Accueil | Tribune par Esther Benbassa | 5 décembre 2018

Gilets jaunes : ce mouvement populaire ressemble à la France, tout simplement

Près d’un mois après le début du mouvement des "gilets jaunes", intellectuels, artistes, politiques, syndicalistes et personnalités de la société civile donnent à Regards leur lecture de ce soulèvement populaire.

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Le fait d’être une élue et une intellectuelle pose parfois des problèmes. Les deux n’abordent pas toujours les questions de la même façon. Mais en ce qui concerne le phénomène des gilets jaunes, les analyses, cette fois, convergent. Nul n’aura manqué de noter que les politiques ne se sont pas pressés de se pencher sur le problème. Et que peu d’entre eux ont rejoint les manifestations. Les intellectuels, pour la plupart, ont eux aussi fait profil bas. La France n’en est pourtant pas à sa première crise de colère. On se souvient des sans-culottes de 1792-1793, des citoyens-combattants de 1848, des communards de 1871, des anarcho-syndicalistes de la Belle Époque, et de tant d’autres encore. Ces mouvements portaient des voix provenant des profondeurs de la Nation, de ses entrailles occultées, même si à certains d’entre eux se sont joints aussi des gens venus des élites, comme lors de la Commune de Paris.

 

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Qu’est-ce donc qui nous gêne tant ? L’inconfort soudain, le désordre, la suspicion face à l’inconnu, la déstabilisation, le réveil de vieilles peurs enfouies ? Les politiques paraissent tout à coup démunis, le gouvernement aussi. Certains intellectuels sont plus prompts à théoriser qu’à aller sur le terrain pour mieux comprendre. À l’action, ils préfèrent la rhétorique. Autant se retrouver entre personnes de bonne compagnie, échanger dans les règles de la courtoisie, au sein de cercles policés où ne dépassent que de jolies têtes prêtes à refaire le monde… mais de loin. Ces gens venus d’ailleurs, usés par le travail, fatigués de vivre mal, font un peu peur, n’est-ce pas ?

Politiques et intellectuels ont d’abord mis l’accent sur la présence de l’extrême droite parmi les gilets jaunes. C’était une bonne raison de détourner le regard. J’y ai cru un moment. Puis une fois en contact avec des gilets jaunes eux-mêmes, j’ai vite compris que ce mouvement populaire ressemblait à la France, tout simplement. À la France qui vote à 19% pour Marine Le Pen, à la France qui s’abstient, à la France qui vote Macron au second tour, voire au premier (j’ai rencontré d’anciens "marcheurs" déçus), à la France enfin qui défend des valeurs longtemps mises en avant par une gauche aujourd’hui en déliquescence. Enfin, à une France variée.

Les gilets jaunes nous ramènent simplement, nous politiques, à nos échecs.

Ces gilets jaunes, qui attirent malheureusement les casseurs comme tous les mouvements de masse de ces dernières décennies, expriment des revendications. Ils veulent, comme ils le disent spontanément, la « tête du roi Macron ». Mais aussi la fin de la hausse des taxes sur les carburants, une augmentation de leur pouvoir d’achat, la suppression de la CSG sur les retraites, le rétablissement de l’ISF. Ce ne sont pas des pollueurs nés, eux aussi veulent sauver la planète. Ils ne rechignent pas à payer leurs impôts, à condition que ces impôts leur garantissent des services publics de qualité. Ils ne demandent pas des allocations, ils n’attendent pas de chèques. Ils veulent vivre décemment de leur travail.

Ils s’expriment à leur manière, souvent incompréhensible par des élites urbaines qui ne sont pas confrontées aux mêmes problèmes. Ils ont leur façon de dire les choses, leurs modes de rassemblement, leurs slogans. Ils ne sont pas à notre image. Mais notre image est-elle si belle ? Ils nous ramènent simplement, nous politiques, à nos échecs. Ils se rappellent au souvenir gêné de cette gauche qui n’a pas su être sociale, de cette droite qui ne veut pas l’être, de ces intellectuels qui ne savent pas leur parler, de ces gouvernants qui ne savent pas les entendre.

Ce n’est pas un hasard si tant de gilets jaunes expliquent à qui veut les entendre combien ils se sentent humiliés par ce Macron qui les regarde de haut. Et pourquoi eux, à leur tour, ne veulent pas entendre parler des politiques de peur de se faire manipuler. Les Français dans leur ensemble n’aiment plus leurs élus. Mais 80% d’entre eux soutiennent les gilets jaunes. Je ne dirai pas que le jour de la Révolution est venu. Comme historienne, je me méfie des révolutions. Mais je préfère que la colère se fasse entendre, que les cris montent enfin jusqu’à nous, réfractaires à ce mode d’expression brut, désordonné et "coloré", comme diraient les gens bien élevés.

Si le mouvement s’essouffle, ce qui risque d’arriver, il aura servi au moins d’avertissement à ceux qui se replient dans les éléments de langage, la rhétorique creuse, la frime politique. Ces voix, même bientôt peut-être assoupies, ne cesseront pas de résonner dans nos oreilles pour nous rappeler que la politique politicarde doit prendre fin et que les intellectuels auraient intérêt à se rapprocher de ces Français qui payent leurs études, leurs livres, leur enseignement, leur temps de réflexion.

Macron est là où il est pour faire une politique pour le peuple. Et rien d’autre. Pas seulement pour les riches. Qu’il renonce à l’arrogance, descende de son piédestal, quitte le sol douillet et moquetté de neuf de son joli palais. Tenez, qu’il commande déjà une note sur les sans-culottes de 1792-1793… Ça pourrait l’aider.

 

Esther Benbassa, sénatrice écologiste de Paris,
directrice d’études à l’EPHE (Sorbonne)

 

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