Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 11 septembre 2019

Urgences : « Madame Buzyn a une responsabilité morale si des drames devaient advenir »

Des mois que de nombreux, très nombreux services d’urgences sont en grève et pour la troisième fois depuis le début du mouvement, la ministre de la Santé Agnès Buzyn fait des annonces censées résoudre la situation. Insatisfaisant, pour la troisième fois.

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Sabrina Ali Benali est médecin à Paris et auteur de La révolte d’une interne.

 

Regards. 249 sites d’urgences encore en grève ces derniers jours. Que faudrait-il, pour les personnels mobilisés, pour trouver une sortie de crise ?

Sabrina Ali Benali. Que Madame Buzyn réponde à nos revendications, c’est-à-dire un moratoire sur l’arrêt des fermetures de lits et de structures de soins, une revalorisation salariale des personnels hospitaliers, l’arrêt de la taxe sur les salaires, qui représente quatre milliards d’euros qu’on investit en masse salariale, en matériels, etc.

Mais Emmanuel Macron s’était engagé sur un moratoire des fermetures d’hôpitaux, non ?

Si, mais comme les moyens des hôpitaux sont restreints, de fait ils ne peuvent pas garantir leurs activités. C’est comme si vous vous engagiez à ne pas laisser les gens mourir de faim mais que vous leur supprimiez les dix euros qui leur permettent de s’acheter à manger. Ce n’est pas vous directement qui les affamez… Là, c’est pareil, le gouvernement ne dit pas « on ferme », mais les structures ne tenant plus debout, elles sont obligés de le faire.

« Madame Buzyn trouve des mesures gadgets pour essayer de répondre à la crise, sauf qu’elle sait que celle-ci prend de l’ampleur, qu’on est soutenu par la population, et qu’elle ne veut pas nous donner un euro. »

La ministre annonce avoir débloqué 750 millions d’euros sur trois ans pour « refondre le modèle des urgences », mais pas d’ouvertures de lits ni de recrutements de personnels. Qu’est-ce qu’elle va faire de cet argent ?

Apparemment, elle va créer le « SAS », le « service d’accès aux soins » qui consiste à mettre un médecin au bout du fil avec la plateforme Doctolib’ pour dire aux gens où ils doivent aller. On manque de médecins, mais elle créé un téléphone où il n’y aura personne de disponible pour répondre, c’est intéressant. En fait, Madame Buzyn trouve des mesures gadgets pour essayer de répondre à la crise, sauf qu’elle sait que celle-ci prend de l’ampleur, qu’on est soutenu par la population, et qu’elle ne veut pas nous donner un euro. Quand il y a 250 services d’urgences en grève, qui partagent tous les mêmes constats, qui arrivent tous à être d’accord sur les mêmes revendications, vous ne pouvez pas dire aux gens qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. En plus, elle essaye de faire croire de façon indécente et honteuse qu’il n’y a que des problèmes particuliers aux urgences et qu’il ne faut pas généraliser. Eh bien si, c’est le bordel partout.

Un des principaux problèmes soulevés, c’est l’encombrement des urgences. Le gouvernement tente d’y répondre par la création de maisons de santé, c’est une tentative de réponse ou c’est encore de la poudre de perlimpinpin ?

Mais ces maisons existent déjà et elles manquent de médecins ! Et quand on parle d’un problème d’engorgement… qui est-ce qui engorge ? La personne qui a une angine et qui ressort en dix minutes avec son ordonnance ou alors les dizaines de brancards qui attendent dans les couloirs parce qu’on n’a pas de lit ? Quand on ne peut pas faire d’ordonnances dans les EHPAD la nuit parce qu’il n’y a pas d’infirmières et qu’on envoie les gens aux urgences, qu’est-ce que répond la ministre ? Qu’elle va mettre des vidéos à distance… Je ne savais pas qu’un téléphone pouvait faire des perfusions ! C’est dire à quel point elle se moque de nous.

Pourquoi Agnès Buzyn refuse-t-elle de répondre à vos revendications ?

Au fond, ils sont dans une démarche de privatisation du système de santé, de destruction de tous les champs du service public. Dire ça au JT de 20h, ça passe pas. C’est mieux de dire que les gens ne savent pas s’organiser, ne savent pas coopérer. Parler comme dans une pub – « Chacun détient une part de la solution » – c’est se foutre de la gueule des gens. Mais c’est plus facile que d’avouer qu’on a un projet libéral pour que nos amis du privé se fassent plein de fric sur le délitement du service public. Maintenant que tous les personnels ont tout mis en place pour faire entendre leurs souffrances, Madame Buzyn a une responsabilité morale si des drames devaient advenir après ces semaines de grève. Elle refuse de nous donner les moyens de travailler correctement. Elle ne pourra plus dire « je ne savais pas, je n’avais pas compris ». Les choses sont claires : « soignants en souffrance, patients en danger ».

 

Loïc Le Clerc

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