« Sodomie, éjaculation faciale ou double pénétration, à en croire les articles sur le sujet dans la presse, ces pratiques feraient partie du répertoire sexuel habituel de la génération Y. » C’est en ces termes que Julia Tissier et Myriam Levain, jeunes journalistes dans la vingtaine et auteur du livre La génération Y par elle-même (éd. François Bourin, 2012), introduisent leur chapitre sur la sexualité au titre évocateur « Ils sont dopés au porno ». L’ouvrage égrène en effet les idées reçues sur la jeunesse d’aujourd’hui et le rapport à la sexualité n’échappe pas à leur plaidoyer pour un regard plus nuancé sur les coutumes de l’époque. De fait, on ne peut dissocier la sexualité de la société et de son évolution mais concernant les Y, Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Inserm et coauteur de Enquête sur la sexualité en France (éd. La Découverte, 2008), est formelle : « Dans le domaine des attitudes sur la sexualité, il n’y a plus aujourd’hui de clivage marqué entre les jeunes et leurs parents mais plutôt une absence d’opposition entre générations. » Ghislaine Paris, médecin sexologue, confirme : « Dans les années 1968-1970, il y a eu un séisme provoquant une révolution toute à la fois sexuelle, culturelle, sociale, philosophique… Les parents des Y ont construit leur vie d’adulte à partir de cette révolution et ce mouvement se répercute encore aujourd’hui ; leurs enfants prennent la suite. » La libération sexuelle, l’éclatement du modèle familial traditionnel ont été initiés par les parents des Y, mus à l’époque par une recherche d’idéal qui a depuis pris du plomb dans l’aile. Dans les années 1970, on a cru qu’en rejetant le modèle passé, on allait trouver le bonheur… Sauf que la fin du couple traditionnel comme unique référence a généré des échecs, des ruptures, des divorces en hausse. « Les jeunes d’aujourd’hui ont les pieds sur terre. Ils tentent de tirer les leçons de tout cela ; ils savent que les solutions ne sont pas simples à trouver et qu’il faut les inventer. Et du coup ils tâtonnent… », poursuit Ghislaine Paris. Ils tâtonnent d’autant plus que l’une des évolutions majeures dans le champ de l’intime, « c’est l’individualisation des normes, affirme Nathalie Bajos. Avant, quelques grandes institutions (État, Église, etc.) tenaient un discours normatif et cohérent sur la sexualité. Aujourd’hui, il y a une multitude de sources normatives ; les jeunes sont confrontés à des discours émanant des parents, de l’école, de leurs pairs, des médias, des médecins. À la maison, les parents mettent en valeur un certain type de comportement, qui peut être différent de ceux valorisés à la télévision ou en classe. À chacun de donner une cohérence à l’ensemble de ces discours et de ces injonctions éventuellement contradictoires. » Norme médiatique Parmi les discours prégnants de l’époque, ceux émanant des médias occupent une place prépondérante. Julia Tissier et Myriam Levain écrivent même dans leur livre que la norme qui s’appelait autrefois morale est aujourd’hui en partie médiatique : « Nous avons grandi dans une société où le sexe est pratiquement partout, où les articles de presse et les émissions de télévision sur le sujet sont pléthores. Le risque ? Voir émerger une norme. La sodomie ? Nous devons en être passés par là. La fellation et le cunnilingus ? Toujours, même avant le petitdéj. La levrette ? Bien sûr, c’est le nouveau missionnaire […]. Les diktats sexuels vont de mal en pis. » Diktat, le mot est fort. Et à en croire Ghislaine Paris non seulement il n’est pas galvaudé mais il fait des dégâts : « Le tabou et le sacré ne sont pas dissociables de la sexualité. La dimension spirituelle de la sexualité, c’est ce qui l’humanise. Les Y ont accès à la communication tous azimuts, à une prolifération d’images… Ils ont cru que la sexualité était tombée dans le domaine public et que toute pudeur et intimité avaient disparu. Ce n’est pas vrai et ce n’est pas possible. Par ailleurs, les médias font passer des informations erronées en valorisant des pratiques encore marginales telles que l’échangisme ou la sodomie et en les érigeant en normes. Or ne pas être dans la norme crée une angoisse. » L’enquête de Nathalie Bajos et Michel Bozon confirme, chiffres à l’appui, qu’il existe un décalage entre le discours médiatique sur la sexualité et la réalité. Ainsi, seulement 36,1 % des hommes et 28,3 % des femmes entre 20 et 24 ans ont pratiqué au moins une fois la sodomie. Mais, même si les diktats existent, ils ne sont pas forcément synonymes de mal-être. Nathalie Bajos prend l’exemple suivant : « Les journaux féminins valorisent une vie sexuelle régulière, épanouie, etc. Sans cela, pas de bien-être possible. Or dans l’enquête, nous avons interviewé des individus qui n’ont pas eu pendant longtemps de vie sexuelle et qui se portent très bien. »
Influence il y a, donc, mais à relativiser notamment concernant les pratiques. Et dans ce domaine, le porno accessible en un clic de souris ne ferait pas tant de mal que ça. Évidemment l’avènement d’Internet est l’un des faits marquants de l’époque et la sexualité, reflet d’une société, ne peut pas avoir échappé à cette révolution. Ghislaine Paris ne nie pas les écueils : « De fait le porno peut susciter un traumatisme chez les préadolescents car ils n’ont pas les moyens de gérer l’excitation que cela provoque et sur laquelle ils ne peuvent pas mettre de sens. Autre risque : confondre le porno avec un documentaire sur la sexualité. Certains vont prendre ces images au premier degré et se croire obligés d’atteindre ces performances de taille, de durée, de multiplication des rapports, etc. Cela génère pression et angoisse. »
Une angoisse là encore à relativiser. Julia Tissier affirme ainsi que « même si les jeunes hommes regardent du porno – le phénomène touche beaucoup moins les filles -, seul ou en groupe, et que cela influence leur vision de la sexualité, ça ne crée pas de dégâts irréversibles. Dès qu’ils rentrent dans la vie sexuelle réelle, ils font la différence avec le porno. » Tom, 21 ans, étudiant à Paris, abonde : « J’ai regardé du porno sur Internet quand j’étais au collège. Au moment de la puberté, on se pose des questions et le porno a un côté pédagogique. Mais j’ai toujours su que ce n’était pas la réalité. »
Hommes, femmes… même combat ?
Héritage des années 1970, normes individualisées, Internet… Ces éléments qui forgent une époque ont-ils influencé différemment les hommes et les femmes ? À cette question, Nathalie Bajos répond sans ambages : « Dire qu’il n’y a plus de clivage marqué entre les générations n’implique pas que les déterminants sociaux n’existent plus. Les différences de genre restent très structurantes et marquent les attentes et les pratiques. Par exemple, si l’âge de la première fois est aujourd’hui quasiment le même – 17,6 ans pour les femmes, 17,2 pour les hommes –, cette étape de la vie est toujours vécue de façon différente selon les sexes : chez les filles, elle renvoie déjà au registre de la sentimentalité alors que pour les hommes, c’est avant tout une expérience liée à la curiosité et au plaisir. » Quant aux représentations, elles continuent d’être pensées comme différentes entre les hommes et les femmes, les deux sexes s’accordant sur ce qui les distingue : plus de besoins chez les premiers pour des raisons naturelles, des attentes différentes en raison des hormones, etc. Julia Tissier évoque, elle, le culte de la performance et l’injonction à jouir qui, à l’entendre, feraient davantage pression sur les jeunes hommes. Elle précise : « La culpabilité liée à la sexualité et à certaines pratiques a disparu. Aujourd’hui, on nous met la pression sur le fait qu’il faut prendre son pied à chaque fois ; le mec se sent coupable s’il n’arrive pas à faire jouir sa copine. » Ghislaine Paris lui emboîte le pas : « La performance est en effet présente dans le domaine sexuel, à l’image d’une société qui privilégie la course à la réussite. Chez les jeunes hommes, cela va peser sur leur identité virile qui ne se joue plus aujourd’hui sur le fait de multiplier les conquêtes mais plutôt de donner du plaisir à sa partenaire. À ces jeunes hommes qui s’angoissent, je leur dis : ce n’est pas vous qui la faites jouir, c’est elle qui prend du plaisir. » Tom ne nie pas : « La pression que se font subir les mecs entre eux. Certains font les fiers en vantant le temps qu’ils ont tenu, etc. et si tu t’es adonné à certaines pratiques comme la sodomie, c’est que t’es un bon. C’est comme un graal, la preuve que tu as franchi une étape supérieure. Personnellement, je ne partage pas ce point de vue mais selon moi il y a des passages obligés, un peu comme un cahier des charges que tu remplis au fur et à mesure et tant mieux parce que sinon tu t’ennuies vite. J’ai envie de découvrir des choses nouvelles, d’aller toujours plus loin ; ça pourrait m’amener à tester des pratiques un peu marginales… » Et d’ajouter : « Sur le plan de la performance, de la jouissance, les filles se prennent autant la tête que nous. En grandissant, je trouve même que les différences s’estompent. »
Sur ce sujet, Lucie Sabau, membre de Osez le féminisme (OLF) et l’une des initiatrices de la campagne « Osez le clito » n’est pas du tout d’accord. Première raison de s’insurger de cette jeune femme de 30 ans : « Le problème de notre génération, c’est que nous avons grandi dans l’illusion d’une égalité déjà acquise. Et sur le plan sexuel, les idées reçues à combattre sont notamment que les femmes ont une sexualité passive, destinée à être complémentaire de celle des hommes et que les hommes ont des besoins naturels irrépressibles. » Et pour mettre à mal ces clichés, l’association a lancé en juin 2011 une campagne sur Internet mais aussi sur les murs de nos villes visant à valoriser la sexualité des femmes et à « combattre l’aliénation actuelle qui passe par des normes qui nous sont vendues comme celles de la libération sexuelle alors que c’est l’inverse. Quand on dit d’une fille qu’elle est coincée ou frigide, cela veut dire qu’elle n’est pas conforme aux attentes masculines. La libération sexuelle a surtout profité aux hommes », affirme Lucie. Symbole de cette libération en trompe l’oeil, le clitoris, grand oublié aussi bien de la recherche et des médias… que des filles elles-mêmes (alors que dire des garçons ?) nombreuses à ne pas connaître leur propre anatomie. « La sexualité féminine est enfermée dans des normes avec des pratiques obligatoires, au premier rang desquelles se situe la pénétration. En gros, un acte sexuel hétérosexuel, c’est l’interaction entre un vagin et un pénis. Le clitoris, organe central du plaisir chez les femmes, est relégué à la préparation du plat principal qu’est la pénétration ; l’orgasme vaginal ayant été longtemps érigé comme la norme. Or, pour beaucoup d’entre elles, ce n’est pas gratifiant et certaines choses marchent mieux pour prendre du plaisir… »
Pour autant, même si pour OLF de nombreuses batailles sont encore à mener, les militantes d’aujourd’hui reconnaissent le travail accompli par leurs aînées… et notamment la libération de la parole. Résultat, aujourd’hui, tout le monde parle de sexe, filles comme garçons. Ainsi, Tom reconnaît s’être confié à son père après une panne ou avoir pris conseils auprès d’un médecin sur les MST. Tout comme il s’informe auprès de ses copines pour faire au mieux un cunnilingus à sa copine. Quant aux filles, elles ne sont pas en reste et selon Julia, parlent beaucoup de cul, de plaisir… « La parole s’est décomplexée et dans ce registre une série comme Sex and the city qui met en scène quatre new yorkaises qui évoquent par le menu leurs différentes relations sexuelles a contribué à libérer la parole. C’est vrai aussi qu’on en parle plus facilement avec nos parents – même si c’est souvent lié à la prévention, au sida et pas tellement au plaisir – et avec nos partenaires : aujourd’hui, on ne dirait plus “j’ai la migraine” mais “je n’ai pas envie de baiser ce soir”. »
De l’infantilisme à la maturité
Face à cette parole décomplexée, à cette liberté, même si elle est en partie en trompe l’oeil, les Y cherchent leur propre mode. Sans nier le couple et les schémas traditionnels qu’il recouvre. Car en matière de sexualité et de sentiment, la recherche de normes et donc de cadres semble toujours de mise. Selon Tom, alors qu’il vivait une relation ambiguë avec une fille, ses copains le questionnaient sans cesse pour qu’il nomme la relation : « On me demandait : tu sors avec elle ou pas ? Parce qu’en gros, une relation avec une fille soit c’est exclusif soit c’est un plan cul. Il n’y a pas d’autres alternatives. Ça m’insupporte car ça limite les options et les possibles. Mais je constate qu’on se raccroche à des schémas, ça rassure. » Pour Julia, même si elle affirme que les Y sont touchés par le syndrome « l’herbe est plus verte ailleurs » et ont du mal à se fixer, ils n’en recherchent pas moins l’amour et une relation durable. « On veut le prince charmant et s’éclater au lit », résume la jeune femme pour qui les trouples, polyamours et autres combinaisons sexuelles ou relationnelles ne sont que « foutaises. Ce sont des microphénomènes et des gadgets mis en valeur par la presse ». Tout comme les skins parties qui ne seraient que fantasmes des adultes sur la vie sexuelle des plus jeunes. Nathalie Bajos abonde et s’insurge : « Le discours prégnant du moment c’est que les jeunes feraient n’importe quoi dans le champ de la sexualité. Or les faits n’y résistent pas : l’âge du premier rapport est stable, la très grande majorité utilise des préservatifs, etc. Les parents ne sont plus aujourd’hui les piliers de l’autorité normative en la matière ce qui peut être mal vécu. Ce type de discours est symptomatique d’une certaine panique morale des adultes. »
Et Ghislaine Paris de conclure : « Même s’il est en grande partie désacralisé, la jeune génération prend le sexe très au sérieux ; c’est quelque chose qu’ils ont envie de réussir. C’est devenu un énorme chantier de réflexion et c’est selon moi le signe d’une grande maturité. Ils sont dans la quête de sens et dans l’autodétermination alors que leurs aînés étaient infantilisés et soumis à une morale rigide ; l’intervalle entre le premier rapport et le premier enfant a beaucoup augmenté, ces années-là sont mises à profit pour chercher des solutions personnelles, pour s’affirmer. Aujourd’hui, la norme est éthique, c’est la résultante d’un cheminement personnel. »



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