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Accueil | Par Laurent Hazgui | 19 août 2018

Le PIL recharge les décrocheurs

Le décrochage scolaire est un fléau. Chaque année, 100 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. Le Pôle innovant lycéen (PIL), un lycée du 13e arrondissement à Paris, est l’un des rares établissements de l’Éducation nationale à tenter de raccrocher ces jeunes. Et pourtant, il est menacé…

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Dès le premier regard, le Pôle innovant lycéen (PIL) Lazare-Ponticelli déroute. De grands espaces à peine cloisonnés rappellent un bureau open space. Les classes offrent un champ de vision étendu grâce à leurs larges fenêtres. L’atelier de recyclerie et les verrières de toit invitent au travail manuel. L’espace "agora", avec son salon et sa cuisine pour chiller en langage jeune, convient à la détente. Les premiers pas dans ce lycée différent des autres invitent déjà au changement de paradigme.

« Je suis arrivée au PIL en imaginant que "décrocheur" était synonyme de "cas social". C’est faux, raconte Nadège le Cam, professeur d’arts plastiques au PIL. Des jeunes à l’environnement très porteur peuvent aussi capoter pour des raisons psychologiques. Pour certains, l’institution les a malmenés. Pour d’autres, une phobie scolaire et sociale s’est installée. Les raisons sont multiples. »

Un lieu unique, l’élève au centre

Chaque année, une centaine de lycéens âgés de seize à vingt-et-un ans garnissent les bancs de ce lycée situé dans le 13e arrondissement à Paris. Ils sont répartis dans cinq classes appelées "lycées", accueillant de quinze à vingt élèves encadrés par trois enseignants : le lycée inversé, le lycée de la solidarité internationale, le lycée des futurs, le lycée au long cours et le lycée sports et avenir.

Le cas par cas est appliqué. Issus de milieux sociaux hétéroclites, ils partagent des accidents scolaires ou de vie qui les ont fait sortir du système. Une école de la dernière chance pour nombre d’entre eux, et un lieu qui ressemble plus à une fac d’arts ou à un lycée professionnel. C’est souvent un facteur déclencheur pour les élèves qui viennent passer leurs entretiens pour y entrer. « Le lieu est vital », pointe Nadège Le Cam.

Le PIL a été créé par des enseignants en 2000. Établissement de l’Éducation nationale, il a la particularité d’être principalement géré par les treize enseignants, malgré la présence d’un proviseur. Ils sont tous volontaires et sont choisis par leurs pairs lors d’entretiens. Les élèves, eux aussi, sont volontaires. Le cursus est non-diplômant. Pendant un an, ils construisent un projet de formation pour retrouver un lycée général, technologique ou professionnel, un CFA. « On considère les élèves comme des jeunes adultes, explique Benoît Cornet, un des enseignants les plus anciens au PIL, conseiller principal d’éducation (CPE). On les remet au centre du jeu, contrairement au lycée classique. »

Les rapports entre professeurs et élèves sont horizontaux, fondés sur l’échange. Les notes sont mises de côté au profit de l’auto-évaluation. Les parents sont associés, notamment lors des bilans de fin de séquence avec l’élève, avant les vacances scolaires. Les volets éducatif et pédagogique se conjuguent. « Chaque professeur enseigne plusieurs matières et joue également le rôle de tuteur », souligne Juliette Chamonard, enseignante dans la classe de la solidarité internationale. Les cours sont adaptés au profil des élèves afin de leur redonner de l’appétit pour l’apprentissage : matières décloisonnées, cours liés au projet (développement durable, par exemple), approche plus globale des compétences indispensables (culture générale).

Montrer ses connaissances

L’objectif n’est pas l’empilement des connaissances, mais la compréhension de ce que l’on apprend à travers des exercices pragmatiques. Parfois très originaux. Nicolas, professeur dans la classe sport et avenir, donne des cours de boxe… en anglais. Ou comment se dérider et parler la langue de Shakespeare en oubliant la gêne de s’exprimer en public, devant ses camarades.

En plongeant dans le travail quotidien de la classe du lycée des futurs, le discours prend forme. On demande par exemple aux élèves de rédiger des modes d’emploi liés à leurs compétences ou à leurs stages réalisés en entreprise. Le but ? Montrer qu’ils ont des connaissances, un savoir, et qu’ils savent les raconter et les transmettre à d’autres.

Ceux qui ont choisi cette classe sont souvent plus âgés que la moyenne. Ils se projettent déjà dans leur vie d’adulte et sont en recherche d’activités manuelles. L’enfermement dans une salle pour suivre des cours classiques ne leur correspond plus. Il n’est donc pas rare de voir les élèves disséminés à l’intérieur et à l’extérieur de la classe. Des ordinateurs sont à disposition dans plusieurs espaces ateliers. On y retrouve souvent Reda – qui s’était engagé avec beaucoup de conviction contre la loi El Khomri –, dont le fond d’écran d’ordinateur affiche un cliché de ses amis militants autonomes. L’après-midi, c’est plutôt à l’atelier recyclerie informatique qu’on peut le voir. Fan de jeux vidéo, il souhaite devenir informaticien.

 

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Jenifer, vingt ans, souhaite être styliste. « Depuis toute petite, j’aime la création, les couleurs, les matières… Je le tiens de ma mère qui prenait le soin de bien m’habiller avec des vêtements de créateur, j’étais un peu sa petite poupée. Aujourd’hui, je m’intéresse à la mode éthique et au commerce équitable. »

 

Retrouver le goût des apprentissages

Comment décroche-t-on ? Jenifer Chetrit, vingt ans, affiche un sourire franc et un appétit pour les échanges. Après deux redoublements dans sa scolarité, et de peur de se retrouver sans affectation, elle accepte une première professionnelle gestion et administration – dont elle ne voulait pas – dans son lycée du Val-de-Marne. Aux antipodes de son amour des arts. « En début d’année scolaire, dans un cours de français, on nous a demandé combien il y avait de nains dans Blanche-Neige et les sept nains, se souvient-elle. J’ai compris à ce moment-là que je n’avais plus rien à faire ici. J’ai dit à ma mère que je n’irais plus en cours. »

Elle craint la réaction de ses parents, mais sa mère lui dit qu’on ne demande pas aux gens à quel âge ils ont obtenu leur bac, et donc qu’elle a toute la vie pour le passer. « Cela a été une claque. Je ne pensais pas qu’elle serait si indulgente avec moi sur le fait d’arrêter les cours. » Son père, médecin, a plus de réticences, mais accepte son choix. Jenifer décroche pendant un an. Elle en profite pour se recentrer sur elle-même et s’attaquer à ses problèmes d’addiction au cannabis en passant par une aide médicale en hôpital de jour. « Le cannabis est un enfermement sur soi-même, on se cloître dans le mal-être », décrit-elle. Elle veut alors retrouver le goût des choses. Un éducateur de l’équipe médicale relève son penchant pour les arts et lui parle du PIL. Séduite, elle est acceptée au lycée pour l’année 2016-2017.

Elle choisit la classe du lycée des futurs, qui propose de reprendre pied avec l’école au travers de projets et d’activités manuelles. Le début d’année lui sert à reconstruire ses repères face à l’entité "école" en suivant les cours à plein temps. Elle comprend très vite « qu’il faut être soi-même ici, avec les angoisses et les casseroles que l’on trimballe ». Elle suit des enseignements classiques comme le français ou l’histoire en utilisant des supports multimédia. Les après-midis sont consacrés à des ateliers manuels (recyclerie, métiers du bois, pratiques artistiques).
Pour Jenifer, l’envie de prolonger les ateliers la conduit à effectuer un service civique. Un contrat de sept mois est signé avec la Petite roquette. Cette association, installée à Paris dans le 11e depuis 2005, fait du lien social dans un « espace permettant l’échange, la découverte et la création ». « Plus mature » et « consciente du coût de la vie » avec son salaire de 575 euros à mi-temps, l’année au PIL lui sert de passerelle entre l’adolescence et le début de la vie adulte. Elle envisage désormais un service européen pour assouvir sa soif de voyages ou une formation pour jeunes adultes dans le domaine de l’art. Vingt ans, c’est enfin l’âge des possibles pour Jenifer.

Raccrochage : le discours et la méthode

« Vous avez changé ma vie ». La phrase, lourde de sens, tombe comme un cadeau. C’est un ancien élève venu donner des nouvelles au Pôle innovant lycéen qui la glisse à la professeure d’arts plastiques Nadège Le Cam. Parce qu’ici, comme dans une famille, une fois parti de l’établissement scolaire, on revient de temps en temps donner de ses nouvelles. « C’est flatteur, mais ce n’est pas "nous", corrige avec humilité Nadège Le Cam. Nous avons juste été des accompagnants. C’est l’élève qui a changé sa vie. Nous avons simplement posé un cadre, mis les numéros dans le bon ordre. » Pas de satisfecit au PIL : la route est longue.

Le cas par cas comme antienne. Le système classique est enferré dans des programmes scolaires touffus et des classes surchargées. Il ne donne plus le temps de s’arrêter sur l’élève pour savoir ce qui marche ou pas dans les apprentissages, si des problématiques extérieures chamboulent sa vie (phobie, précarité, divorce). Au PIL, l’élève avance à son rythme avec son histoire, ses points forts et ses points faibles. Concrètement ? « Un élève bon en français et mauvais en mathématiques, cite en exemple Aurélie le Hir, enseignante en SVT, on va lui laisser beaucoup plus de temps en redoublant d’aide sur cette matière. Les élèves et les professeurs ont tous les contenus de matière en début de séquence sur l’ordinateur, on gagne en souplesse. »

Ce fonctionnement par étapes épouse le discours des enseignants sur la temporalité. Dans un monde de flexibilité du travail où occuper le même emploi toute sa vie devient une rareté, on monte au PIL des projets avec l’élève sur des envies sur les cinq prochaines années. Avec un droit à l’erreur. Faisant dégonfler au passage les angoisses des élèves, et des parents, qui pensent jouer les quarante prochaines années sur un choix d’orientation scolaire.

L’autonomie dont jouit l’équipe pédagogique est visible partout : elle aménage les programmes, trouve des moyens originaux pour diffuser le savoir à l’aide des nouvelles technologies, crée les emplois du temps, s’occupe de la communication et de l’organisation de l’établissement… Cette liberté est « un luxe absolu », selon Juliette Chamonard, qui se paie aussi par une présence accrue des profs, d’au moins vingt-cinq heures contre seize à vingt ailleurs pour les profs. Une autonomie qui rime avec innovation et enrichissement personnel.

 

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Séance détente devant le PIL où les jeunes se réunissent pour souffler ou fumer une cigarette. Les élèves du "lycée" de la solidarité internationale s’apprêtent à partir voir une exposition au Jeu de paume. Pour ouvrir l’appétit d’apprendre autrement, les enseignants multiplient les sorties et activités extérieures.

 

Autonomie, engagement et… isolement

Faut-il de l’engagement pour travailler ici ? « La relation est engageante ici, c’est vrai. Mais nous ne sommes pas des moines-soldats, explique Benoît Cornet. Il y a aussi des professeurs engagés dans des établissements traditionnels. La certitude est que si l’institution ne fait pas confiance aux enseignants, ce n’est pas possible d’ouvrir le champ des possibles aux élèves. » Sa volonté et celle de ses collègues est de former des citoyens qui joueront un rôle social dans leur vie d’adulte. L’école est aussi un lieu d’apprentissage de cette vie, ce qui a manifestement complètement échappé au milieu éducatif. Les enseignants vivent avec la hantise que les décrocheurs d’aujourd’hui reproduisent leur colère vis-à-vis de l’école à leurs futurs enfants…

Pour faire face au décrochage scolaire, plusieurs dispositifs existent. Le PIL fait partie de la Fédération des établissements scolaires publics innovants (FESPI), qui regroupe une vingtaine de structures pour décrocheurs et des établissements alternatifs. À ne pas confondre avec la cinquantaine d’écoles de la seconde chance qui, elles, sont portées sur le seul volet professionnel. Enfin, aujourd’hui les lycées sont tenus de trouver des solutions internes pour retenir les élèves.

Le décrochage scolaire reste une problématique nationale. Chaque année, entre 100 000 et 150 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. De Nicolas Sarkozy à Najat Vallaud-Belkacem, les deux derniers quinquennats ont été marqués par un vif intérêt pour cette question. L’ex-ministre de l’Éducation nationale avait annoncé en fin de mandat la baisse à 98.000 décrocheurs pour l’année 2016. Comment ? Détection renforcée du décrochage dans les établissements, nomination de "référent" décrocheur, possibilité pour les plus de quinze ans de faire un stage en entreprise comme respiration, droit au retour à la formation, etc.

Au PIL, on s’étonne de cette politique du chiffre. Les moyens mis en place ne prennent toujours pas en compte les individus. Autre paradoxe, les structures innovantes dédiées à la cause sont couvertes d’éloges, alors qu’elles sont trop peu nombreuses et ne concernent à peine quelques milliers d’élèves dans tout l’Hexagone…

Le PIL en danger

Malgré dix-sept ans de réussites face au décrochage scolaire, le PIL voit son existence menacée. Le rectorat a décidé son déménagement dans les nouveaux locaux d’un établissement du 19e arrondissement pour l’année 2018-2019. Sans concertation avec l’équipe enseignante. La colère et l’incompréhension montent. « On nous a annoncé l’évaluation du lycée en même temps que ses conclusions : ce n’est pas le PIL qui déménage, c’est son esprit », explique un enseignant du lycée. Dans les faits, le projet pédagogique innovant est bouleversé. Les larges espaces dédiés à la recyclerie, aux ateliers et au sport vont disparaître, tout comme les liens tissés pendant des années avec des partenaires locaux (habitants, artistes, acteurs de la solidarité internationale).

Pire, l’autonomie pédagogique des enseignants et la personnalisation des cours pour chaque élève sont remises en cause. Une reprise en main du rectorat se fait sentir derrière ce déménagement. Ce dernier ne verrait pas d’un bon œil un deuxième espace pédagogique autonome à Paris en compagnie du Lycée autogéré de Paris (LAP).

La bagarre est engagée avec le renfort de toutes les personnes qui ont connu ou fréquenté cet établissement pas comme les autres. Pour continuer à faire exister l’une des rares structures de France qui prend le problème du décrochage scolaire à bras-le-corps, d’autant plus précieux que le gouvernement d’Emmanuel Macron, sous l’autorité du très controversé ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, n’a toujours fait aucune annonce à ce sujet, et compte simplement poursuivre les mesures prises par Najat Valaud-Belkacem…

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  • Il faut construire des Internats en masse.
    Quand la cellule familiale n’est pas capable d’assumer son rôle, quelle qu’en soit les causes structurelles, l’État doit prendre la relève.
    La prévention et l’éducation > la répression ; à condition que l’éducation soit obligatoire, et donc autoritaire.

    MarreDePerdre Le 21 août à 13:45
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