Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 14 octobre 2019

Match France-Turquie : pourquoi il n’a pas été annulé

Alors qu’Erdogan est entré en guerre contre Kurdes, la France joue contre la Turquie ce lundi 14 octobre. Face à cette situation, les appels à l’annulation du match de football se multiplient.

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Jérôme Latta est journaliste indépendant, co-fondateur des Cahiers du football

 

Regards. Ce lundi soir, l’équipe de France de football reçoit la Turquie pour le compte des qualifications à l’Euro 2020. Faut-il annuler ce match, comme les réclament certains élus français de tous bords politiques ?

Jérôme Latta. Déjà, cette actualité ne fait réagir qu’une sphère militante très restreinte, sans réel écho, par exemple, dans la « twittosphère football ». Elle émane de gens qui ont des raisons politiques louables de réclamer une telle mesure, mais qui n’ont pas vraiment conscience de sa faisabilité et de ses conséquences. Je ne vois pas comment et qui pourrait annuler ce match pour des motifs politiques. Les pouvoirs publics peuvent annuler un match pour des raisons de sécurité – s’il y a des incidents aux abords du stade par exemple –, mais une annulation préalable au motif de boycott ou de sanction de la Turquie me semble impossible. Qui va prendre la responsabilité de laisser sanctionner l’équipe de France d’une défaite administrative décidée par l’UEFA ? Les appels au boycott de manifestation sportive, historiquement, ont été plutôt rares et peu suivis d’effets. Il y a eu les boycotts réciproques entre l’URSS et les Etats-Unis pour leurs olympiades de Moscou et de Los Angeles, mais il s’agissait de décisions prises par des Etats, dans un tout autre contexte. Il y a eu d’encore plus rares boycotts individuels, comme celui de Johan Cruyff à la coupe du monde 1978 en Argentine. On peut regretter le manque d’engagement politique des sportifs, mais il est en réalité très difficile de leur faire supporter la responsabilité et les conséquences de telles mesures de rétorsion.

« Ce salut militaire revêt une forme de provocation, de soutien très assumé à la guerre que mène Erdogan contre les Kurdes. Cela pourrait poser des problèmes à la sélection turque si l’UEFA s’en empare et considère ce geste comme une expression politique, censée être bannie des stades. »

Vendredi dernier, les joueurs turcs ont effectué un salut militaire pour célébrer leur victoire et soutenir l’intervention en cours contre les Kurdes. Est-ce qu’il y a des précédents de ce genre de scènes ?

Des exemples de politisation de match entre sélections, il y en a, notamment ceux impliquant impliquant les nations des Balkans, où il y a des incidents réguliers. On se rappelle du match Serbie-Albanie en 2014, où un drone portant un drapeau albanais avait survolé le stade, provoquant une bagarre générale. Dans le cas de la Turquie, beaucoup de footballeurs s’impliquent personnellement aux côtés du régime d’Erdogan. Il y a eu des polémiques à propos d’une photo de l’international allemand Mesüt Özil avec Erdogan – le président turc était témoin à son mariage. Ce salut militaire revêt une forme de provocation, de soutien très assumé à la guerre que mène Erdogan contre les Kurdes. Cela pourrait poser des problèmes à la sélection turque si l’UEFA s’en empare et considère ce geste comme une expression politique, censée être bannie des stades. On se rappelle de l’exclusion très notable de la Yougoslavie, qualifiée pour l’Euro 1992 et remplacée au pied-levé par le Danemark – qui avait d’ailleurs remporté le tournoi à la surprise générale. Mais ce genre de sanction reste assez rare dans la mesure où, d’une manière générale, les fédérations, les sélections et les joueurs sont très prudents dans l’expression politique.

 

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Est-ce qu’on peut réellement dissocier sport et politique ?

Non, on ne peut pas. Il y a beaucoup d’opportunités d’expression politique ou de soutien à un gouvernement dans les stades. Mais il existe une volonté assez partagée de sanctuariser le sport contre les ingérences politiques. Non sans hypocrisie, dans la mesure où la politique pénètre dans le sport de toutes parts. Mais on accepte difficilement qu’il soit explicitement instrumentalisé à des fins politiques. Des régimes extrêmement divers, comme les régimes fascistes et communistes ‑ mais pas exclusivement –, ont instrumentalisé le sport à des fins idéologiques, pour faire l’apologie de leur système politique et de leur grandeur nationale. La question se pose encore de nos jours quand un pays douteux sur le plan des droits de l’Homme se voit confier une grande compétition sportive : les JO 2008 à Pékin, la coupe du monde de football en Russie, les championnats du monde d’athlétisme et la coupe du monde de football 2022 au Qatar, etc. En pareil cas, des Etats utilisent le sport pour valoriser leur image, développer leur économie et soutenir leur diplomatie. Il y a des formes plus ordinaires de récupération politique, quand des élus s’affichent avec les vainqueurs. Dans un sens inverse, on a vu beaucoup de polémiques politiques investir le champ sportif de manière opportuniste : l’éloge de la France « black-blanc-beur » en 1998 avait été suivie du violent retour de bâton en 2001 avec les incidents lors de France-Algérie. Des élus s’étaient emparés d’un événement sportif pour faire la promotion de leurs discours. Un scénario qui s’est répété avec le psychodrame de la coupe du monde 2010 et les affaires entourant certains footballeurs, qui avaient servi de prétexte à un procès des jeunes issues des banlieues, des footballeurs musulmans, voire du football lui-même…

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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