Accueil | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 9 avril 2019

Porte de la Chapelle : élues et associations se mobilisent contre le « printemps de la honte »

Ils vivent dans la rue, sous des tentes. Ils sont des centaines, en plein Paris. Le pouvoir n’en a rien à faire d’eux. Ce ne sont que des migrants. Reste l’opposition, la gauche. Pour lutter, ne serait-ce que pour un peu de dignité.

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9h45 ce lundi, non loin de l’immeuble du 208 boulevard MacDonald, où de nombreux appartements ont été ravagés il y a quelques jours par un incendie. Des tentes sont alignées face au centre commercial Rosa Parks. Ce campement récent abrite une centaine de tentes, le double ou le triple de personnes. Parmi les autres campements répartis entre Porte de la Chapelle et Porte d’Aubervilliers, qui compteraient selon les associations sur place entre 300 et 500 personnes, ce nouveau point saillant de la crise de l’accueil dans le Nord-Est parisien est principalement occupé par des familles, souvent afghanes ou érythréennes, avec des enfants en bas-âge.

 

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Il est l’une des raisons de l’appel aux élues et aux médias lancé par la sénatrice EELV Esther Benbassa il y a quelques jours. « La situation est insupportable », s’insurge-t-elle, désignant les nombreuses tentes entassées les unes sur les autres. Elles sont plusieurs à avoir rejoint la sénatrice. Parmi elles, les députées Daniele Obono (LFI) et Elsa Faucillon (PCF) ou encore la sénatrice Sophie Taillé Polian (Génération.s), suivies de près par Julien Bayou (EELV). Elles se frayent un chemin entre les tentes et discutent avec plusieurs familles migrantes. L’opération et le dispositif médiatique, composé de quelques journalistes, visent à alerter l’opinion publique et à interpeller plus directement le gouvernement.

Certaines des familles acceptent de se prêter au jeu des questions-réponses et dévoilent des titres de séjours allant jusqu’en 2025, d’autres dégainent des récépissés attestant du fait qu’ils ont été reconnus comme réfugiés. Comme beaucoup, après un passage éclair en centre ou en hébergement d’urgence, elles ont été obligées de retourner à la rue. Florent Lajous, directeur du centre social Rosa Parks situé en face du campement, explique ainsi avoir vu les tentes se multiplier depuis quelques semaines : « Le chiffre double chaque semaine. Il y a eu une évacuation il y a trois semaines. Certains sont revenus après avoir été mis à l’abri quelques jours. Il y a un vrai problème de saturation des centres d’hébergements. »

Face au mépris du pouvoir

Au regard de cet éternel retour des campements dans des conditions toujours plus insalubres (le point d’eau installé en face du campement ne fonctionne plus ce matin), sous les bretelles d’autoroute ou des recoins du périphérique, la mise en place de nouveaux dispositifs d’hébergements d’urgence non-pérennes et sans réel suivi juridique et administratif s’avère comme toujours insuffisante. Suite à la fermeture de la bulle à Porte de la Chapelle, un centre considéré par de nombreuses associations tantôt comme inefficace, tantôt comme une antichambre de l’expulsion, la mairie de Paris renvoie désormais l’Etat à ses responsabilités. Début avril, le premier adjoint d’Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire, revendiquait ainsi de « mettre une pression bienveillante sur l’Etat » afin de le pousser à faire son travail. Et la maire de Paris de promettre de retourner sur les campements jusqu’à être entendue par le gouvernement.

« C’est un problème national, analyse Daniele Obono, mais quand on voit les grands plans de rénovation, notamment en vue des JO, quand on voit une ville riche comme Paris qui peut accueillir des millions de touristes chaque jour, on pourrait souhaiter que Paris soit une ville modèle comme à Grande Synthe afin de montrer au gouvernement que c’est possible. En terme de logements, vides, c’est possible de construire un autre accueil. » La députée insoumise ajoute : « Je suis à la commission des lois et on a ferraillé pendant tout le débat de la loi ["Asile et Immigration", NDLR]. Il y a un tel mépris et un tel aveuglement de La République en marche. Une initiative médiatique comme celle de ce matin participe de la construction d’un rapport de force pour interpeller le gouvernement qui fait peser sur la municipalité, le quartier, les habitants une responsabilité qui devrait être la sienne. »

 

Cette démarche des élus intervient dans un climat particulièrement tendu entre les associations et le gouvernement. « Quand vous avez un ministre de l’Intérieur qui dit que les ONGs sont complices des passeurs en Méditerranée, il participe d’une criminalisation des associations qui se déporte également sur le travail des associations sur le terrain », considère Elsa Faucillon, mobilisée elle aussi contre le passage de la loi « Asile et Immigration » l’année dernière.

Or ce sont ces mêmes associations qui, depuis plus de trois ans, répondent, souvent sans financements, aux béances et aux violences cultivées par les politiques étatiques. Il y a quelques jours, alors que les médias relayaient la découverte du cadavre d’une femme réfugiée à Porte de la Chapelle, une dizaine d’organisations, associations et collectifs citoyens (dont Solidarité Migrants Wilson, la Ligue des droits de l’Homme Paris, Médecins du monde ou Emmaüs Solidarités) criaient une nouvelle fois leur ras-le-bol en annonçant une journée de grève associative ce mardi 9 avril. Officiant depuis plusieurs années dans la distribution de repas, de vêtements, dans l’accompagnement médico-social ou dans la bulle de Porte de la Chapelle, celles-ci « n’acceptent plus de suppléer un gouvernement et un Etat défaillant dont l’action confine à une mise en danger délibérée des personnes ». Dénonçant « l’extrême gravité de la situation », leur communiqué donnait un rapide aperçu de l’ampleur de leur travail bénévole soumis à des pressions de plus en plus fortes :

« En distribuant chaque semaine à Paris et dans sa proche périphérie près de 15.000 repas ; 1600 vêtements, tentes et duvets ; en assurant 290 consultations médicales ; en proposant à 700 personnes une information sur leurs droits ; et en offrant à des familles et des mineurs 600 nuitées solidaires, les collectifs citoyens et associations présents sur le terrain sont de véritables acteurs de la paix sociale. Ces revendications, répétées depuis des mois auprès du préfet d’Île-de-France et de la maire de Paris, attendent toujours des solutions concrètes, adaptées et durables. Les collectifs citoyens et associations saluent le récent positionnement pris par la maire de Paris et l’invitent à mettre tout en œuvre pour faire de son territoire une véritable "ville refuge", à entrer dans l’action à la fois pour trouver des solutions et pour pousser l’Etat à agir. »

Reste à voir maintenant dans quelle mesure la coexistence de ces deux stratégies, politiques et citoyennes, parviendront à percer le plafond d’indifférence et le paradigme séparant le gouvernement de ces problématiques. Mais également peut-être à amorcer avec le printemps de nouvelles mobilisations et un questionnement plus profond, au-delà des urgences d’hébergements évidentes, sur le système d’accueil et l’asile de manière plus générale. « On espère que ça va faire un peu bouger mais j’ai bien peur qu’il faille une mobilisation beaucoup plus forte », conclut avec précaution Danièle Obono.

 

Cyril Lecerf Maulpoix

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