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Patrick Grainville" Le roman baroque, c’est aller à l’excès,le mélange des genres, l’horreur du vide "
mercredi, 1er juillet 1998
/ Guillaume Chérel

Patrick Grainville semble connaître tous les mots du dictionnaire. Il est aussi bon à l’oral qu’à l’écrit. C’est un défenseur obstiné du style baroque. Depuis ses débuts triomphants (Prix Goncourt avec les Flamboyants, en 1976), Patrick Grainville n’en démord pas : la littérature est un champ de liberté et d’expérimentations. Tout en maîtrisant son travail, il laisse libre cours à son style débridé, foisonnant, métaphorique, touffu, imagé. Avec son dernier roman, le Tyran éternel, ce professeur de français habitué des plateaux de télévision, renoue avec l’Afrique qui lui a porté bonheur au début de sa carrière d’écrivain. Du ciel, le président Houphouët-Boigny veille sur la cathédrale de Yamoussoukro, sous l’oeil critique de Sylvanus, le nègre blanc...

Baroque, le mot est lâché. Pas un article vous concernant où il ne soit pas question de votre style baroque, imagé, flamboyant... N’est-ce pas réducteur ?

Patrick Grainville : Effectivement. On m’a attribué cette étiquette, ce mot... Mais c’est ma nature. Il y a une famille d’écrivains qui se réclame de ce genre. Je ne suis pas le seul. On pourrait dire d’autres choses de mon oeuvre. Cela dit, si l’on se réfère à un style d’écriture foisonnant " mais que j’essaie de maîtriser " épique, burlesque, onirique, qui ouvre le champ du roman, comme dans le roman américain ou sud-américain, pourquoi pas... En France, il y a aussi Olivier Rollin (l’Invention du monde), Morgan Sportes (il s’est attaqué à l’Indochine), Paule Constant (avec l’Afrique également), et le jeune Yann Moix, ou Sylvie Germain récemment. Elle a également une forte tendance mystique, c’est très tellurique, son dernier roman... Il y en France une famille minimaliste qui a donné de belles choses, qui a inventé. Mais, pour moi, c’est un peu du pop-art. C’est le roman dandy, très élégant, jamais engagé, jamais impliqué, qui escamote toujours la réalité, avec des codes. Et puis il y a toujours eu la famille des maximalistes. Qui écrivent de gros livres, luxuriants. Le mot baroque permet d’intégrer pas mal de contradictions, ça ouvre le roman, ça le démultiplie... Moi, je dirai s qu’il s’agit, pour ma part, de réalisme débridé, mâtiné d’imagination. Le roman linéaire, c’est pas mon truc. Pour moi, le roman baroque, ça veut dire parfois aller à l’excès, le mélange des genres, l’horreur du vide. A l’origine, le baroque c’est une crise de la vérité au XVIe siècle. Il y a une notion de vertige, d’angoisse dans le baroque qui me convient assez bien. Des pulsions de vie et de mots exacerbés.

Les Flamboyants se passait déjà dans une Afrique imaginaire. Pensez-vous que votre style a évolué depuis ?

P. G. : Je le pense. Il s’est décanté en vingt-deux ans. On a écrit de ce livre qu’il était orgiaque, dionysiaque. En fait, mon style s’est resserré. Par rapport au roman hyper-classique français, il y a toujours une profusion de mots, d’images, dans mes livres, mais ils sont moins profus qu’avant. Ils sont plus concentrés. J’ai changé. J’aime les défonces verbales, à condition que cela soit travaillé. Le travail d’écriture, ce n’est pas seulement une idée qui consiste à dépouiller au maximum : l’écrivain qui se refuse. Il y a aussi un travail qui consiste à oeuvrer dans l’abondance. A travailler les images, choisir les adjectifs, travailler dans le foisonnement. Dans le livre de Claude Simon, la Route des Flandres (d’inspiration proustienne, faulknerienne), il y a une esthétique du foisonneme nt : des sensations, des images. C’est tissé, nourri. Et pourtant, il est issu du Nouveau Roman... Le baroque, c’est la liberté. Dans le récit français, on est trop souvent enfermé dans l’ironie, l’apesanteur, le jeu stylistique. Moi, j’ai envie de m’impliquer davantage.

D’où vient votre intérêt pour l’Afrique, où se déroule l’action du Tyran éternel ?

P. G. : D’abord, c’est des rêveries de gosse, des lectures de récits d’aventure. Moi, petit Normand, j’avais un père qui chassait. Aujourd’hui, je me vois mal aller chasser en Afrique, comme Hemingway... La chasse à l’éléphant, c’est dépassé. Je me suis intéressé aux soubresauts politiques. La fin de Lumumba... J’ai eu une élève ivoirienne qui m’a parlé du tabou de l’albinos. L’idée est née peu à peu. Les ethnies qui s’opposent, ça m’a travaillé. Et puis, il y a l’histoire, des mythes africains. J’ai voyagé au Mali et en Côte d’Ivoire. Cette cathédrale loufoque de Yamoussoukro m’a fasciné aussi. La fin de l’indépendance également. Je suis parti de plusieurs impressions. Un monde qui disparaît, un autre qui s’installe... C’est l’Afrique politique, tellurique. L’Afrique qui émerge, des écrivains qui essaient de s’exprimer. Des peuples différents. Là, je rentre de Conakry, ça me travaille aussi : un vieux cimetière, des images... mais je ne vais pas écrire encore sur l’Afrique.

Quelle drôle d’idée, tout de même, de prendre le président Houphouët-Boigny, récemment disparu, comme narrateur de votre roman ?

P. G. : Je n’éprouve pas de sympathie particulière pour lui. Au départ, j’étais allé dans une réserve ivoirienne abandonnée, avec des amis en 4X4. C’était un monde à part, avec des crocodiles. Et puis ce personnage d’Houphouët-Boigny s’est imposé à moi. A côté des dictateurs Amin Dada, Bokassa, il a toujours été préservé, peu attaqué. Et puis, il y avait cette cathédrale étrange. Il se cache des réalités derrière tout ça. Je me suis demandé qui allait raconter. Pas le blanc, double de moi, ni le nègre-blanc (l’albinos), mais Houphouët lui-même puisque c’est lui qui a voulu cette cathédrale. C’est son délire, son village natal, son pays. Il a été député français... Puis il a créé son parti " unique " le PDCI. C’est avec lui que son pays a accédé à l’indépendance en 1960. C’est le seul à être mort dans son lit, tranquille, comme Mitterrand. Tous les présidents ont rendu hommage au " sage de Yamoussoukro "... J’ai voulu le faire parler. J’ai reçu une lettre me maudissant pour ce sacrilège, et puis l’inverse : le parti officiel me félicitant d’avoir dressé le plus beau portrait d’Houphouët... Les réactions sont contradictoires. Certains prennent le livre pour une satire terrible " parce que je balance des trucs terribles sur lui, tout de même... D’autres le prennent pour un bon résumé de ses contradictions et de ses abus de pouvoir. On m’a dit : inutile de te repointer en Côte d’Ivoire. Ou bien, au contraire, que je serais accueilli comme un héros.

Vous égratignez effectivement l’ancien maître de la Côte d’Ivoire, aussi mégalomane à vos yeux que Mitterrand...

P. G. : J’écris que la fameuse cathédrale n’a pas coûté plus cher que l’Opéra Bastille... L’argent aurait évidemment dû être utilisé ailleurs... Il a fait construire la cathédrale de Yamoussoukro avec ses propres deniers... mais ils sont issus de caisses noires. C’est l’Etat qui commercialise le café, donc la famille d’Houphouët, une famille de planteurs très riches... Dieu semble être absent de la cathédrale. La mosquée d’à côté, près du marché, est plus animée. On est à la frontière entre l’islam et un christianisme qui n’a jamais été triomphant dans ce pays. Il a fait construire ce lieu de culte contre l’Islam, mais, en fait, il s’est fait dresser son mausolée, sa pyramide... Le pape est même venu l’inaugurer, tout en condamnant. Houphouët a survécu à tout. Mobutu a été dégagé, mais lui a résisté pendant cinquante ans. La Suisse d’Afrique, c’est fini. Son parti se délitait sur la fin. C’est un pays de monoculture. Le café vendu à l’Occident profite à une oligarchie mais pas au peuple. Mon Houphouët célèbre son aventure, mais il déballe des trucs qui se tournent contre lui. Qui le trahissent, comme la collusion avec les Français en 1959, pour s’en prendre à une autre ethnie que la sienne (il est Baoulé), les Bété... Quand en 1963, il enferme des opposants, la France tient la prison. Ce qu’on dit aujourd’hui sur l’implication de la France au Rwanda, c’est frappant... En cas de coup d’Etat, la France était là pour l’empêcher militairement. C’est éclairant sur l’histoire de l’Afrique. On appelle ça le néo-colonialisme.

Quittons l’Afrique... Le sexe est très présent dans votre oeuvre. Est-ce un thème comme un autre pour vous ?

P. G. : Pas tout à fait comme un autre... C’est important, en effet. C’est lié au baroque. J’appelle ça l’écriture du désir. Il y a deux solutions : ou bien on se contente d’escamoter les scènes de cul, les scènes d’amour, ou bien on se dit que ça fait partie de la vie et on les décrit. C’est une gageure. Les grands poètes comme Aragon, Eluard, Saint-John Perse s’en sont bien tirés. Ou bien Bernard Noël (le Château de Cêne). Bataille aussi. L’érotisme, c’est beau. Décrire les sensations physiques, les images, c’est difficile. J’aime écrire ces scènes-là parce qu’il y a une poétique du désir. C’est l’écriture amoureuse. Dans le Tyran éternel, j’ai inventé un couple un peu fou. Ils sont dans leur univers. Je voulais que leur relation amoureuse devienne une sorte d’aventure. A la fin, ils disparaissent, ou plutôt ils se transforment et se confondent avec la nature. Le sexe, l’amour, le désir, la vie, c’est essentiel. Aussi important que la mort.

On a jamais vu autant d’écrivains-journalistes-critiques littéraires. Comme vous au Figaro. Qu’en pense le professeur de français que vous êtes ?...

P. G. : Le problème de l’écrivain, c’est : de quoi peut-il vivre ? Soit il écrit un best-seller, ce qui est rare, soit il a un métier. Il est professeur, comme moi, ou journaliste. Un écrivain est aussi critique parce qu’on le lui propose, en général. Comme ce fut mon cas. J’aurais pu écrire ailleurs qu’au Figaro... Il est vrai que de nombreux écrivains ne sont pas forcément de bons lecteurs. Ce que je reproche aux écrivains, c’est de ne pas assez se lire entre eux. Ils veulent être lus, mais ils ne lisent pas les autres. Moi, je publie une ou deux critiques par mois. Je reste dans le domaine des mots. D’ailleurs, je voyage pour sortir de l’univers des mots, du langage, de la littérature. Sinon, on tourne en rond. Matériellement, si je travaillais quarante heures par semaine dans une société, je ne pourrais pas écrire... Ni mes livres, ni mes critiques. Je suis pigiste, libre. Et professeur à temps partiel. Ceux qui vivent du métier d’écrivain sont rares.

Prenez-vous toujours plaisir à enseigner, malgré les difficultés actuelles dans l’enseignement ?

P. G. : Cela fait vingt-six ans que j’enseigne au lycée de Sartrouville, où il y a un brassage intéressant. Tous les milieux sociaux sont représentés. J’enseigne à des jeunes de première, pour le bac. Le niveau ne baisse pas, globalement, comme on le dit trop souvent. Il s’est évidemment élevé au contraire. Mille jeunes d’aujourd’hui sont globalement de meilleur niveau qu’il y a vingt ans. Ils ne lisent pas moins qu’avant. Ils vont vers le chômage, mais ils y vont armés. Ils sont vifs, plus matures qu’avant. Ils se tiennent au courant. Ils lisent Jardin, Pennac. C’est déjà pas mal... Ils aiment écrire. L’amour, ça passe par les mots... Le langage, ils comprennent sa puissance. La littérature, c’est vous, je leur dis. Le niveau était plus élitiste il y a vingt ans. Les livres comptent encore pour eux. La littérature n’est pas prioritaire, mais elle est présente. On les a dégoûtés avec le bac français et des commentaires composés très artificiels, et qui ne suivent pas le mouvement d’un texte. Il y a beaucoup de gens qui donnent des leçons, ministres ou inspecteurs : ce serait la faute des professeurs... C’est la chasse aux sorcières ! Je pense que les âneries qui ont été faites dans l’enseignement des Français sont davantage responsables de l’échec scolaire que les professeurs.

Que pensez-vous des déclarations de votre ministre de tutelle, Claude Allègre ?...

P. G. : Dans les années 80, l’image du professeur en a pris un coup. C’était les années Tapie, l’ère des battants. Il fallait être darwinien. Les autres étaient des fonctionnaires, des moins que rien. Et puis, on s’est aperçu que tout ces " winners " se sont cassé la gueule, avec la corruption généralisée. Du coup, le professeur est redevenu quelqu’un d’honnête, d’intègre. On s’est aperçu que c’était dur d’être prof, que les gamins sont de plus en plus durs et qu’eux étaient au front. Arrive monsieur Allègre, qui fait de la provocation en disant que les professeurs sont trop souvent absents, qu’ils ont trop de vacances, et mauvais fonctionnaires... Il a dit d’autres choses, mais c’est le message populiste, poujadiste, démagogique qui a été retenu par les médias. Il a discrédité les professeurs encore une fois et ça, les professeurs ne lui pardonneront pas. Ils lui rendront coup pour coup. La gauche étant au pouvoir, ils n’ont pas réagi tout de suite et puis, après l’inertie, ils le font. Je suis solidaire. Plus j’enseigne, plus je suis solidaire et corporatiste. Les profs sont déjà assez dépressifs comme ça pour " en remettre une couche "... Et pourtant, je suis un privilégié, en tant qu’écrivain un peu médiatisé. A mon niveau, je me rends compte que c’est un métier de plus en plus difficile. En vieillissant, je me découvre militant. Moi qui suis un franc-tireur... un baroque, je deviens corporatiste. Ils m’énervent là-haut. Je suis à la fois écoeuré et révolté. Je vois des collègues au bord de la crise de nerfs. Et je supporte assez mal ces attaques souvent injustes. Ces ironies. Il faut répondre, réagir, s’organiser. Cela dit, il y a des évolutions à faire évidemment...

Vos propositions ?

P. G. : Le vrai problème, on le connaît : le chômage, la vie dans les cités, les familles éclatées. On ne peut plus tenir les élèves. Dire que le chômage est lié à une mauvaise organisation dans les lycées, c’est une erreur. Le problème, c’est pas les profs ! C’est un problème de société. Je suis comme tout le monde, je n’ai pas la solution magique. Allègre dit " Je veux que ce soit parfait ". On voit comment le monde politique se comporte !

Vos influences littéraires ?

P. G. : Mes influences sont diverses. Très tôt, j’ai lu Madame Bovary, c’est ma première émotion littéraire : la Normandie, l’univers de Flaubert. Et puis Salammbô, plus baroque. Emile Zola, bien sûr. C’est un immense visionnaire, pas seulement un écrivain réaliste. J’ai aimé Céline, Proust. J’ai découvert la littérature sud-américaine, puis la littérature africaine assez tard. Avec l’Ivoirien Amadou Kourouma (le Soleil des indépendances, Le Seuil), peu connu mais grand écrivain. Il y a " des " littératures africaines. La francophone et l’anglophone. Je me sens assez proche d’eux : ils n’ont pas d’interdits. Chez nous, le lyrisme passe pour infantile. Le lyrisme, ce n’est pas des exclamations bidon... Un bateau ivre, c’est lyrique. Et puis ils aiment la satire, le grotesque, le burlesque. Moi aussi. Et puis il y a l’importance de la terre, de la nature, du cosmos. Nous sommes pris dans un choc. Et le côté épique : les grandes épopées africaines... Des récits fondées sur la généalogie. En Afrique, il se passe des choses : ça bouge. Tout est à faire. Les écrivains luttent pour écrire librement. Il y a une matière romanesque très riche.

Chez nos contemporains français ?...

P. G. : J’aime Bergougnioux, Quignard, Toussaint, François Bon : les minimalistes. Ils m’intéressent. Mais ma famille, c’est le roman sans limite. Pour moi, le roman, c’est un chantier, où il peut y avoir de l’histoire, du journalisme, de la poésie, du théâtre, de la satire. Il y a vingt ans, j’étais à part. C’est moins le cas maintenant. Un livre élégant de 120 pages est plus facile à traduire et à lire dans le métro qu’un pavé touffu de 500 pages avec des inventions dans le langage " qu’on peut discuter... Je ne suis pas une victime. J’ai toujours eu de la chance. Patrick Roegiers (l’Emisphère nord), voilà un bon écrivain écrivain. Bayon est très intéressant aussi. Je trouve qu’il y a une littérature française très riche en ce moment. Ne soyons pas masochistes. Il y a une grande diversité, et beaucoup d’énergie. Les romans actuels sont plus forts, plus riches qu’il y a vingt ans. Un champ de la littérature française est malheureusement encore ignoré par la critique. Je suis bluffé par 4 ou 5 livres par an au moins ! Il faut lire. Il y a un manque d’éclectisme. Dans le milieu littéraire, on aime ça et pas ça et on n’en sort pas. Pourtant, elle est vive, la littérature française ! En ce moment, j’écris un roman qui se passera dans la région... pas en Afrique. n

Propos recueillis par Guillaume Chérel

Patrick Grainville, le Tyran éternel, éditions du Seuil, 254 p., 120 F

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