Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 13 novembre 2019

Pourquoi il est faux de dire que les Frères musulmans sont derrière le CCIF

Islamophobie, salafisme, identitaires, Frères musulmans, islamo-gauchistes... On a causé de tout ça avec Bernard Godard.

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Bernard Godard est chercheur associé au CéSor. De 1997 à 2002, il est conseiller du ministère de l’Intérieur, puis au Bureau central des cultes en charge des relations avec le culte musulman. Il est l’auteur de La question musulmane en France : Un état des lieux sans concessions, paru chez Fayard en 2015.

 

Regards. À l’occasion de la marche contre l’islamophobie, on a beaucoup lu et entendu parlé des Frères musulmans. Ceux-ci seraient à la manœuvre, notamment derrière le CCIF. Quel est votre avis à ce sujet ?

Bernard Godard. Quand on parle des Frères musulmans, on évoque un mouvement politique – très mal en point – dont le siège est au Caire. Il y a des déclinaisons, comme l’AKP turc, le Premier ministre marocain ou Ennahda en Tunisie, lesquels s’en inspirent beaucoup. La question est de savoir de quoi l’on parle quand on évoque les Frères musulmans en France ? On parle de l’UOIF (Union des organisations islamiques en France). C’est un mouvement qui s’est constitué en 1983. Dans les années 90, en France, en Angleterre et aux États-Unis, les Frères musulmans ont islamisé, socialisé beaucoup de jeunes musulmans. Ils étaient importants, les jeunes n’avaient pas d’apport religieux indépendant de leurs parents. À l’époque, quelqu’un comme Tariq Ramadan est apparu, d’inspiration Frères musulmans. Il a joué un rôle important dans ce qu’il appelle la « fierté musulmane ». La stratégie des Frères musulmans était d’avoir des mouvements en Europe et aux États-Unis pour jouer un rôle de soutien en cas de révolution – comme on l’a vu en 2011. Mais, très tôt, ils se sont pensés comme « minorités », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas pensé imposer la charia en Occident, mais développer des moyens de défense, comme la lutte contre l’islamophobie. Ils ont misé sur l’intégration des jeunes, sur le thème de l’identité, particulièrement en France. Dès 1989, ils se sont positionnés sur le voile – sans être à l’initiative du mouvement. À partir des années 2000, ça a changé. Samy Debah n’a pas créé le CCIF au nom des Frères musulmans. Ces jeunes-là ont dû quitter les Frères musulmans, il n’y a pas un jeune dans la direction de l’UOIF. Ça reste un mouvement politique très figé, très conservateur. Le tournant, c’est la loi sur le voile, où ils se sont un peu discrédités. Vous avez des gens comme Omero Marongiu qui sont très critiques de la pensée des Frères musulmans.

 

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Dire que les Frères musulmans, aujourd’hui, seraient à la manœuvre, c’est l’éternel discours français qui dit : « De toute façon, tout ça, ça vient de l’étranger ». C’est dangereux. Pour moi, les salafistes djihadistes sont les plus Français de tous les musulmans. Ils sont issus du terreau. Ce sont des gens comme Mohamed Sifaoui qui disent que les Frères musulmans ont un plan : prendre le contrôle, créer des îlots d’autonomie des musulmans, etc. Sauf que le CCIF est autonome, il n’a jamais eu une quelconque aide des Frères musulmans. Le CCIF est, par contre, la démarche identitaire typique. Les Indigènes de la République ont une bien plus grande influence intellectuelle sur le CCIF que les Frères musulmans, via les thèses du décolonialisme, lesquelles viennent principalement des États-Unis. Dès le départ, le CCIF s’est axé sur le combat d’une islamophobie d’État. C’est le seul organisme digne de ce nom qui permet aux femmes voilées ou à d’autres de se faire entendre. On peut le regretter, mais c’est ainsi. On a réduit le CCIF à une personnalité comme Marwan Muhammad. Mais enfin, il n’est plus au CCIF ! C’est une structure assez démocratique et donc les dirigeant changent. C’est tenu par des jeunes musulmans, pas par des esprits archaïques.

« Quand Emmanuel Macron parle de "l’hydre islamiste", dans la cour de la préfecture de Paris, ça me révolte. Dans ce cas, qu’est-ce qu’il attend pour cesser toute relation diplomatique avec la Turquie ? »

Les Frères musulmans ont-ils une réelle influence en France ? Et l’islam politique ?

Oui, les Frères musulmans restent puissants dans l’ensemble du monde occidental. Ils ont été l’aile la plus intellectuelle concernant le statut des musulmans en Occident. Ils sont à l’origine de la création du Conseil européen pour la fatwa et la recherche, à Dublin, ou encore l’Université des formations des imams et des cadres religieux, en France. Mais, aujourd’hui en 2019, ils n’ont plus le poids qu’ils avaient en 2000. Aujourd’hui, on voit Samy Debah monter sa liste aux élections municipales à Garges-lès-Gonesse. On peut dire que ces identitaires – soft – sont désireux d’entrer dans le champs politique, mais pas les Frères musulmans. On l’a vu aussi aux européennes avec l’Union des démocrates musulmans français (UDMF) de Nagib Azergui, sur le discours « je suis laïc, je suis républicain », etc. Ils ont une fascination pour la démocratie chrétienne. Effectivement, c’est spectaculaire de voir des scores à 40%, à Maubeuge, lors des dernières européennes. Mais au niveau national, l’UDMF, c’est 0,13%... Mais politiquement, tout ça n’est pas encore formulé de manière très nette. Quand Marwan Muhammad scande « Allah akbar » à la manifestation de dimanche dernier, cela montre bien qu’il n’y a pas de stratégie souterraine. Tout ça est un peu brouillon. Il faut rester prudent, parce que l’islam politique reste limité à ces quelques exemples. De même, il faut être prudent avec le terme « islamiste ». La violence terroriste, elle, vient du salafisme, qui est complètement parallèle à tout ce dont on parle ici. Il faut savoir de quoi l’on parle ! Quand Emmanuel Macron parle de « l’hydre islamiste », dans la cour de la préfecture de Paris, ça me révolte. Dans ce cas, qu’est-ce qu’il attend pour cesser toute relation diplomatique avec la Turquie ?

On dit également que le terme « islamophobie » est une invention des Frères musulmans… Qu’en est-il ?

C’est faux. C’est un terme créé au début du XXème siècle, comme le pendant de l’islamophilie ou, autrement dit, l’indigénisme. C’est un haut-fonctionnaire qui a parlé le premier d’islamophobie, disant qu’il fallait être islamophile, faire que la France soit beaucoup plus généreuse vis-à-vis de l’islam. En revanche, le terme a pris du volume dans les années 1980 en Angleterre. Il y a eu une grosse polémique à l’époque. Et puis ça a été pris comme un symbole fort par l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et en particulier par son secrétaire général qui était un Turc. Le message était le suivant : « Nous, les Turcs, sommes les européens et c’est donc nous qui allons défendre l’islam européen ». Ils ont beaucoup théorisé sur l’islamophobie. Le moment crucial en France, c’est la parution du livre de Pierre-André Taguieff La Nouvelle Judéophobie en 2002, où il accusait l’extrême gauche de complicité avec les terroristes. L’année suivante, Vincent Geisser publie La nouvelle islamophobie.

« Aujourd’hui, le sentiment anti-musulmans est d’un tel danger que, si les organisations politiques et syndicales de gauche ne donnent pas des signaux forts, en face, les identitaristes de tout poil – dont les salafistes – vont prendre la place. »

Que pensez-vous du qualificatif « islamo-gauchiste » ?

Il faut replacer le contexte. Taguieff conceptualise ça après la deuxième intifada de 2000, quand le Hamas prend le pas sur l’OLP. Pour Taguieff, les islamo-gauchistes, c’était ceux qui soutenaient la Palestine. Puis, ça a glissé sur les identitaires, plus encore lors de l’affaire du voile à l’école. Aujourd’hui, en 2019, depuis les attentats en particulier, le sentiment anti-musulmans est d’un tel danger que, si les organisations politiques et syndicales de gauche ne donnent pas des signaux forts, en face, les identitaristes de tout poil – dont les salafistes – vont prendre la place.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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  • "Quand on parle des Frères musulmans, on évoque un mouvement politique – très mal en point – dont le siège est au Caire" vs "Oui, les Frères musulmans restent puissants dans l’ensemble du monde occidental".
    "Quand Marwan Muhammad scande « Allah akbar » à la manifestation de dimanche dernier, cela montre bien qu’il n’y a pas de stratégie souterraine. Tout ça est un peu brouillon."
    "C’est un terme créé au début du XXème siècle, comme le pendant de l’islamophilie ou, autrement dit, l’indigénisme. "

    "Aujourd’hui, en 2019, depuis les attentats en particulier, le sentiment anti-musulmans est d’un tel danger que, si les organisations politiques et syndicales de gauche ne donnent pas des signaux forts, en face, les identitaristes de tout poil – dont les salafistes – vont prendre la place".
    Ca veut dire quoi, le sentiment est plus dangereux que les terroristes ? il faut donc dire qu’on est d’accord de s’islamiser pour éviter les salafistes ? sens ?

     ???

    Texte imbittable. Où est la logique ?
    Pour être brouillon, c’est brouillon !

    moi Le 2 décembre à 18:57
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