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L’argent public au service des stades ?

Controverse, par Jon Elizalde| 18 janvier 2012
Photo Olivier2000
 
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À l’approche du Championnat d’Europe de football, qui se déroulera en France en 2016, se profilent des chantiers pharaoniques financés par des fonds publics, notamment à Bordeaux, Marseille, Lille et Nice. En décidant de ne pas financer la rénovation du stade local (environ 60 millions d’euros), Nancy relance le débat : les collectivités doivent-elles payer la construction de stades pour les clubs professionnels ? Échange de points de vue entre Jean-François Bourg, chercheur, et Jean Vuillermoz, adjoint au maire de Paris, en charge du sport.

Regards.fr : Quel est l’intérêt, pour une collectivité, de financer un grand stade ?

Jean Vuillermoz : Financer un stade, c’est participer à la démocratie. Une ville se compose de populations diverses, et beaucoup d’habitants, notamment en banlieue, sont heureux d’aller au stade quand ils le peuvent. Doit-on les en priver faute d’équipements dignes de ce nom ?

Jean-François Bourg : Les stades sont des marqueurs de territoires, de nouvelles cathédrales. Les collectivités publiques justifient le financement de ces constructions par des arguments culturels, sociaux et aussi économiques – ce sont ces derniers que je conteste. Qu’un stade renforce le sentiment de fierté, soit un prétexte à l’échange, tout cela est recevable. Mais le volet économique est une tartufferie intellectuelle.

Regards.fr : Quels sont les arguments économiques ?

Jean-François Bourg : Les cabinets privés prétendent que les stades rapportent de l’argent aux collectivités locales, c’est complètement faux. Aux États-Unis où, contrairement à ce que l’on imagine, les enceintes sportives sont très majoritairement financées par des fonds publics, il a été prouvé que plus les stades sont financés par les collectivités, plus les salaires des joueurs et les rémunérations des agents augmentent. La tension est très forte pour attirer les talents : puisqu’on ne peut pas avoir de gain de productivité en sport (en foot, on joue toujours à onze, en rugby à quinze), il y a une surenchère sur les salaires, nourrie par l’apport public. Et en versant de très hauts salaires aux stars, qui souvent ne les réinvestissent pas sur place, on diminue le pouvoir d’achat des territoires.

Jean Vuillermoz : L’intérêt d’avoir un stade n’est pas le même à Paris, où le Parc des Princes existe depuis très longtemps, que dans d’autres villes. Le Stade de France a énormément apporté à Saint-Denis ainsi qu’aux villes voisines. Ce n’est pas directement le sport qui rentabilise le stade. Quand on construit un stade, bien souvent il faut créer une gare, ce qui amène de l’activité, il y a donc un intérêt économique. La preuve, toutes les communes se bagarrent pour accueillir le projet de construction d’un stade de 80 000 places porté par la Fédération française de rugby. Parce que cela va leur amener de l’activité économique, des commerces… Le stade de rugby de 30 000 places qui va être construit à Nanterre va concurrencer le Palais Omnisports de Paris-Bercy. Nanterre, ville communiste, a tout intérêt à l’accueillir pour s’enrichir.

Jean-François Bourg : En fait, ce n’est qu’une substitution qui se fait au détriment des boutiques du centre-ville. L’argent investi dans les stades n’aurait-il pas eu une utilité sociale bien supérieure s’il avait été investi dans la recherche, la santé, l’aide à l’emploi… ? Marseille est souséquipée en écoles, il aurait été plus judicieux d’y consacrer les millions d’euros attribués à la rénovation du Stade Vélodrome…

Jean Vuillermoz : Toutes les villes sont différentes. Marseille et l’OM sont intimement liés. Ce qui n’est pas le cas de Paris, Lyon ou Bordeaux.

Jean-François Bourg : Les problèmes de la Grèce ont été aggravés à cause de l’organisation des jeux Olympiques en 2004. Et les habitants de Montréal paient encore des impôts pour les JO de 1976 ! Autre exemple, le Brésil prévoit 15 milliards d’euros d’investissement pour l’organisation du Mondial de foot en 2014 et 10 pour celle des JO en 2016. Des fonds en majorité publics. Dans ce type de pays, est ce qu’il n’y a pas d’autres priorités ? Certes, c’est utile pour pérenniser des structures ferroviaires, routières, etc. Mais les enceintes sportives ellesmêmes, une fois l’événement terminé, ne servent plus à rien !

Jean Vuillermoz : Au Brésil, cela va amener une activité nouvelle, créer des emplois. Cela va permettre un développement considérable pour ce pays émergent qui veut figurer parmi les plus puissants. Il est indéniable que cela apporte de l’emploi et que c’est positif pour le pays. Quant à l’utilité même des stades, il ne faut pas s’inquiéter  : là-bas, s’il y avait un stade de 200 000 places, il serait plein tous les dimanches !

Regards.fr : Est-il normal qu’une collectivité publique finance un équipement dédié au sport professionnel ?

Jean Vuillermoz : On se pose toujours la question pour les stades alors qu’on trouve normal de subventionner les théâtres ou les opéras. J’estime qu’il est important qu’une ville participe à la création d’un stade et ce, pour les mêmes raisons qu’elle finance un théâtre : parce que cela répond à un besoin social.

Jean-François Bourg : L’argument des théâtres est souvent repris par les clubs sportifs professionnels. C’est un débat complexe car on pourrait effectivement signaler que dans certains opéras ou théâtres, des comédiens ou chanteurs gagnent des sommes considérables… Mais la culture ne contribue-t-elle pas davantage que le sport à l’épanouissement ? Pour moi l’accès à la culture relève d’une mission de service public, alors que le sport reste un divertissement.

Jean Vuillermoz : À Paris, la ville ne va pas financer la rénovation du Parc des Princes : elle attribuera pour cela, dès le mois de février ou mars, un bail emphytéotique administratif (BEA) au seul groupement candidat : Vinci/Colony Capital/ PSG. S’il y a des villes qui financent tout ou partie des stades, à Paris cela ne coûtera rien. À Lyon, le projet est privé, mais c’est la puissance publique qui va réaménager les alentours, ce qui va coûter aussi très cher. En revanche, nous allons financer la construction du nouveau stade Jean-Bouin (plus de 150 millions d’euros, ndlr).

Regards.fr : Est-il toujours pertinent d’avoir des stades municipaux ?

Jean-François Bourg : Alain Juppé le justifie en disant : « Quel autre spectacle rassemble 25 000 personnes à Bordeaux chaque année  ? » Les élus veulent entretenir la proximité entre les habitants et le stade, qu’ils considèrent comme un lieu de mixité sociale, de rencontres, d’émotions. Ils n’arrivent pas à couper le cordon ombilical qui les lie aux clubs et aux stades, alors que par ailleurs, ils expliquent qu’il faut réduire les dépenses publiques. Pourtant aucun élu ne prendrait le risque de ne pas sauver un club en difficulté.

Jean Vuillermoz : Le Parc des Princes appartient à la ville de Paris. Le vendre ne rapporterait que très peu d’argent. Dans la configuration actuelle, la ville ne finance pas sa remise aux normes mais elle récupérera le stade dans 30 ou 40 ans et, en attendant, elle percevra une redevance. Par ailleurs, je tiens à préciser que Paris perçoit une taxe sur les spectacles, qui devrait lui rapporter, en 2011, près de 4 millions d’euros (pour le Parc des Princes). Il y a 50 ans, lorsque le Parc a été construit, l’économie du football n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Koppa ou Platini sont loin d’avoir gagné ce que gagnent les joueurs actuels. Il était donc logique que la Ville de Paris construise un stade de football comme il est logique qu’elle le fasse aujourd’hui pour le rugby.

Regards.fr : Le financement public de grands stades serait donc plus recevable pour certains sports que pour d’autres ?

Jean Vuillermoz : Les salaires des rugbymen sont largement moins élevés que ceux des footballeurs et l’économie de rugby ne permet pas de financer des stades. Ne serait-il pas inacceptable qu’à Paris, capitale de la France, le club de rugby (le Stade Français), qui a gagné cinq titres depuis 1998, évolue dans un stade délabré ? Il lui faut un stade digne de ce nom, et digne de la ville.

Jean-François Bourg : Les économies du rugby et du foot sont certes différentes mais les deux disciplines appartiennent au monde du « sport-business ». Les salaires des rugbymen n’ont rien à voir avec le salaire moyen des Français (le salaire moyen d’un joueur du Top 14 est de plus de 13 000 euros brut par mois, ndlr). De plus, avec le stade de Nanterre, celui de la Fédération française, et Jean-Bouin, on risque la saturation… Une mutualisation aurait été préférable.

Regards.fr : N’est ce pas au sport professionnel de financer ses propres stades ?

Jean-François Bourg : À l’étranger, beaucoup de stades sont privés. Pour l’Euro 2016, certains clubs, comme celui de Lille, étaient prêts à porter les projets de stades – une petite révolution culturelle ! Mais les collectivités ne sont pas disposées à y renoncer.

Jean Vuillermoz : Cela ne me dérange pas qu’un stade soit privé, mais le prix des billets risque d’augmenter. Si c’est la ville qui le gère, elle rend un service public.

Jean-François Bourg : Effectivement, à chaque nouvelle enceinte, publique ou privée, le prix des billets augmente systématiquement de 30 à 40 %, comme on l’a vu en Angleterre où les classes populaires ne peuvent plus aller au stade. Il est vrai qu’une gestion publique amortit cette hausse, mais c’est un peu dérisoire : très vite, les prix s’envolent car les clubs professionnels, en déficit permanent, cherchent toujours de nouvelles recettes.


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En savoir plus...

  • Jean-François Bourg est chercheur au Centre de Droit et d’Économie du Sport à l’université de Limoges, auteur de Clubs sportifs et collectivités territoriales : enjeux, modèles, partenariats et stratégies

    Jean Vuillermoz est adjoint PCF au maire de Paris, en charge du sport.