Alors oui, il est très réussi ce cinquantenaire de Mai 68. A ceci près que si ce dernier était un soulèvement de la jeunesse, le mouvement des gilets jaunes est au contraire un soulèvement de la vieillesse. Celles et ceux qui aujourd’hui bloquent des ronds-points, des péages d’autoroutes, qui composent nuit et jour des barrages filtrants et montrent de facto que "l’uberisation du monde", comme on dit, ce n’est pas pour eux, ni maintenant ni même demain. Eux le savent : ils ne seront pas là pour commémorer dans cinquante ans décembre 2018. Ils ne fanfaronneront pas sur les plateaux en crachats sur la révolte. Et c’est ce qui rend les gilets jaunes, au jour d’aujourd’hui, et gare à celle ou celui qui ne le comprendrait pas : irrécupérables. Ces femmes et ces hommes entre deux âges, ces retraités le disent : ils n’ont pris plus rien à perdre. Ils ont pris le pouvoir sur le territoire et n’ont pas l’intention de le rendre de sitôt à qui de droit. Il se pourrait même qu’à force, ils fassent tache d’huile dans le reste de l’Europe.

Quelles sont leurs revendications ? Il semble de plus en plus qu’ils et elles n’en aient plus qu’une. Une main l’a même taggué sur l’Arc de triomphe : « On veut un président des pauvres ». On ne saurait mieux dire. Il semble même que, bien au chaud dans sa tombe froide, chauffée au fuel d’une flamme sans cesse ranimée au frais du contribuable, le soldat inconnu en ait lui-même souri.

 

Arnaud Viviant,
critique littéraire, écrivain et éditeur français

 

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