Crédit photo : Laurent Hazgui
Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien | 13 avril 2019

Pas de priorité à gauche sur les ronds-points

Après avoir surtout exprimé leur embarras face à un mouvement qui les dépasse littéralement, les organisations de gauche ont dû constater que les gilets jaunes, exprimant un rejet global de la politique institutionnelle, n’attendent rien d’eux.

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« Ne me parlez pas des politiques, c’est tous des cons. » Sur le rond-point de Lanester, près de Lorient (Morbihan), on ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de parler de ses élus. La défiance est totale et ce, peu importe la place sur l’échiquier politique. On est en décembre 2018, et la révolte des « gilets jaunes » bat son plein.

Pourtant, dans les partis et autres mouvements politiques, c’est branle-bas de combat général : un truc se passe et le rouleau compresseur Macron est bien trop puissant pour laisser filer une pareille occasion de se refaire une santé. Comment se positionner pour ne pas que cela passe pour de la récupération pure et simple ? Au vu de la diversité des opinions, des positionnements et des objectifs des participants au mouvement, n’y a-t-il pas un risque de s’acoquiner avec l’extrême droite ? Tout mouvement social ou sociétal doit-il être accompagné par des formations politiques ? Telles sont les questions – légitimes pour beaucoup – que se sont posées nombre de partis français tout au long des mois de novembre et de décembre 2018.

Gilets jaunes, gilets rouges

Rendons à César ce qui appartient à César : le premier à avoir flairé que le mouvement des gilets jaunes était promis à un puissant avenir a été Jean-Luc Mélenchon. Dès le 9 novembre, à l’occasion d’un meeting à Pau, il dit « souhaiter la réussite du mouvement », faisant fi de ceux qui, à ce moment-là de la mobilisation, y voient un terreau tout trouvé pour l’extrême droite. Une critique que le leader insoumis balaie d’un revers de la main : « Cette colère est juste, elle porte sur quelque chose qui a un sens ». Bien sûr, populisme et mouvement gazeux obligent, les Insoumis sont, sur l’échiquier politique, les moins susceptibles d’avoir peur des formes nouvelles, même lorsqu’elles font irruption en dehors du champ institutionnel classique. Sans drapeau ni banderole, ils participent aux marches et manifestations des samedis mais, surtout, ils prennent systématiquement et efficacement la défense des gilets jaunes sur les réseaux sociaux. Et l’on sait à quel point ils savent y être présents.

 

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D’autres sont plus prudents, comme Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qui se dit, le 22 novembre dans « L’Émission politique », « solidaire » des gilets jaunes, « mais pas populiste ». Comprendre : j’entends la colère de ceux qui manifestent, mais je suis loin d’être d’accord avec tout. D’abord, parce que le logiciel du NPA est fondamentalement plus ancré dans les formes traditionnelles du pouvoir que celui des Insoumis, par exemple. Besancenot, tout comme le porte-parole du parti Philippe Poutou, appelle ainsi régulièrement à la grève générale en rappelant que ce sont les syndicats et les partis qui ont apporté les plus grandes avancées sociales en France. Tout en récusant certains des mots d’ordre des gilets jaunes comme celui du « pouvoir d’achat », qui lui « sort par les trous de nez ». Fidèle à sa gauche, Olivier Besancenot n’a par ailleurs de cesse de rappeler que les revendications doivent avant tout porter sur les salaires, les revenus, les prestations, les retraites et les allocations – et pas se cantonner au ras-le-bol fiscal. Une chose est certaine : lui et les siens essaient de changer les gilets jaunes en gilets rouges… sans succès.

Au Parti communiste français, au tout début du mouvement, on est en plein congrès. Il s’agit de changer de ligne, changer de secrétaire national. L’attention est donc ailleurs pour les militants. Tellement ailleurs qu’ils ont le bon goût d’organiser une mobilisation alternative le 15 novembre… Unitaire, certes, mais un flop total. L’arrivée de Fabien Roussel à la tête du parti change-t-elle la ligne ? Oui, assurément : moins bégueule que son prédécesseur, il appelle sans ciller à manifester avec les gilets jaunes dès le 1er décembre. Le parti n’est toutefois pas unanime sur le sujet, certains communistes notant que, s’il s’agit d’une colère légitime, toutes les aspirations et les voies de mobilisation ne sont pas bonnes à suivre : au PCF, on condamne fermement les violences et on continue d’appeler à la grève générale.

Colère commune, défiance partagée

Finalement, l’un des principaux hiatus tient au fonctionnement inversé du mouvement des gilets jaunes : horizontal, numérique, anarchique parfois, pourrait-on ajouter. N’en déplaise évidemment à Philippe Martinez. Le patron de la Confédération générale du travail élude en déclarant, dans la Midinale de Regards du 30 novembre, que sa responsabilité est « de mettre tout le monde dans la rue ». D’où, de la part de la centrale, un timide appel à manifester le samedi 1er décembre… avec un parcours différent que celui des gilets jaunes – si tant est qu’ils en eussent vraiment un. En tous les cas, les tentatives, du côté de la CGT, de rejoindre certains cortèges de gilets jaunes se révèlent impossibles : les syndicalistes, lorsqu’ils sont repérés, ne sont pas vraiment les bienvenus. Colère commune, mais profond désaccord de forme – et défiance des deux côtés.

Étonnamment, les écologistes ont presque eu moins de mal avec les gilets jaunes : alors que la raison première des mobilisations est l’augmentation de la taxe sur les carburants, on pouvait se dire que ça n’allait pas matcher avec les revendications portées par Europe Écologie-Les Verts. Certes, les débuts sont compliqués et le conseiller d’Ile-de-France Julien Bayou affirme ainsi : « Nous sommes pour la fin du bonus sur le diesel. On ne peut pas s’associer à un mot d’ordre qui appelle à revenir sur cette taxe carbone. » Mais ce son de cloche évolue rapidement à mesure que les revendications s’étoffent et que l’on se rend compte que les gilets jaunes ne sont pas une force nécessairement anti-écolo. « Ce qu’Emmanuel Macron vient de découvrir et que nous, écologistes, savons depuis longtemps, c’est que l’écologie va nécessairement de pair avec la lutte contre les inégalités », nous glisse l’ancien député européen EELV Alain Lipietz. Et de voir ainsi Julien Bayou, qui refusait de manifester avec les gilets jaunes, participer à un rassemblement à Saint-Lazare à Paris, accompagné de la sénatrice Esther Benbassa et de l’ancien député Sergio Coronado.

Encore plus gênés aux entournures : le Parti socialiste et même Génération.s. Les deux partis prennent avec d’infinies réserves le mouvement naissant. « Anti-écolo », « à forte coloration d’extrême droite », « pas structuré »… Une députée socialiste nous affirme que, « même si on peut se retrouver dans quelques-unes des revendications : qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? » Seulement, au vu du bouillonnement continu sur les réseaux sociaux et du battage médiatique des mobilisations, tant Olivier Faure que Benoît Hamon, les patrons respectifs des deux formations politiques, changent un peu leur fusil d’épaule et amendent leurs discours : « Nous soutenons les Français qui se mobilisent pour défendre leur pouvoir d’achat », assure ainsi le second, reprenant les arguments de l’ancien ministre de l’Écologie Nicolas Hulot et souhaitant « la réconciliation de la justice sociale et de l’écologie ».

Partis dans l’impasse

Au fond, toute la gauche a été prise de court par les gilets jaunes. Complètement hors des radars des différentes formations politiques et syndicales, la mobilisation de ces Français-e-s depuis près de deux mois aurait pu, aurait dû être l’occasion de réfléchir collectivement sur la place du politique. « Pourquoi les gilets jaunes ne se sont-ils pas tournés vers les partis politiques de gauche pour faire part de leur opposition aux mesures portées par le gouvernement actuel ? », s’interroge ainsi l’ancien député et maire EELV de Bègles Noël Mamère. Las, les positionnements légèrement différenciés des uns et des autres ont pris le dessus sur les problématiques de fond et l’on a préféré s’adonner ou bien à la récupération, ou bien à la dénonciation de la récupération.

D’autant que les réponses aux gilets jaunes apportées par les plus enthousiastes de leurs thuriféraires sont loin d’être totalement pertinentes. Jean-Luc Mélenchon a ainsi appelé à une dissolution de l’Assemblée nationale et au rétablissement de l’impôt sur la fortune, quand le député FI François Ruffin demandait carrément la démission d’Emmanuel Macron. Seulement, en écoutant les plus médiatiques des gilets jaunes, comme Priscilla Ludovsky ou Jean-François Barnaba, et en se rendant sur les ronds-points, on réalise rapidement que ce mouvement est d’abord l’expression symptomatique de l’impasse à laquelle sont confrontées toutes les formations politiques depuis très longtemps – trop longtemps même, du dire des occupants des ronds-points. Et l’on voit mal comment des mesures comme le rétablissement de l’ISF ou la dissolution de l’Assemblée pourraient résoudre les problèmes profonds auxquels sont confrontés les occupants des ronds-points.

Mais les partis et mouvements politiques proposent (opposent parfois) aussi leur programme. En vain, souvent, car le tempo d’émergence des revendications est complètement décorrélé de celui que voudraient imposer certaines formations. Ainsi du rétablissement de l’ISF ou la proposition de référendum d’initiative citoyenne. Pour autant, certains s’inquiètent que les gilets jaunes ne fassent perdre la tête à d’autres. Ainsi de François Ruffin qui cite Étienne Chouard, personnage très décrié au sein de la gauche française, mais référence pour de nombreux gilets jaunes. Ou de Jean-Luc Mélenchon qui fait l’apologie d’un des leaders de gilets jaunes, Éric Drouet, qui ne cache pourtant ni ses préférences nationalistes, ni son conspirationnisme…

Le mouvement de contestation, s’il a un peu faibli pendant les fêtes, ne risque pas de s’arrêter à la rentrée. Il va donc falloir que la gauche continue de se repenser, de se restructurer. Comme l’écrivait Jacques Prévert, « il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec des allumettes, car le monde mental ment, monumentalement ». L’avenir de la gauche se situe sûrement du côté de ceux qui portent les gilets jaunes. La question, qui reste encore entière à ce stade, est de savoir comment se crée la jonction.

 

Pablo Pillaud-Vivien

Agrégation des luttes ?

La gauche des LGBT, des banlieues, des cheminots et des intellos, elle est gilet jaune ? Organisations féministes (comme Femmes en luttes 93), collectifs étudiants mobilisés contre la réforme des droits d’inscription, cheminots (notamment de l’Intergare), antifascistes, chercheurs (ainsi, la Plate-forme d’enquêtes militantes), antifascistes (groupe Paris Banlieue), organisations queer et de défense des droits des LGBTQI (Claq)… tous ont appelé à rejoindre les défilés des gilets jaunes. « Ça non plus, ça ne se passera pas sans nous », a rappelé Assa Traoré, présidente du comité La vérité pour Adama.

Pour autant, on peine à voir une parfaite symbiose entre ces différentes luttes et les gilets jaunes. Si tous ces collectifs et organisations – construits, élaborés et établis en amont des premières manifestations de l’automne – ont réussi à mobiliser quelques médias lors de leur entrée dans le mouvement, ils n’ont pas permis d’en grossir significativement les rangs. Force est aussi de constater, empiriquement, qu’il y a toujours aussi peu de pancartes de luttes singulières sur les ronds-points… Aussi peu que de personnes racisées, d’ailleurs.

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  • Bonjour
    De quelle "gauche" on parle !?, la gauche c’est qui ?, c’est quoi ?
    les gilets jaunes rejettent autant la droite que la gauche, pour eux tous sont discrédité. Mais dans les gilets jaunes , certains sont anticapitalistes, l’assemblés des assemblés de St Nazaire a pris une orientation anticapitaliste. Y a t-il vraiment a "gauche", une orientation anticapitaliste ?. Si on analyse formation par formation, on reste dubitatif et sceptique.Le réformisme , reste largement dominant a gauche,avec toute ses nuances, sur l’échiquier politique et idéologique. La conjonction entre les éléments les plus radicaux, anticapitaliste des gilets jaunes, et la gauche radical , anticapitaliste n’est pas encore faites. mais , il ne faut pas sous estimer la frange la moins politisé qui ne raisonne pas en terme de capitalisme ou d’anticapitalisme, qui attende seulement des dirigeants politiques qu’il lâchent sur des revendications matériel ou démocratique, mais ne veulent pas d’un changement radical des rapports de production, continuant à fonctionner dans les fétichisme de la production ou de la consommation. C’est éléments se tournerons t’il vers la droite, la gauche ou l’abstention de nouveau ?. Pour la gauche faut-il d’ici là quelle est fait sa transformation, sa mutation, pas seulement en des termes électoraux, alliances, mais qu’elle avance vraiment un programme capable de faire revenir le peuple a gauche...nous en sommes loin.

    Bob Le 13 avril à 12:20
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  • Il semble que décidément toute excuse soit propice à la critique de la France Insoumise... Faut-il vraiment s’en étonner ici ?

    Bon... pour rétablir un tout petit peu de vérité :

    a) la dissolution n’est pas une réponse aux demandes de fonds des gilets jaunes, il s’agit juste d’une réponse "institutionnelle" à la crise de régime que traduit le mouvement des gilets jaunes !

    b) Le rétablissement de l’ISF en soit ne résoudra rien, il s’agit juste d’un contre-signal symbolique à l’encontre de ceux qui croyaient que ce serait facile de faire sécession en refusant de contribuer à l’effort de solidarité nationale.

    c) Le nom d’"Etienne Chouard" apparaît comme un "gros mot" dans la bouche de "la Gauche" bien pensante. Disqualifier un discours haineux appelant à la violence, je comprends... J’attends donc qu’on m’indique clairement en quoi le travail et le raisonnement tenu par Etienne Chouard sur le sujet de la constituante appartient à cette catégorie, avant de s’offusquer que François Ruffin n’y fasse référence en évoquant les grandes questions posées par les Gilets Jaunes.

    Pour finir, j’appréhende parfaitement la défiance d’une bonne partie des citoyens français (dont font partie les GJs) quant aux formations politiques ou aux appareils syndicaux... Faut-il rappeler :
    1) qu’il n’est pas très difficile de dresser le constat non moins objectif qu’aucun d’entre eux n’a pu freiner la paupérisation de la population (9 millions de pauvres ? on peut faire pire pas de soucis...), voire à choisi de sacrifier clairement une partie de la population au motif que c’était le seul moyen d’en sauver une autre...
    2) qu’alors qu’il serait logique de voir un mouvement social populaire pour plus d’accès aux services publics et pour plus de justice sociale et fiscale se voir accompagner par ceux qui se targuent publiquement d’avoir ces mêmes ambitions, il est particulièrement étonnant... voir extraordinairement déroutant (pour qui croit encore en la pureté des motivations de ces "professionnels" bien entendu)... de les voir se joindre aux chiens de garde de ce pouvoir méprisant et faussement moraliste afin de stigmatiser l’intégralité du mouvement sur la base du "à cause de quelques uns"... On en voit même recourir aux mêmes artifices sur la proximité avec l’antisémitisme, le racisme ou encore qui agitent la culture de l’excuse pour dénoncer les rares qui supportent les revendications des gilets jaunes !
    3) que la France Insoumise, en tant que formation politique et quoiqu’apportant son soutien au mouvement, n’a de fait que la "cohérence" de son discours et "la bonne foi" de ses représentants à faire valoir aux yeux des français... Si la cohérence au moins a le mérite de la différencier, il reste que ça ne vaut que son pesant de cacahuètes pour les gens qui ont été dupés et sacrifiés sur l’autel du néolibéralisme ou à défaut, sur celui des ambitions et des vanités personnelles.

    En somme, il n’y a rien d’anormal et je dirai même que c’est plutôt sain, de voir les GJs se méfier des politiciens et des syndicats... Convaincre n’est pas une mince affaire... Par contre, il y a quelque chose de surréaliste à penser que ce serait aux Gilets Jaunes de devoir se justifier ou montrer patte blanche pour obtenir le soutien des "officiels" dans leur combat pour la justice et la dignité ! Car en réalité Pablo, la question n’est pas de savoir si la "Gauche" doit se réinventer... La question est de savoir si elle peut le faire en se coupant du Peuple !

    carlos Le 13 avril à 12:55
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  • Bonjour
    le ras le bol fiscal et la défense du pouvoir d’achat , chez la majorité des gilets jaunes, et porteur de beaucoup d’ambiguïté politique et idéologique. Le," nous ne voulons plus payer" et "lâcher le fric", à certes de bon coté, mais atteint vite ses limites.
    La simple défense du bifteck , comme on dit en terme syndicale, n’est pas un programme politique et encore moins révolutionnaire. cela peut aussi , se retourner contre les classes populaires,car la question ou trouver l’argent et qui va payer se pose très vite. Certains gilets jaunes se rendent compte très vites des limites de leur actions, et des difficultés a déboucher sur une solution politique"on penser que c’était un sprint, mais c’est un marathon..." . la politique c’est plus compliqué que ça....et les gilets jaunes redécouvrent la politique, eux qui rejeter le politique et aussi le syndicat.
    Certains progresseront très vite et se rendrons compte, qu’il faut donner un tournant plus radical a leur mouvement, et se tournez donc vers les organisations politiques qui correspondent a leur attente.

    bob Le 14 avril à 12:51
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