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Industrie. Legré-Mante, une usine à l’amer
mardi, 1er décembre 2009
/ Emmanuel Riondé /

 

Retrouvez Emmanuel Riondé sur Twitter : @ManuRionde

 

Cet été à Marseille, Legré-Mante, seule usine française d’acide tartrique, a été placée en liquidation judiciaire. Depuis, une douzaine d’ex-salariés mènent la lutte pour sauver leur emploi. Le patron, qui n’a pas conduit de plan social, s’apprête à réaliser une fructueuse opération en revendant le site. Sur les murs de l’usine, on peut lire : « Sarkozy, je ne te vois pas. »

Un chemin qui file dans la colline, à travers les lauriers roses, les figuiers et les pépiements d’oiseaux. Le léger bruissement de cascade du vieux canal. Une maison de maître, tapie sous les frondaisons des pins. Au-dessus, les échancrures opales des calanques. A cinq minutes à pied, le parc Pastré, l’un des plus agréables de la ville. Juste en dessous de la route, le port, la mer, et les bouts de plage du quartier de la Madrague de Montredon, sud de Marseille. Et au milieu de cet endroit de rêve, coule... une usine.

Legré-Mante, maison fondée en 1784, spécialisée dans l’acide tartrique. Une unité de production unique en France, revendiquant 12 % du marché mondial et dont 75 % de la production est exportée. Matière première : le tartre qui se dépose dans les cuves à vin. Produits finis : de l’acide tartrique, du sel de Seignette, de la crème de tartre. Des substances blanches, craquantes comme du sucre ou poudreuses comme de la farine, utilisées notamment par les industries vinicoles, pharmaceutiques, cosmétiques.

Le 6 juillet 2009, trois jours après avoir arrêté la production, la direction se met en cessation de paiement et dit à ses 48 salariés de rentrer chez eux. Le 24, le Tribunal de commerce prononce la liquidation judiciaire. Aucun plan social n’est conduit. Les salariés sont à la rue.

Pour justifier cette liquidation, le P-DG de Legré-Mante, Gilles Margnat, évoque des « difficultés économiques » et des « problèmes environnementaux » insurmontables. La concurrence chinoise - production d’un tartrique de synthèse - est avancée. Des arguments qui ne convainquent pas les salariés. Martial Eymard, ancien délégué du personnel et représentant des salariés dans la procédure en cours : « Notre usine est réputée pour sortir un produit de qualité supérieure. C’est d’autant plus un atout que dans le secteur du vin, l’usage est de ne pas utiliser le tartrique de synthèse. Quant aux problèmes environnementaux, la pollution, le bruit pour le voisinage ne sont pas vraiment nouveaux. Cela fait même longtemps que nous attirons l’attention de la direction là-dessus, mais ils ont laissé pourrir la situation. » De fait, les salariés, considérant que les conditions et l’outil de travail ne cessaient de se dégrader, ont, dès septembre 2008, mandaté le cabinet Secafi Alpha pour expertiser leur société. « Leur synthèse a été claire, raconte Martial. Ils nous ont dit que si l’entreprise continuait sur cette voie, elle ne s’en sortirait pas. » Confrontée aux conclusions du rapport, la direction a cependant réfuté tout laisser-aller dans la gestion de l’usine.

Une usine dégradée

Un déni qui ne résiste pas à une simple visite des lieux : sols défoncés, structures métalliques rouillées, passerelles et escaliers brinquebalants, machines non entretenues, le tout dans de vieux hangars de pierre où la poussière de tartre s’est immiscée partout... « Quand ils voient l’état des lieux, les gens sont souvent stupéfaits d’apprendre qu’une partie de ce qui est produit ici est destinée à l’industrie pharmaceutique, sourit Lionel, 40 ans, qui y a travaillé les cinq dernières années comme cariste, pour 1 100 euros net par mois. Il n’y a eu aucune rénovation, rien, et il nous disait toujours qu’il manquait d’argent. Chaque fois qu’on voulait quelque chose, il fallait faire une scène. Se battre pour avoir des chaussures de sécurité... Et contre le tartre, on avait tout juste des petits masques en papier. Margnat s’en foutait complètement : il nous demandait le maximum au niveau du boulot et donnait le minimum au niveau de la relation sociale. On en a fait des rapports pour signaler les problèmes ! Leur politique de gestion de la boîte mettait tout le monde en danger. Il y a eu des accidents graves : une main ouverte sur une presse... Un autre a eu un doigt arraché, mais il n’y a pas porté plainte, ça a été négocié... Cette usine a été le jouet de Benjamin Margnat. Il a placé des gens à des postes où ils ne devaient pas être, comme s’il avait voulu casser l’usine. »

Margnat est une famille qui compte dans la région. « Négociants en vin », ils ont notamment fait fortune dans le gros rouge qui tache. Kiravi, la villageoise, vieux papes, c’est eux. Près d’une vingtaine de sociétés établies dans des secteurs aussi divers que le commerce de gros, l’immobilier, la sécurité, l’intérim, appartiennent ou sont aujourd’hui gérées par un Margnat. Politiquement, c’est plutôt du côté de l’UMP qu’on les croise.

Bref, de la ressource, du réseau, et l’amour du travail en famille. Ainsi Benjamin, le fils de Gilles, était depuis quelques années le directeur de l’usine liquidée en juillet dernier. Alors que le site sur lequel elle est implantée appartient, lui, à une autre société des Margnat, la SFPT.

Cela tombe bien. En février 2009, une enveloppe anonyme est glissée sous la porte du local syndical. A l’intérieur figure une offre de rachat des terrains formulée par le Crédit-Agricole Immobilier, datée du 29 juin 2007 et adressée à Margnat. Et trois autres documents corroborant qu’il a bien souhaité faire estimer le prix du terrain sur lequel se trouve l’usine. En l’occurrence, 42 millions d’euros. Les salariés en sont convaincus : le P-DG a laissé se dégrader l’usine afin de pouvoir, le moment venu, arguer de son manque de rentabilité pour la liquider et réaliser dans la foulée une fructueuse opération immobilière.

Car elle sera fructueuse : dix-sept hectares au pied des collines avec vue sur la mer, dans un quartier, la Madrague de Montredon qui, d’ici deux ou trois ans, jouxtera le futur Parc national des calanques, cela devrait trouver preneur...

Un repreneur éconduit

Sauf que dans le courant de l’été, le groupe Orrion Chimie se dit intéressé par une éventuelle reprise de l’activité industrielle. Son directeur, Jacques Lehré, s’annonce sur le site pour une visite fin août. Quelques jours avant sa venue, les salariés reprennent pied dans l’usine dont ils ont été délogés le 13 août par une escouade de CRS envoyée par le Préfet. Après leur départ, l’usine a été « gardée » par des vigiles, employés... d’une société de Margnat. Lorsqu’ils reviennent sur place, en compagnie d’élus, d’habitants du quartier et de journalistes, les salariés découvrent des hangars en partie saccagés : sacs éventrés, cuves de résine percées, palettes en vrac... Jacques Lehré constate les dégâts mais continue de se dire intéressé, notamment par les savoir-faire des ouvriers. Las... Un mois plus tard, le 30 septembre, Orrion Chimie indique dans un communiqué qu’il « ne dispose pas des facteurs clés de succès permettant de proposer une solution pérenne pour Legré-Mante » . Le communiqué s’achève sur ces mots : « Nous avons une pensée toute particulière pour les salariés de Legré-Mante avec lesquels nous avons eu un contact très cordial. Nous mesurons l’espoir que nous avons suscité et regrettons vivement de ne pouvoir le concrétiser. »

Qu’est ce qui a bloqué ? La production de l’acide tartrique est intrinsèquement liée à la filière vinicole : en amont puisque la matière première provient des cuves à vin ; et en aval puisque environ 50 % de la production est revendue à cette même filière. Mais les contacts pris par Orrion « avec des représentants de la filière vinicole française » n’ont « pas abouti » . Parmi ces acteurs avec qui il n’a pas été possible de trouver un accord, figure l’Union des distilleries de Méditerranée (UDM), qui regroupe quatre sociétés du secteur d’activité, dont une installée à Maubec dans le Vaucluse. Au printemps dernier, Azur Distillation, c’est son nom, a reçu une importante livraison en provenance de Legré-Mante : « On a vu sortir de l’usine des camions entiers de marchandises sans bon de livraison. Environ 250 tonnes de produits finis qui sont ainsi parties pour Maubec », raconte Martial Eymard. Le patron d’Azur Distillation et Gilles Margnat se sont-ils entendus pour transférer l’outil de travail dans le Vaucluse et y créer une unité de production ? Histoire de ne pas lâcher une activité industrielle rentable tout en libérant le terrain promis à la vente ? C’est ce que soupçonnent les salariés.

Une histoire de quartier

Face à ce qui apparaît comme une toile d’araignée étroitement maillée au point de contraindre, sans en avoir l’air, un repreneur à renoncer, ils sont à peine douze à lutter depuis le début. Douze ouvriers de fabrication, agents de maintenance, caristes, tous à la CGT, l’unique syndicat de la maison, qui se relaient « H 24 » en 3/8 pour occuper le site. Sans aucun soutien des responsables et élus politiques locaux.

Le préfet Michel Sappin ? Le 21 octobre dernier, après un long silence et malgré un courrier du ministre Christian Estrosi l’enjoignant d’organiser une table ronde, il faisait savoir que « les services de l’Etat sont très réservés sur la reprise d’activité » de l’usine Legré-Mante. Le maire de secteur, Dominique Tian, UMP ? Michel, l’un des ouvriers, s’est permis de lui poser quelques questions : « Il ne m’a pas répondu. Mais on a appris qu’au Comité de quartier, il avait dit : « ce pauvre Margnat a fait tout ce qu’il a pu pour ses salariés ... Il nous considère comme déjà morts ! » Jean-Claude Gaudin ? « Il est passé deux fois devant chez nous, il ne nous a même pas regardés » , résume Lionel.

Difficile pourtant, depuis cet été, d’ignorer le mur d’enceinte de l’usine qui, sur près de 500 mètres, est tagué avec rage et humour : « Margnat, il y a un point commun entre ton caviar et nos pepitos : ils sont achetés avec notre sueur. » Air du temps, une bonbonne de gaz a fait son apparition durant quelques jours au début du conflit. « Elle était vide » , assurent les ouvriers. Alors, c’est juste écrit sur le mur : « Boum ! »

Sur la table dressée à l’entrée de l’usine, on trouve les articles de la presse locale, qui, estiment les salariés, a plutôt correctement couvert l’affaire [1]. Un paquet du communiqué de presse d’Orrion, une pétition de soutien. Le nom de Marie-France Palloix, conseillère municipale et régionale communiste, seule élue à trouver grâce aux yeux des salariés, est tracé sur un bout de mur. C’est elle qui, juste après la liquidation judiciaire, a écrit à Christian Estrosi pour solliciter son intervention.

En face, au Bar Amical, on boit des cafés et des apéros. Les habitants du quartier qui ont longtemps râlé contre cette usine puante et imbriquée dans la ville sont plutôt au soutien désormais. Et ce d’autant plus que parmi les 48 salariés débarqués en juillet dernier, certains étaient encore originaires des rues adjacentes. Un lien historique entre l’usine et le quartier resté très fort jusqu’à pas si longtemps. « Les trois quarts des ouvriers ici n’avaient pas de métier, c’était des ouvriers de fabrication. Les savoir-faire se passaient de père en fils » , rappelle Lionel. Cela aussi, Margnat l’a patiemment détricoté au cours de ces dernières années. Notamment en recourant systématiquement à un grand nombre d’ouvriers venus de sa propre entreprise d’intérim.

Après une centaine de jours d’occupation, que demandent les douze de Legré-Mante ? De l’argent, bien entendu, d’autant qu’ils n’ont pour l’instant eu droit qu’à leurs primes et mois de préavis. Mais ils veulent aussi continuer de croire à une reprise de l’usine et à une relance de l’activité. Et dans tous les cas, ne pas baisser les bras. A l’évocation des manœuvres de son ex-patron, le regard de Martial Eymard se voile : « Maintenant, on est des squatters... Ces dirigeants nous ont tellement salis, ils sont tellement filous qu’on veut les faire cracher... Ils ont avec eux les grands pontes qui décident et ont leurré tout le monde... Ce combat, il nous a pris tellement d’énergie qu’on veut les obliger à faire quelque chose pour nous. »

Le 10 novembre, la décision de liquidation judiciaire prise par le Tribunal de commerce de Marseille passait en appel à Aix-en-Provence [2]. Délibéré connu le 3 décembre.

[1Lire notamment dans La Marseillaise du 20 octobre « Voyage à l’intérieur d’une grande magouille » et l’article paru dans CQFD n°70 de septembre, « L’Usine et la mer ».


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