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Accueil | Enquête par Cyril Lecerf Maulpoix | 6 mai 2019

Seine-Saint-Denis, qui va toucher « l’héritage » des JO 2024 ?

Les grandes promesses des Jeux olympiques de 2024 s’évanouissent devant une concertation de façade et des projets qui menacent d’aggraver les inégalités. Mais les habitants de Saint-Denis, Saint-Ouen et L’Île Saint-Denis résistent.

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Images marquantes d’infrastructures abandonnées devenues symboles de la crise économique grecque en 2004, expulsion et destruction des favelas des Jeux olympiques de Rio : les récentes expériences olympiques s’apparentent bien plus à de grands projets catastrophiques écologiquement et socialement qu’à des événements porteurs d’une vision économique, sociale et écologique nouvelle. En Seine-Saint-Denis, territoire des principaux nouveaux sites olympiques de 2024, des habitants sont entrés en résistance contre les faux-semblants des discours officiels.

 

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Au départ, il y a beaucoup de communication, et probablement une occasion inédite pour le territoire de la Seine-Saint-Denis. Depuis l’annonce par Anne Hidalgo de l’organisation des Jeux olympiques par Paris, le projet de 1,6 milliard d’euros, dont 85% de fonds publics de l’État et des collectivités territoriales, s’est considérablement précisé. La livraison des infrastructures et la tâche complexe d’un réaménagement urbain ont été attribuées à différentes structures : l’intercommunalité de la Métropole du Grand Paris, la société d’économie mixte Plaine Commune développement et surtout la Solideo (Société de livraison des ouvrages olympiques), créée en 2018 et dont la maire de Paris est présidente. Une pluralité d’acteurs et décideurs parfois difficiles à démêler auxquels incombe la responsabilité de travaux réalisés sur plusieurs communes : Saint-Denis, L’île Saint-Denis et Saint-Ouen. Une opportunité en or pour investir financièrement dans un territoire qui, selon un rapport de mai 2018, bénéficie d’un manque cruel de fonds publics.

Déclarations vertueuses

Une année et demie plus tard, avant que les travaux n’aient véritablement débuté, le titanesque projet officiel est encore paré de belles promesses. Ce lundi 11 mars, dans le complexe scolaire Anatole-France à Saint-Denis, une rangée d’élus de Plaine Commune et des municipalités du département et de membres de la Solideo font face à une salle comble. Une présentation Powerpoint défile : cartes et images figurent les futurs logements, les emplois attendus, les nouveaux aménagements sur une partie de Saint-Ouen et Saint-Denis. Elle est assortie de quelques formules bien senties : « mobilités douces », « inscription dans la trame écologique du territoire », « démarche de participation citoyenne », « sujets de programmation à co-construire ».

Durant les présentations, la Solideo rassure : « L’idée, c’est qu’on ne soit pas dans un chantier fermé pendant six ans, et que vous puissiez construire un certain nombre d’usages du futur quartier ». Devant une image représentant le futur village olympique et annonçant 2200 logements familiaux, 105.000m² de bureaux et 28.700m² d’activités, commerces et équipements divers, la directrice générale adjointe Isabelle Vallentin insiste sur le caractère provisoire des maquettes :

« Tout n’est pas complètement figé, nous allons travailler avec les différents architectes tout au long de 2019. En septembre, nous vous indiquerons les différents groupements d’architectes et de promoteurs. Nous avons toute une programmation et un usage à inventer ensemble sur l’aménagement. »

Malgré tant de déclarations vertueuses, les questions des habitants soulèvent vite les non-dits de cet exposé. S’agissant des emplois, l’un des enjeux importants des travaux et de « l’héritage » des Jeux, nous n’en saurons pas davantage. Shems, parent d’élève et militant associatif à Saint-Denis, s’interroge : « Est-ce que Solideo pourrait réfléchir, avec nous les collectifs d’habitants, sur les manières de s’organiser pour avoir une vraie réflexion sur l’ESS (économie sociale et solidaire) ? Ce sera compliqué de faire sans nous car on finit toujours par être les bras… » Ce à quoi Céline Terrier-Laurens, directrice du « pôle ambitions écologiques et héritage » de la Solideo, répond : « Sur la question de l’insertion professionnelle, nous respecterons ce qui est indiqué dans la charte Solideo. Nous nous engageons à assurer 10% et 25% des montants globaux des travaux. »

L’établissement de cette charte, dont se félicitaient l’été dernier Anne Hidalgo, la ministre du Travail Muriel Pénicaud et celle des Sports d’alors, Laura Flessel, vise notamment à réserver 10% des heures de travail à « un public éloigné de l’emploi » en Seine-Saint-Denis. « Nous travaillons avec différentes personnes, dont Impact 2024, mais aussi avec la CCI, le Medef, les syndicats et les collectivités », ajoute la responsable.

Dans la salle, cependant, Impact 2024, la plateforme mise en place par Paris 2024 et la Solideo pour intégrer dans l’organisation des Jeux l’entreprenariat social et solidaire, les PME et TPE des quartiers, ne ravit pas tout le monde : « Nous nous sommes sentis comme des autochtones face au petit milieu parisien », ironise Shems.

Au-delà des Jeux

Très vite, l’agacement grandit et les griefs fusent : manque d’information et de transparence sur la construction des différentes infrastructures et de leur devenir ultérieur, inquiétude sur l’accessibilité, disparition de zones vertes protégées, risques sanitaires futurs… Devant l’assistance, la Solideo conserve un sourire de façade tandis que les élus tels Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, ou Mathieu Hanotin, ancien député socialiste actuellement conseiller départemental délégué au sport et membre du Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO), se font discrets. Presque sceptiques. Beaucoup d’habitants s’inquiètent du risque d’opacité des appels à projets, qui doivent être présentés le lendemain par la Solideo au marché international de l’immobilier à Cannes.

Une partie des celles et ceux qui prennent la parole ce soir-là travaillent sur le projet depuis plusieurs mois. Ils connaissent bien le dossier et ses complexités. Cécile, Benjamin, Shems ou Hamid sont tous habitants de Saint-Denis et font partie du Comité de vigilance Saint-Denis, créé il y a maintenant un an. Cet ensemble de dix-neuf collectifs de luttes citoyennes (pour l’enfouissement de l’autoroute A1, pour la défense et l’extension du parc de la Courneuve, pour le droit au logement, etc.) esquisse un aperçu des nombreux enjeux territoriaux. La veille, le Comité avait invité les habitants de Saint-Denis à un premier débat public à la Bourse du travail afin de les informer, d’entendre leurs inquiétudes et d’exposer des propositions alternatives.

« Nous nous plongeons dans le projet depuis un an, mais avec le nombre d’acteurs impliqués, c’est parfois assez complexe. Nous essayons d’être une source d’information différente », explique une semaine plus tard Cécile, géographe très impliquée dans l’organisation. « Ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant les Jeux olympiques que l’avenir de Saint-Denis, sur les plans du sport, de l’environnement et de l’aménagement du cadre de vie. Nous luttons pour que tout ne soit pas entièrement privatisé et que les prix n’explosent pas. Nous avons un peu de temps et certaines compétences pour mettre le pied dans la porte. Nous défendons aussi les intérêts des gens qui n’ont pas la possibilité de participer à la concertation. » Elle ajoute, pour élargir la perspective :

« Les Jeux olympiques ont un énorme impact et peuvent nous permettre de pointer des problématiques en suspens depuis longtemps. »

Et les problématiques sont nombreuses. Dans un territoire où la pollution routière et sonore bat des records nationaux, où près de trois habitants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté et où le manque d’infrastructures culturelles et sportives est criant, les Jeux pourraient évidemment favoriser une dynamique et constituer une opportunité particulièrement intéressante. « Après les JO, des investissements de cette nature, il n’y en aura plus. On doit essayer d’utiliser la masse de ces investissements pour faire quelque chose », ajoute Cécile.

Inégalités de traitement

Depuis le début du projet, les institutions jouent sur le caractère provisoire de leurs propositions. La majeure partie des appels d’offres ne devant aboutir que dans les mois à venir, le flou leur profite. La constitution de plusieurs zones d’aménagements concertées (ZAC) est prévue, de Saint-Denis à Saint-Ouen et l’Ile Saint-Denis. Elles accueilleront le village olympique – transformé par la suite en logements et bureaux – et un écoquartier fluvial, qui suscitent de nombreuses interrogations. Des descriptions estampillées « écologique et solidaire » promettent bien des bâtiments contribuant à l’économie circulaire, des toitures végétales pour un nouvel écosystème de biodiversité, des îlots producteurs d’énergie renouvelable, etc. Mais la reconversion de ces zones fait craindre la constitution d’enclaves gentrifiées en Seine-Saint-Denis. Patrick Braouezec s’en défend : « Le village olympique sera aussi un quartier populaire. Il y aura une mixité de logement, de logement social et logement très social, d’accès à la propriété et du logement libre. »

Pourtant, la part réduite de logements sociaux – entre 25% à Saint-Ouen, à la demande de l’actuel maire UDI William Delannoy, et 40% à Saint-Denis –, met en doute les ambitions affichées. « Il n’y aura pas de logements pour les familles pauvres alors que 80% de la demande à Plaine Commune porte sur des logements très sociaux », déplore Cécile quelques jours plus tard. « Ils ne sont, par ailleurs, pas vraiment capables de nous répondre sur la hausse des prix de l’immobilier. » Autres indicateurs de l’orientation particulièrement capitalistique du projet : le contraste et les inégalités de traitement entre les futurs écoquartiers modèles et le tissu urbain existant.

 

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Hamid est représentant FCPE, également membre du collectif Pleyel à venir et du Comité de vigilance. Il milite depuis novembre pour que la Dirif (Direction des routes d’Ile de France) rende publique ses intentions de détruire un axe autoroutier, près de la gare. Elle prévoirait d’y construire des immeubles et une passerelle, et d’aménager une 2x2 voies à proximité d’un complexe scolaire de sept cents enfants, déjà soumis à des taux de pollution extrêmement élevés. « Beaucoup d’habitants ne sont même pas au courant de la destruction de cette rue. Les élus et la Dirif ne la présentent pas clairement », nous explique-t-il. « Au départ, j’étais juste un habitant venu à une réunion de concertation. J’ai vu une rue disparaître progressivement des plans au profit d’une déviation et d’un projet de construction d’immeubles et d’une passerelle. » Les conséquences sanitaires d’un tel projet seraient désastreuses pour les enfants et le personnel du groupe scolaire. « Beaucoup de parents d’élèves sont démunis, ici, déplore Hamid. Des enseignants disent que les jeux sont faits et qu’ils ne peuvent rien faire. Il faut invoquer nos droits et le droit de nos enfants. » « Il s’agit de l’asphyxie de sept cents enfants de deux ans et demi à douze ans. Ils n’ont pas d’autre choix d’aller dans cette école », ajoute le Dionysien, qui se mobilise sans relâche contre cette déviation et pour des alternatives.

L’annonce de la construction d’un mur antibruit qui ne protégerait que les futurs quartiers au sud de l’A86, et pas les quartiers nord, est également révélatrice. Elle exprime la discrimination croissante entre les futurs arrivants privilégiés et les anciens habitants, maintenus dans leur précarité. Les uns bénéficieront d’un « droit à la ville » et de tout ce qu’il contient d’ambitions sociales et environnementales. Les autres seront soumis aux dommages collatéraux d’infrastructures polluantes et aux lacunes d’un territoire désinvesti par les politiques publiques.

Simulacre de participation

« La co-construction, c’est partager des problèmes pour dégager des solutions, et pas nous faire l’exposé de solutions prédéfinies », s’agaçait ce lundi-là devant les élus et la Solideo, Benjamin Darras. Infirmier de profession et membre de l’association Pleyel à venir, il s’implique dans les questions de circulation routière et de mobilités douces. Si les termes « participatif » et « co-construction » sortent souvent de la bouche des élus et des employés de la Solideo, le processus de concertation collectif est en réalité quasi inexistant. Pour Benjamin, Cécile ou Hamid, il ne s’agit que d’un habillage. « Les réunions publiques servent seulement à dire qu’on a consulté les habitants », déplore Hamid. Tous racontent leurs multiples tentatives d’obtenir de véritables réunions de travail auprès des structures concernées.

À ce simulacre de participation s’ajoute la difficulté à trouver le bon interlocuteur. « Le problème, c’est cette gouvernance délirante pour faire passer un message. Solideo, Métropole du Grand Paris, Plaine Co, Mairie de Paris… Pour sortir quelque chose de positif de ça, il faut mener une guérilla technocratique », se désole Cécile. Les élus, arrimés à leurs propres agendas politiques, hésitent encore à se positionner clairement. « Certains élus soufflent le chaud et le froid. Ils défendent le village olympique sur le modèle du Stade de France à l’époque », analyse-t-elle. « Ils croient encore à la théorie du ruissellement redistributif en faisant venir des entreprises, des investisseurs, pour ensuite créer du logement social, des crèches. Ils jouent la carte du capitalisme et ne veulent pas changer de logiciel. » D’autres « sont membres du Comité olympique et veulent être élus à la mairie. Ceux-là ne voudront pas se mouiller ». La fenêtre de deux ans avant les municipales offre cependant la possibilité, pour le Comité de vigilance, de peser sur eux. Selon Cécile, « c’est aussi leur réputation qui est en jeu, leur crédibilité. Il leur faut aussi un aiguillon. Nous les poussons tous à faire quelque chose ». Activement engagés dans l’élaboration de projets alternatifs qui prendraient en compte les véritables besoins des habitants, les militants ambitionnent de renforcer leur base en se structurant plus localement.

Au regard des retombées médiatiques de ses actions, le Comité espère voir ses rangs grossir au cours des mois et des années à venir. Il compte ainsi multiplier les coups d’éclat et solliciter inlassablement les élus. Sa prochaine campagne : proposer une alternative pour l’aménagement de la plaine Saulnier. Le projet actuel prévoit d’accueillir le centre aquatique, géré par une société privée, ainsi que de nombreux bureaux et logements. « À partir de la plaine Saulnier, plutôt que d’urbaniser, nous proposons d’utiliser le terrain pour repenser les circulations et désengorger Pleyel et l’A86. » En donnant au passage une leçon d’urbanisme réfléchi : « Nous allons essayer de ne pas faire ce que nous leur reprochons, c’est-à-dire de ne pas rester dans les périmètres de l’aménagement des JO, mais de penser l’aménagement plus globalement ». En Seine-Saint-Denis, les Jeux ne sont pas faits.

 

Cyril Lecerf Maulpoix

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  • L’urbanisme n’a rien à voir avec l’olympisme.

    Glycère Benoît Le 7 mai à 10:20
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