Accueil | Par Loïc Le Clerc | 25 octobre 2019

La tuerie de la préfecture était-elle vraiment un attentat terroriste ?

Jeudi 3 octobre, Mickaël Harpon assassine quatre de ses collègues de la préfecture de police. Se posent alors plusieurs questions : était-ce un attentat terroriste ? L’État est-il infiltré par des djihadistes ?

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[Màj. 30/10/2019] Sur France Inter, on peut lire ceci : « La piste terroriste n’est plus privilégiée [...] près d’un mois après l’attaque qui a fait quatre morts au sein de la préfecture de police de Paris, les enquêteurs estiment que le geste de Mickaël Harpon est davantage la conséquence d’un "délire mystique et suicidaire" ».

 

Mickaël Harpon a-t-il commis un acte « terroriste » après avoir infiltré la préfecture de police de Paris ? Et si non, comment qualifier cet acte ? Un « coup de folie » ? Un acte terroriste isolé ? Cet événement s’avère complexe à interpréter. À chaque meurtre de masse, ces interrogations reviennent. Faute de pouvoir répondre, on finit par tout assimiler à des attentats. Y a-t-il un rapport entre les attentats de Janvier-2015, du 13-Novembre, de Nice, de Saint-Etienne-du-Rouvray, de Magnanville, de la préfecture de Paris ? Ou comme dit le magistrat Antoine Garapon au Monde : « On appelle cela du terrorisme, faute de mieux ».

 

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« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », assénait Manuel Valls après les attentats de Charlie et de l’hypercasher. Non : expliquer, c’est comprendre pour mieux lutter contre. On ne lutte pas de la même façon contre une organisation terroriste, contre un loup solitaire ou contre le passage à l’acte d’un fou.

Que sait-on à ce jour ? Une enquête est en cours. On ne peut donc que parler avec prudence, on ne sait que ce que la presse a pu obtenir auprès de sources policières. Selon les articles publiés, et d’après sa femme, dans la nuit du 2 au 3 octobre, Mickaël Harpon aurait fait une « crise mystique ». C’est lors qu’il aurait crié « Allah Akbar » – et non lors de la tuerie. Auditionnée par les enquêteurs, elle est affirmative : son mari n’aurait jamais fait de mal à quelqu’un d’autre que lui. Craignant son suicide, elle envoie le lendemain matin, alors qu’il part au travail, un SMS à un de ses collègues : « Il est bizarre, comment tu le trouves ? ».

L’État infiltré par Daech ?

Aucune organisation n’a revendiqué l’attentat. Daech s’est pourtant illustré à plusieurs reprises par ses revendications opportunistes. Là, non. Daech l’a tout juste mentionné dans son journal. Mickaël Harpon lui-même n’a laissé aucune explication de son geste, aucune mention, aucune allégeance à un groupe terroriste. De plus, aucun des cinq membres de son entourage n’a vu sa garde à vue suivie de poursuites judiciaires.

Aucun indice à ce jour ne permet de penser que l’on est face à une infiltration terroriste au sein de la préfecture, et donc de l’État. Antoine Garapon remarque justement :

« Si une organisation terroriste disposait d’une taupe au sein d’un service de renseignement, quel intérêt aurait-elle à lui demander de massacrer ses collègues ? Elle l’exploiterait au maximum pour obtenir des informations sensibles et ferait tout pour protéger une source aussi précieuse. »

Le geste de Mickaël Harpon serait-il alors une forme de tuerie de masse, comme on en voit régulièrement aux États-Unis ? Ou encore comme la tuerie d’Anders Breivik en Norvège en 2011 ? Se pose alors une question : Mickaël Harpon a-t-il tué ses collègues pour commettre un acte politique ?

Contradictions et hallucinations collectives

Que sait-on de Mickaël Harpon ? Bien que responsable du service des réseaux informatiques de la préfecture de Paris depuis 2003, il était agent de catégorie C (le plus bas niveau de la fonction publique, et il gagnait au mieux 1700€ par mois). On sait aussi qu’il demandait depuis des années, en vain, à bénéficier d’une formation. Il n’était pas fiché S et était habilité secret défense – chose banale pour un informaticien travaillant à la préfecture. Né à Pointe-à-Pitre, Mickaël Harpon était métis et malentendant. Certains collègues, inconscients ou méchants, l’appelaient « Bernardo », comme le sourd de Zorro. Il s’était converti à l’islam et avait épousé sa femme en 2014 – il s’avère qu’elle est musulmane. Ils ont eu deux enfants ensemble : 3 et 9 ans.

Selon Loïc Travers, du syndicat Alliance, ses collègues décrivent un homme qui ne posait « strictement aucun problème. Il n’était pas connu pour un quelconque signalement. Il était juste un fonctionnaire modèle qui ne posait pas de soucis. » Même son de cloche pour Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du syndicat des cadres de la sécurité intérieure : « Ça ressemble vraiment à un acte de folie ».

Mickaël Harpon fréquentait régulièrement la mosquée de Gonesse. Un imam de cette mosquée – pas son imam principal – fait l’objet de bien des accusations à l’appui de la thèse d’une radicalisation de Mickaël Harpon. Rappelons que cet individu faisait l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français), en 2015, qui n’a jamais été appliquée. Pourquoi cette OQTF ? Père d’un enfant français, il avait obtenu une carte de résidence temporaire d’un an, en 2014. Par la suite, parce qu’il « n’apportait pas la preuve qu’il subvenait aux besoins de son enfant », indique le ministère de l’Intérieur, il s’est vu assigner cette OQTF. Pourquoi n’a-t-elle pas été appliquée ? Parce que finalement, « celui-ci a apporté la preuve qu’il s’occupait bien de son enfant », continue le ministère. Quel lien avec l’islam, le terrorisme ? Aucun, si ce n’est qu’il s’agit d’un imam... qui n’aurait « jamais tenu de discours violent », dit-on à la mairie de Gonesse. Néanmoins, « au regard du tollé médiatique et de la "stigmatisation" de la salle de prière de cette ville de 26.000 habitants, l’association des musulmans a préféré "écarter la prétendue brebis galeuse", en accord donc avec le principal intéressé », peut-on lire sur le JDD.

On sait aussi qu’une clé USB lui appartenant a été retrouvée et qu’elle contenait des vidéos de Daech et des informations sur ses collègues. La première version de l’histoire est que cette clé a été retrouvée chez lui… confortant l’idée d’un engagement islamiste ou d’une préméditation. En fait, cette clé USB a été retrouvée sur le bureau de Mickaël Harpon, elle « comporte uniquement des fichiers pros de même que les vidéos de Daesh appartenant à la DRPP, son employeur », explique un journaliste du Point.

Autre incertitude, concernant l’arme du crime : le couteau, acheté le matin même. Était-il en céramique ou en métal ? Si, comme cela semble se confirmer, le couteau était en métal, comment a-t-il pu franchir les contrôles de la préfecture ? Comment Mickaël Harpon a-t-il pu, en conscience, prendre le risque d’acheter un instrument en métal pour commettre son crime ?

À ce jour un seul fait nourrit l’interprétation d’un homme en rupture avec la société française voire tenté par le terrorisme : il aurait déclaré, en 2015, après la tuerie de Charlie Hebdo : « Bien fait pour eux ». Hélas il n’a pas été le seul à tenir de tels propos et tous ne sont pas des terroristes en puissance pour autant.

Musulman = terroriste

Devant tant d’incertitudes sur le mobile de cet acte, après la surenchère politique, , Christophe Castaner allume un contre-feu. Le 17 octobre sur France 2, il assure qu’un « individu qui voulait s’inspirer du 11 septembre 2001 et des avions qui ont détruit les tours du World Trade Center a effectivement été interpellé par nos services ». Dans Le Canard enchaîné, on lit une toute autre histoire : « Aucune ébauche de plan de vol, encore moins d’un détournement ». L’individu en question a bien été mis en examen et écroué pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, mais le projet n’avait pas dépassé le stade d’un message sur les réseaux sociaux.

Comment peut-on prétendre lutter contre le terrorisme si l’on voit des Ben Laden partout ? Si l’on ne voit pas venir l’acte d’un Mickaël Harpon, si on ne le comprend même pas à posteriori ? Rappelons que la Constitution de la Vème République s’est écrite alors que les attentats de la guerre d’Algérie faisaient rage. Pour autant, cela n’a pas conduit le législateur à faiblir sur les exigences en matière de protections des libertés publiques et individuelles. Manifestement nous n’en sommes plus là aujourd’hui où, nous dit-on, « la première des libertés, c’est la sécurité ». Or de grands juristes, comme François Sureau ou Mireille Delmas-Marty rappellent à raison que tout ce qui se juge sur la base du soupçon ne relève plus d’un régime démocratique mais du totalitarisme.

Il y a quelques semaines, un large rapport de deux députés de droite sur la radicalisation dans les services publics faisait état de phénomènes très « marginaux ». Or, quatre jours après le drame, le Président Macron n’hésite pas à franchir le pas : avant même les résultats de l’enquête, il fait fi des dérapages possibles et se réclame de la nécessaire « société de vigilance ». Il ouvre ainsi la porte à ce que la France a déjà connu : la psychose de la délation. Avec l’ensemble des autorités, il nourrit l’idée redoutable selon laquelle musulman = terroriste. Il transforme sans preuve, un acte commis par un musulman en acte politique relevant de « l’islamisme ». Qui peut prétendre lutter contre le terrorisme en raisonnant de la sorte ?

 

Loïc Le Clerc

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  • La publication de l appel des 101 musulman (e)s , serait plus utile que cet article qui n apporte rien.

    dan93 Le 25 octobre à 13:42
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  • Si ! cet article est intéressant, pour quelqu’un comme moi qui n’a plus aucune confiance dans la parole des ministres ni celle des éditocrates de la "grande presse", ni celle de la police et de moins en moins dans celle de la justice.
    Ce doute jeté avec arguments sur le tintamarre officiel est salutaire.
    Par ailleurs, comme la majorité des français, je suis sans religion, je laisse les autres se dépatouiller avec la leur, mais je ne confond pas musulman et terroriste, catholique et Opus Dei, ni juif et Nethanyaou.

    Ivan Le 25 octobre à 23:46
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  • Article intelligent et précis (ça ne court pas les rues). L’argument de Garapon est très vraisemblable. Il faut chercher ailleurs. Hypothèse de travail : une humiliation personnelle (handicap, carrière stagnante) qui vient se fondre dans une supposée humiliation collective (stigmatisation d’une communauté, géopolitique confuse, fond d’histoire coloniale). Le discours islamiste (totalitarisme idéologique) fournit le carburant d’un délire "mystique" qui passe à l’acte résolutoire (hétéro- et auto-agressif). Vouloir répondre à un acte fou et quasi imprévisible par une paranoïa généralisée (la fameuse société de vigilance) est une "solution" catastrophique qui aggrave la situation. Par contre, il faut poursuivre tous les discours de haine, d’où qu’ils viennent pour tenter de les assécher (tâche infinie).

    Pirard Le 27 octobre à 09:52
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