© Celia Pernot
Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 7 juin 2019

Ondes troubles pour l’audiovisuel public

Jeudi 6 juin, la direction de Radio France a annoncé son désir de supprimer entre 270 et 390 postes d’ici 2022. Objectif : faire 60 millions d’euros d’économies. L’occasion pour publier cet entretien croisé entre Sonia Devillers et Alexis Lévrier.

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« Honte de la République », selon l’expression d’Emmanuel Macron, l’audiovisuel public est l’objet d’un projet de loi hautement sensible. La journaliste Sonia Devillers et l’historien du journalisme Alexis Lévrier en discutent les enjeux : organisation, missions, financement, indépendance, voix de la France dans le monde…

 

Regards. C’est quoi, pour vous, l’audiovisuel public ?

Alexis Lévrier. L’audiovisuel public est un service d’une importance essentielle pour la démocratie car, à la différence des médias privés, il se doit d’être porteur de l’intérêt général. Voilà pour l’idéal, mais depuis l’avènement de la presse, il a toujours été perçu – et même conçu – par le pouvoir politique comme un porte-voix. De Gaulle le disait d’ailleurs clairement : « La presse est contre moi, la télévision est à moi ». Au moins, les choses étaient claires. Et même si, évidemment, on n’est plus au temps de l’ORTF, les velléités de contrôle des médias publics par le pouvoir existent toujours. La question de son indépendance, ou au moins de son autonomie, est sans doute aujourd’hui son principal défi.

 

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Sonia Devillers. L’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique s’avère cruciale, en effet, mais je dirais que sa dotation budgétaire et son fonctionnement économique le sont tout autant. L’audiovisuel public se doit d’être un fer de lance – mieux : une garantie – en matière d’investissement et de création. Ses obligations de coproduction et d’achat sont vitales pour le documentaire, le cinéma et l’animation en France. Autant de secteurs qui se meurent partout en Europe où l’audiovisuel public est privé d’argent. Attention, toutefois, le carnet de chèques ne suffit pas. L’audiovisuel public doit faire preuve de courage et d’exigence dans ses choix de contenus. Ne pas niveler par le bas. Faire mieux que le privé soumis à une logique commerciale.

Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui la réforme annoncée, notamment sur le plan des contenus ?

Sonia Devillers. C’est toute la question ! Le gouvernement vise-t-il en premier lieu des économies budgétaires ou une transformation en profondeur des entreprises concernées ? C’est loin d’être une aberration de vouloir changer le fonctionnement de nos radios et télés publiques, mais qu’est-ce qui prime dans cette tempête : l’argent ou la modernisation ? Le flou le plus inquiétant a régné des mois durant. L’audiovisuel public s’est vu percuter et attaquer de manière incessante, entre les attaques verbales (« La honte de la République »), les menaces de coupes financières, l’inconnu sur le mode de nomination des dirigeants. Une année éreintante et déstabilisante pour tout le secteur, les responsables, les collaborateurs, mais aussi les producteurs extérieurs gagnés par l’inquiétude et l’absence de réponses. Dans ce contexte, difficile de travailler sur le plus important : les contenus. En télévision, les programmes demandent du temps, beaucoup de temps de fabrication. Sans visibilité, comment vouliez-vous avancer cette année ? Reste que le numérique est au cœur des demandes du gouvernement et que, pour le coup, il s’agit en effet d’une absolue priorité.

« La richesse de France Télévisions, ce sont ces équipes plurielles dont la concurrence interne garantit la diversité des regards. Au nom de la rationalisation, on risque d’appauvrir les contenus. »

Alexis Lévrier. Je crains que l’on se dirige vers une paupérisation de l’audiovisuel public. Pour autant, j’ajouterais une nuance. Il me semble que le rapprochement entre les quatre entités qui composent l’audiovisuel public n’est en lui-même ni irrationnel, ni illégitime. Il est même plutôt logique, car on s’apprête à vivre des bouleversements majeurs et dont on voit les débuts avec l’arrivée d’acteurs comme Netflix ou YouTube, des plateformes qui vont produire des contenus de manière massive. À l’avenir, l’audiovisuel public devra ainsi affronter la concurrence des chaînes privées, mais aussi celle des producteurs de contenus que sont les GAFA – Google, Amazon, Facebook, Apple. On peut espérer que la réforme en cours permettra de préparer cette nouvelle ère.

On reproche parfois à l’audiovisuel public, notamment à France Télévisions, de développer des programmes similaires aux chaînes privés. Vous partagez cette analyse ?

Sonia Devillers. C’est archi-faux. Ceux qui utilisent cet argument ne regardent pas la télévision. Prenez la programmation cinéma d’Arte le dimanche soir – qui rencontre un beau succès d’audience – et celle de TF1, et on en rediscute. Prenez un jeu sur France 3 qui place la culture générale ou la langue au cœur de ses enjeux et un jeu sur C8 : rien à voir ! Prenez l’offre documentaire de nos chaînes publiques et celles de RMC Découverte ou de M6, la différence vous sautera aux yeux. « C dans l’Air », « C Politique », « La Grande librairie » de France 5 ne sont pas diffusés sur des canaux privés ! Qui prend le risque de trois heures d’émission politique en direct et en prime time, hors année électorale ? France 2, qui maintient son programme alors que les audiences ont été faibles toute la saison.

Alexis Lévrier. Je partage votre avis : affirmer que les contenus des médias publics sont analogues à ceux des médias privés est totalement mensonger. C’est faux sur tous les plans, y compris sur la question du divertissement. Il n’y a pas de téléréalité, par exemple, ni de contenus dégradants sur l’audiovisuel public – et j’espère qu’il n’y en aura jamais. L’équation que doit résoudre le service public est cependant complexe : certains détracteurs lui reprochent des contenus trop élitistes, d’autres dénoncent au contraire sa tendance à imiter le privé. De même, on impose à l’audiovisuel public des objectifs d’audience élevés, tout en lui demandant de conserver une exigence de qualité : répondre à des attentes aussi contradictoires est forcément difficile.

« S’en prendre à l’investigation, dans ce moment particulier où la presse et les journalistes sont attaqués de toutes parts. Cela dit quelque chose du pouvoir en place ainsi que du climat, incertain, qui pèse sur la liberté de la presse. »

Un autre exemple de distinction public / privé, c’est la place de l’investigation… Elle dérange toujours autant ?

Sonia Devillers. En dehors de France 2 et France 3, l’investigation a disparu de la télévision. TF1 n’en produit pas et estime que ça n’a pas sa place sur ses antennes. Le président de M6, Nicolas de Tavernost, va encore plus loin, tenant là-dessus un discours très cash : la liberté d’informer et d’enquêter s’arrête là où commence l’intérêt de ses clients. Sur Canal+, c’est l’une des premières choses que Vincent Bolloré a supprimées. Un « Cash investigation », sur France 2, exige douze à dix-huit mois d’enquête, donc un budget très conséquent et une absolue liberté de déranger aussi bien les annonceurs que le pouvoir politique. Ajoutez à cela les magazines de la rédaction, « Envoyé spécial » et « Complément d’enquête », le « Pièces à conviction » de France 3, sans oublier l’excellente cellule investigation de Radio France qui vient chatouiller les comptes de campagne de divers candidats, vous obtenez un espace unique en France, indispensable à la démocratie, et incompatible avec l’audiovisuel privé.

Alexis Lévrier. C’est en effet un point crucial car, dès que l’on a parlé de cette réforme de l’audiovisuel public, il a été question d’amputer les effectifs des émissions de « Complément d’enquête », de « Cash investigation » et des autres magazines d’investigation. On peut rappeler quand même, sans tomber dans la paranoïa, qu’Emmanuel Macron a un rapport problématique à l’investigation. Dès 2015, alors qu’il était ministre de l’Économie, il a voulu faire voter une loi sur le secret des affaires, avant de reculer face aux critiques. Mais ce n’était que partie remise, puisque la loi votée cette année va rendre plus difficile le travail des journalistes d’investigation. Il y a d’autres exemples au sein de ce gouvernement, comme celui de Muriel Pénicaud – ministre du Travail – qui a attaqué Libération en juin 2017, à propos de révélations qu’elle voulait contester. Il n’est pas anodin de s’en prendre ainsi à l’investigation, dans ce moment particulier où la presse et les journalistes sont attaqués de toutes parts. Cela dit quelque chose du pouvoir en place ainsi que du climat, incertain, qui pèse sur la liberté de la presse.

La spécificité de l’audiovisuel public repose sur des chaînes plurielles, généralistes ou thématisées, et complémentaires : jeunes, culturelles, outremers, francophones, etc. Si certains de ces publics désertent la radio et la télévision pour d’autres supports – numériques notamment, faut-il maintenir ces chaînes au nom du service public ?

Sonia Devillers. Prenons la question de la complémentarité. France Télévisions s’est de nouveau mis en tête que les chaînes du groupe ne doivent plus entrer en concurrence les unes avec les autres. Takis Candilis, nouveau numéro 2 de Delphine Ernotte [1] et homme de télé très expérimenté, met en place une nouvelle organisation : il centralise la programmation, fait sauter les patrons de chaînes et nomme un unique directeur du documentaire pour toutes les antennes, idem pour la fiction, la fiction et le divertissement. À chacun de répartir les contenus sur chaque chaîne en fonction de son identité et de son public supposé. Voilà qui semble, sur le papier, plus rationnel éditorialement et économiquement. En réalité, cela pose beaucoup de problèmes. Tous les producteurs n’auront plus – chacun dans leur discipline – qu’un seul interlocuteur avec « son » réseau (difficile de se faire entendre quand on n’y appartient pas), mais aussi avec « sa » vision. Combien de projets refusés par une chaîne ont vu le jour avec succès sur une autre ? Justement parce qu’il a été lu et piloté par d’autres équipes. La richesse de France Télévisions, ce sont justement ces équipes plurielles dont la concurrence interne garantit la diversité des regards. Au nom de la rationalisation, on risque d’appauvrir les contenus.

Alexis Lévrier. Transférer des chaînes comme France 4 sur Internet pose question : bien sûr, les usages du public évoluent, mais ce transfert est peut-être le préalable à la disparition de ces chaînes, ou au moins à leur marginalisation. Je ne suis pas hostile, en revanche, à l’idée de renforcer l’identité et la complémentarité des chaînes du service public. Quand on écoute Radio France, on s’aperçoit que chacune des stations possède une identité très forte. L’idée de décliner cette stratégie pour la télévision ne me paraît pas absurde. On peut bien sûr reprocher à France 3 d’être « la chaîne des vieux », mais son succès dans les régions est énorme et c’est aussi sa dimension patrimoniale, de proximité, qui lui donne sa force. L’idée de maintenir une chaîne qui s’adresse à ce public-là me semble donc tout à fait pertinente.

Vous parlez de mutualisation au sein même des chaînes, mais ce gouvernement exige davantage de coopération entre les sociétés de service public audiovisuel… qu’est-ce que ça veut dire ? Quels sont les risques ?

Sonia Devillers. Encore une fois, tout dépend du but à atteindre. Mettre en commun les moyens de France 3 et France Bleu pour créer une offre multimédia unique en son genre au niveau local, c’est une idée forte qui peut répondre à une vraie demande. Mais rapprocher France 3 et France Bleu pour faire des économies, ce n’est pas la même chose ! Il faut donc que les objectifs soient clairs pour que les projets soient cohérents. Dans le paysage actuel, on ne peut pas imaginer de médias puissants (ou tout simplement audibles) sans dotation budgétaire importante. France Info s’y heurte de plein fouet face à la concurrence de trois autres chaînes d’info, dont deux sont financées à perte par des groupes privés. Côté télé, les équipes de France Info souffrent de l’organisation interne et du manque de moyens.

Alexis Lévrier. On voit bien que la priorité est de faire des économies plutôt que de penser un projet politique et éditorial. Si l’on ajoute à cela la communication présidentielle très agressive sur « la honte de la République » que représenterait l’audiovisuel public français, il y a de quoi être inquiet. Le plus grand danger serait que ce projet de réforme cache une volonté de reprise en main des médias publics. Cette tentation a toujours existé chez les prédécesseurs d’Emmanuel Macron, et le soupçon est d’autant plus légitime qu’un proche du chef de l’État, Bertrand Delais, a été nommé à la tête de La Chaîne parlementaire (LCP). Le côté très jupitérien du président de la République ne peut que renforcer le doute : dans notre histoire nationale, les moments où le pouvoir a été à ce point centralisé, incarné et vertical ont en général correspondu à des reculs de la liberté de la presse et des médias.

La ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a déclaré que le service public de l’audiovisuel devait « anticiper et oser ». Quand vous voyez les plateformes privées, payantes, qui investissent dans la création notamment, vous vous dites que c’est de cette ambition-là qu’a manqué le service public justement ?

Alexis Lévrier. Pour moi, il faut différencier France Télévisions de Radio France. Il est évident que France Télévisions à un retard considérable en la matière. Il faut évidemment s’interroger sur la nécessité, pour le service public, de s’adapter et de conquérir de nouveaux publics, notamment parmi les jeunes. Mais le problème de France Télévisions, c’est aussi que ses équipes ont vieilli. Il faudrait d’abord commencer par les rajeunir ou a minima faire en sorte qu’elles soient plus en phase avec les aspirations, besoins et modes de consommation des publics. Leur moyenne d’âge se situe autour de quarante-huit ans et 10 % des employés ont plus de soixante-deux ans : c’est énorme.

Sonia Devillers. Si l’on prend l’exemple de la fiction, le bilan n’est pas bon. L’audiovisuel public français a manqué sérieusement de courage et d’ambition. Au regard de ce qui se fait à l’étranger, l’écart est flagrant. De très beaux projets ont émergé sur Arte (dont la marge de manœuvre financière s’avère très restreinte), quelques-uns également sur France Télévisions. Mais à quel prix ? Les producteurs disent livrer des combats homériques pour imposer des acteurs que la télévision n’a pas déjà lessivés, pour imposer des sujets qui effraient a priori le petit écran, pour qu’une série politique demeure une série politique et pas un thriller bas de gamme. Par ailleurs, les audiences fonctionnent parfois en trompe l’œil. Capitaine Marleau ou les Meurtres à… font des scores énormes sur France 3. Sous prétexte que ces séries sont « populaires », on ne pourrait les critiquer ? Pointer leur ringardise ? Regardez ce qui s’est passé chez TF1. Parce que Julie Lescaut et Navarro réalisaient des audiences colossales, la chaîne ne remettait pas en question sa façon de produire de la fiction. Quand ces séries ont commencé à lasser, TF1 a compris – trop tard – que le paysage mondial de la fiction avait changé et que la chaîne n’avait pas pris le train en marche. Pour compenser ce retard éditorial et industriel, TF1 investit à toute vapeur, adaptant, pour aller plus vite, des séries étrangères. Ça commence à payer.

Si la réforme de l’audiovisuel public à venir ne devait comporter qu’une seule mesure, laquelle serait la plus urgente et la plus utile, selon vous ?

Alexis Lévrier. Le plus urgent est, selon moi, de renforcer l’indépendance du CSA et des médias publics. Pour cela, il est impératif de revoir le système de nomination des membres du CSA, de même que la manière dont sont choisis les présidents des sociétés de l’audiovisuel public. Ces nominations dépendant étroitement de la volonté du pouvoir politique, toutes les suspicions sont possibles, même lorsqu’elles n’ont pas lieu d’être. Comment ignorer par exemple que l’actuelle présidente de Radio France, Sybile Veil, fait partie de la célèbre promotion Senghor de l’ENA ? Or Emmanuel Macron et bien d’autres dirigeants français, publics comme privés, appartiennent eux aussi à cette promotion. J’aimerais pouvoir être certain, à l’avenir, qu’il n’y aura plus aucune ingérence politique sur la nomination des dirigeants de l’audiovisuel public. La seule « honte » que l’on pourrait finalement attribuer aux médias publics est celle-là : leur trop grande dépendance à l’égard du pouvoir politique.

Sonia Devillers. La guerre de l’information fait rage. La Russie, la Chine, Les États-Unis et la Grande-Bretagne font preuve d’une détermination politique très claire et accordent des budgets très importants à leurs audiovisuels extérieurs. Nous disposons d’une chaîne, France 24, et d’une radio, RFI. Face à un enjeu aussi stratégique, je plaiderais pour qu’on ne les affaiblisse pas. L’information traitée par un point de vue français doit rayonner dans le monde et dans toutes les langues, c’est primordial. Les autres nations engagées sur ce front s’arment de bataillons médiatiques à la fois visibles et souterrains. En France, c’est absurde. D’un côté, le gouvernement concocte une loi contre les « fake news » pour contrer l’arrivée des médias russes sur notre territoire. De l’autre, il réduit les budgets de l’audiovisuel extérieur. Par ailleurs, sept cents millions de personnes parleront français en 2050, dont une large part en Afrique. Russes et Chinois déploient de gros moyens pour régner sur ce futur bassin médiatique. La France ne doit rien lâcher. Et ne pas laisser l’audience africaine aux groupes de médias privés qui s’y sont déjà rués.

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

Notes

[1Delphine Ernotte est la présidente de France Télévisions.

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