Accueil | Par Francis Poezevara | 14 mars 2022

TRIBUNE. À gauche, les deux blocs n’existent pas

Le quinquennat Hollande, le refus de LFI d’assumer un rôle de reconstructeur de la gauche et la tentation hégémonique d’EELV. Voilà l’héritage récent de la gauche en 2022. Des irresponsabilités aux conséquences gravissimes.

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Le quinquennat de François Hollande, en sonnant le glas de l’ère hégémonique de la social-démocratie en France, rejoignant en cela la plupart des autres pays d’Europe – avec plusieurs années de retard –, a profondément changé le paysage politique à gauche.

 

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La nature (politique, en particulier) ayant horreur du vide, deux partis en ont successivement – et temporairement – repris le leadership. En 2017, La France Insoumise arrivait aux portes du second tour, laissant entrevoir le rôle central qu’elle pouvait jouer dans la reconstruction du camp progressiste. Rôle qu’elle a pourtant refusé de jouer, se cantonnant à son statut d’écurie présidentielle – qui l’a amenée à, notamment, faire l’impasse sur certaines élections intermédiaires, telles que les municipales 2020, pour mieux se préserver, pensait-elle, pour 2022.

En 2019, c’est donc un autre parti, EELV, qui a pris l’ascendant à l’occasion des élections européennes. En dépit d’un score moins important (13,5% contre 19,6% pour Jean-Luc Mélenchon en 2017), la prégnance des thématiques écologiques dans la société laissait également la possibilité au camp écologiste de devenir le chef d’orchestre de la reconstruction. Rôle qu’il a, également, refusé de jouer, préférant parier sur une hégémonie de ses idées plutôt que sur les compromis inévitables qu’impliquent une union large.

Pour justifier leur irresponsabilité, les uns comme les autres utilisent le même argument : il y aurait à gauche deux blocs irréconciliables, le bloc de la gauche populaire face au bloc de la gauche écologiste. Nous l’affirmons très clairement : ces blocs sont des constructions artificielles.

La gauche en 2022 est héritière de ces trois moments : le quinquennat Hollande, le refus de LFI d’assumer un rôle de reconstructeur de la gauche et la tentation hégémonique d’EELV. Ils se traduisent d’ailleurs très bien dans les sondages, voire peut-être demain dans le résultat final : une candidate social-démocrate inexistante, un candidat du camp écologiste (pourtant rassemblé) qui peine à améliorer les scores très mauvais de son parti aux présidentielles passées et un candidat LFI qui, bien que largement en tête à gauche, apparaît dans les sondages de 2022 légèrement en deçà de ce que lui attribuaient les sondages de 2017 à la même époque.

Les conséquences de ces irresponsabilités à gauche, irresponsabilités du Parti socialiste d’abord, de La France Insoumise ensuite, d’EELV enfin, sont gravissimes. « Faut-il d’abord répondre à l’urgence de la fin du monde ou celle de la fin du mois ? » La question n’a plus aucun intérêt, puisque la gauche est en train de participer, par son irresponsabilité, à la réélection d’un président de droite libérale qui aggrave et l’une, et l’autre. « Faut-il se battre pour la justice sociale ou pour les avancées sociétales ? » Que la gauche se rassure : elle n’aura bientôt plus à y réfléchir, la droite et l’extrême droite feront reculer et l’une, et les autres.

Les irresponsables de la fracture

Pour justifier leur irresponsabilité, les uns comme les autres utilisent le même argument : il y aurait à gauche deux blocs irréconciliables, le bloc de la gauche populaire, représenté par LFI et, dans une nuance productiviste, le PCF, face au bloc de la gauche écologiste, représenté par EELV. Auquel nous pourrions ajouter un troisième bloc, celui de la social-démocratie, aujourd’hui éteint mais qui rêve de retour.

Nous l’affirmons très clairement : ces blocs sont des constructions artificielles dont l’unique objectif est de justifier a posteriori des clivages qui sont tout sauf politiques. Jamais, dans l’histoire de la gauche, les différents courants progressistes n’ont été si proches idéologiquement. Girondins contre montagnards, républicains contre démocrates, libéraux contre socialistes, socialistes contre communistes, etc. Depuis plus de 250 ans, la gauche se divise entre courants idéologiquement éloignés. En comparaison de ces clivages idéologiques, nos « fractures » paraissent bien superficielles.

Depuis la Révolution française jusqu’aux grandes périodes d’union de la gauche au XXème siècle (Cartel des gauches, Front populaire, Libération, Programme commun de 1981, gauche plurielle), les faits sont têtus : c’est en unissant leurs combats que les mouvements du progrès transforment la société.

Fracture sur l’écologie ? Le bloc « populaire » en fait un axe central de sa vision politique. Fracture sur la justice sociale ? L’écologie politique la met au cœur de son projet. Fracture sur l’Europe ? Les deux blocs s’accordent sur la nécessité absolue de revoir les traités, sans que personne à gauche n’envisage de Frexit. Fracture sur les institutions ? Qu’ils l’appellent Sixième République ou réforme constitutionnelle de la Cinquième, les uns comme les autres souhaitent une transformation radicale de notre démocratie, vers plus de démocratie directe et un meilleur fonctionnement de la démocratie représentative, à travers un rôle accru du Parlement. Même sur la politique extérieure, qui vient à cause de l’actualité rattraper violemment la campagne, les différences de points de vue ne sont pas insurmontables : la position de La France Insoumise s’est en effet clairement corrigée depuis l’attaque de l’Ukraine par la Russie, et aujourd’hui la principale différence concerne la définition du « pacifisme » de gauche, thématique déjà âprement discutée sous Jaurès il y a plus d’un siècle.

Il suffit de creuser un à un les clivages pour comprendre qu’il ne s’agit tout au plus que de différences d’appréciations. Les principales différences entre les deux blocs, pourtant, touchent en réalité à la structure de leur électorat : classes populaires d’une part, classes aisées d’autre part. Ces électorats nous sont présentés comme incompatibles : le bloc populaire joue historiquement sur sa détestation du « bourgeois », le bloc écologiste méprise quant à lui ces classes populaires qui utilisent leur voiture et côtoient sur les ronds-points des revendications aux relents « patriotes » prononcés.

Et pourtant. Pourtant l’histoire nous enseigne que, l’une comme l’autre, ces couches de la population n’ont jamais gagné seules. Depuis la Révolution française jusqu’aux grandes périodes d’union de la gauche au XXème siècle (Cartel des gauches, Front populaire, Libération, Programme commun de 1981, gauche plurielle), les faits sont têtus : c’est en unissant leurs combats que les mouvements du progrès transforment la société.

La logique de « blocs » irréconciliables, et artificiels qui plus est, ne tient donc pas. Il est urgent d’abandonner cette stratégie mortifère, qui fait deux victimes à court terme : le peuple et la planète.

Non, les deux blocs n’existent pas.

S’il est trop tard pour revenir sur cette stratégie dans le cadre de l’élection présidentielle – mais l’est-il vraiment ? –, il est encore largement temps d’abandonner la logique de bataille de blocs pour les élections législatives. Et, plus encore, pour la reconstruction de la gauche et de l’écologie.

 

Francis Poezevara, cadre national de Génération·s, membre de son bureau, administrateur de l’École du Progrès, animateur de la chaîne YouTube de vulgarisation politique Hémipléjik et conseiller municipal à Puteaux (92).

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Vos réactions

  • Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu une telle gouache sur regards. Ça fait plaisir.

    Jamais, dans l’histoire de la gauche, les différents courants progressistes n’ont été si proches idéologiquement.

    C’est tellement vrai.

    S’il est trop tard pour revenir sur cette stratégie dans le cadre de l’élection présidentielle – mais l’est-il vraiment ?

    Tant que le premier tour n’est pas passé, tout reste possible.

    xinJoJo Le 15 mars à 21:49
  •  
  • deux gros problèmes dans cette tribune. d’abord la contradiction : un militant qui parle de fausses divisions du haut de son clocher. comment mettre en pratique l’idée du rassemblement ? retenter un front de gauche ? derrière qui ? en tout cas l’auteur a refusé de descendre de son clocher. ce genre de tribune sera toujours contre-productive si elle vient d’une personne encartée. c’est un fait du monde dans lequel on vit. ce qui m’amène au second point : une dénégation de la nature du moment politique actuel.

    on vit tous sous le joug des réseaux sociaux (et certains sont plus égaux que d’autres).

    bringuebalés par nos propres émotions et l’urgence de moments factices, les opinions se polarisent. c’est ce qui fait vivre facebook et twitter. il existe pourtant des alternatives comme mastodon : décentralisé et modéré par ses utilisateurs, c’est l’outil idéal de partage pour le militantisme de gauche. tout le monde connaît plus ou moins mastodon (et souvent y a une adresse), tout le monde sait l’impact qu’ont les autres réseaux sur notre vie politique et tout le monde reste sur twitter. les militants fi ont donné une image particulièrement triste de ce que ça donne : un groupe sectaire et binaire qui agit en meute de façon très stupide. avec un tel niveau de polarisation comment espérer un rassemblement ? on va arrêter de se raconter des histoires : ces réseaux capitalistes sont forgés pour créer de la dissension en notre sein. l’extrême-droite n’a clairement pas ce problème, et elle fleurit.

    peut-être que nous aurons encore besoin de nos cartes et de nos clochers dans un premier temps. mais le rassemblement ne se fera pas à court terme. il faut accepter une bonne fois pour toutes de perdre une échéance plutôt que de continuer à faire de la merde. il faut du temps ("il est urgent de ralentir") pour poser une réflexion saine, dans un environnement sain, avec des camarades posés. les solutions sont là, on en a tous une idée très personnelle et c’est certainement pas twitter qui va nous aider à les réaliser

    janpol Le 16 mars à 12:17
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  • "La gauche en 2022 est héritière de ces trois moments : le quinquennat Hollande, le refus de LFI d’assumer un rôle de reconstructeur de la gauche et la tentation hégémonique d’EELV."
    Un peu trop grosse la ficelle non ?
    Tous coupables sauf Moi !! D’après Génération B comme Bidon !!
    _Qui a milité au PS prêchant "Mon ennemi c’est la finance ? Le PS dont le tartuffe ci-présent !!
    Qui a refusé la motion de censure contre les lois El Komery du PS, Macron Valls ? Tartuffe avec les pseudos-frondeurs !
    Qui a présenté Hamon pour faire échec à LFI et permettre l’élection de Macron le copain de Flamby ? Tartuffe
    Qui soutient Jadot pour essayer de faire perdre ENCORE LFI ?
    Tartuffe bien sur !!
    Qui nous a parlé sans relâche du revenu universel et des taxes sur les robots en 2017 et qui oublie d’en parler en 2022 avec Jadot ?
    Tartuffe !!
    Qui a fait un accord électoral avec Jadot dans le seul but d’exister et de toucher des subventions ? Tartuffe !!
    Bref des donneurs de leçons comme cela, on en trouve plus qu’a Ringards !
    Qui n’aura pas de poste suite à au refus des vilains de LFI de faire des alliances sans principe avec des bidons pareils ? Ce pauvre Tartuffe !!

    Cyrano 78 Le 20 mars à 19:18
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