Accueil | Par Sofyaine C. | 15 septembre 2018

Procès Méric : la violence de l’extrême droite en accusation

Ce vendredi, au terme du procès faisant suite à la mort du jeune militant, la Cour d’Assises de Paris a condamné deux des trois skinheads impliqués. Au delà du seul verdict, ces deux éprouvantes semaines d’audiences et les événements organisés en parallèles ont permis une repolitisation de cette affaire.

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« Qu’attendez vous de ce procès ? » Devant la Cour d’Assises, Agnès Méric, la mère de Clément, répond à la question de la présidente : « On attend le respect de la mémoire de Clément, de ce qu’il était ». Lors d’une réunion publique en hommage au jeune militant, Geneviève Bernanos, fondatrice et porte-parole du Collectif des Mères solidaires et amie d’Agnès Méric, complète cette dernière. « Nous, les mères, réclamons la mise en lumière de la vérité des faits. Faire reconnaître les crimes commis par les autorités publiques ou par les fascistes. »

Conclusions du procès

Jeudi, l’avocat général énonçait ses réquisitions. Dans un long développement, il reconnaît coupables les trois skinheads de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, en réunion et avec l’usage d’une arme. Il commence son réquisitoire en soulignant que la bagarre n’a pas été subie par les accusés, comme ces derniers le laissaient entendre. Il affirme que « cet affrontement était évitable », puis rajoute : « les accusés ont choisi de venir au devant d’un adversaire désigné ». Il pointe ici la décision délibérée des militants d’extrême droite de sortir du bâtiment vers la gauche, où se trouvaient, une trentaine de mètres plus loin, Clément et ses amis, plutôt que de partir à droite comme l’avait conseillé un des vigiles de la vente.

Vient ensuite la question cruciale de l’usage de poing américain, nié par E. Morillo et S. Dufour depuis le début de l’instruction. Cette utilisation, circonstance aggravante, est retenue par l’avocat général, qui s’appuie notamment sur les témoins oculaires. En effet, sur onze entendus lors de l’instruction, cinq de ces derniers affirment avoir vu la pièce de métal, sans que les six autres ne puissent l’infirmer. Autre circonstance aggravante retenue : les violences ont été commises en réunion. « Leur action est indivisible du groupe » estime l’avocat général. Il requiert 12 ans de réclusion criminelle pour E. Morillo, 7 ans d’emprisonnement pour S. Dufour, et 4 ans dont 2 avec sursis pour A. Eyraud.

Le lendemain, après les derniers mots des accusés, la Cour se retire pour délibérer. C’est au terme de neuf interminables heures de débats que celle-ci rendra son verdict, dans une salle d’audience plongée dans une atmosphère irrespirable. La Cour suit les réquisitions de l’avocat général en retenant les deux circonstances aggravantes (l’arme et la réunion) pour S. Dufour et E. Morillo, avant de prononcer à leur encontre les peines respectives de 7 ans d’emprisonnement et 11 ans de réclusion criminelle. Elle acquitte en revanche A. Eyraud. S. Dufour, en larmes, et E. Morillo abasourdi, sont menottés et emmenés dans le box vitré de la salle d’audience. Leurs avocats ont annoncé dès la sortie de la salle qu’ils allaient faire appel de cette décision.

« La mort de Clément n’est pas un fait divers »

Ce procès aura été l’occasion de souligner le caractère politique de cette affaire, comme le souhaitait le Comité pour Clément. Dès le premier jour et tout au long de celui-ci, les accusés ont tenté de nier ce fond politique, en minimisant autant que possible leur rôle au sein des groupuscules fascistes. Quand ces derniers n’affichaient pas une amnésie chronique (qui avait le don d’agacer la Cour et l’avocat général), ils invoquaient tour à tour l’ignorance, la crédulité ou le désoeuvrement. Serge Ayoub, dans un état de santé bien moins inquiétant que ne le laissait entendre son certificat médical, est également venu crier, dans un numéro aussi bruyant qu’indécent, la respectabilité de sa doctrine. Entendu comme témoin, le leader de Troisième Voie, la voix portante, tonne que son mouvement « [n’est] pas fasciste » mais « républicain », et qu’une croix gammée arborée par plusieurs de ses membres dont un des accusés, est simplement synonyme d’un « va te faire foutre ». Toute cette stratégie de dépolitisation tend à faire oublier une chose : l’idéologie qui animait les skinheads, et la haine et la violence qu’elle porte en elle.

Depuis toujours, l’extrême droite mutile et tue. Clément, mais aussi Brahim Bouarram, Hervé Rybarczyk, les agressions antisémites ou islamophobes, les ratonnades contre les migrants à Calais ou ailleurs, et encore bien d’autres choses nous le rappellent. « Si on ne s’intéresse qu’aux faits divers, on ne comprend pas ce qu’il se passe, lance Mohammed, militant antifasciste, […] il y a une vraie dynamique de l’extrême droite et d’une incarnation de sa politique, c’est-à-dire la violence ». Pour lui, la mort de Clément n’a rien d’un hasard. Il a été pris pour cible parce que reconnu en tant que militant antifasciste, par des militants néonazis arborant fièrement des symboles fascistes. En atteste la panoplie de ces derniers : un t-shirt Blood and Honour (sang et honneur, maxime des Jeunesses Hitlériennes), et un autre avec l’inscription White power : 100% pure race. Quant au quatrième skinhead arrivé au moment de la bagarre, il affichait pour sa part le visuel Good night left side (bonne nuit les gauchistes), montrant un coup porté à une personne arborant l’étoile à cinq branches.

« Il a été tué parce qu’il faisait partie d’un groupe de gens qui ont exprimé leur désaccord avec ces symboles », affirme à la barre un des camarades de Clément, présent lors du drame. Lorsque la défense évoque les « provocations » du jeune militant, Agnès Méric répond dignement : « il a pu s’opposer très fermement face à des idées racistes, oui. Mais je n’appelle pas ça de la provocation. J’appelle ça quelqu’un qui s’indigne. » Les proches de Clément tiennent également à souligner « l’indécence » des discours visant à décrire le drame comme l’on décrirait la bagarre banale de deux bandes « ayant mal tournée », les mettant sur un pied d’égalité. « On ne met pas impunément dos à dos des groupes néonazis au mouvement antifasciste, sans faire le lit de la haine et de la division », assure Geneviève Bernanos.

Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence

« On veut se laisser envahir par la vie de Clément. » Tels ont été les mots d’Agnès Méric à la barre. Ses proches tiennent à garder vive la flamme de la mémoire de Clément. Ses camarades, aux côtés desquels il militait, entendent bien s’y tenir. Et comme tout militant politique ayant quitté ce monde, il continue à vivre à travers les combats qu’il menait de son vivant. « Clément vit dans nos luttes », peut-on lire sur les banderoles dans les rassemblements en son hommage. A la Bourse du Travail, une réunion publique est organisée par l’Action Antifasciste Paris-Banlieue entre les deux semaines d’audience pour faire de ce moment un « temps politique », en parallèle du temps judiciaire.

Analyses du fascisme et témoignages poignants se mêlent, devant les parents de Clément présents dans l’auditoire. Assa Traoré, la soeur d’Adama Traoré rend elle aussi hommage au jeune militant. « [Adama et Clément sont] nos morts », lance-t-elle. Dans son combat pour obtenir justice suite à la mort de son frère, elle réaffirme ne pas baisser les yeux. Le même mot d’ordre qui orne le visage de Clément sur la banderole accrochée au-dessus d’elle. Cet hommage politique marque la volonté de poursuivre les luttes dans lesquelles Clément s’investissait. Geneviève Bernanos conclut son intervention par la lettre des amis de Carlos Palomino, militant antifasciste espagnol assassiné par un néonazi, qui appelle en ce sens :

« Depuis Madrid nous voulons apporter tout notre soutien et notre affection aux camarades de Clément et à sa famille dans ces moments difficiles. […] Pour toutes les victimes du fascisme, pas une minute de silence. Toute une vie de lutte. No pasarán ! »

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Vos réactions

  • pendant ce temps là, la droite fait 70% dans les derniers sondages pour les européennes.

    Il faut en finir avec la gauche bien pensante, et vite. On court à la catastrophe. Et la catastrophe n’amène pas la Révolution, elle amène le fascisme et la guerre.

    Tatiana Le 16 septembre à 21:40
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