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Accueil | Par Collectif | 9 avril 2021

TRIBUNE. À propos des « pièges de l’identitarisme »

En matière d’islamophobie, le PCF joue le jeu du « en même temps ». Faisant ainsi la part belle aux adversaires de « l’islamo-gauchisme ».

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Dans un communiqué du 22 mars 2021, la direction du PCF condamne les manipulations visant à interdire l’Unef et à discréditer la gauche mais dénonce aussi les prétendues pratiques d’enfermements identitaires du syndicat étudiant. Positionnement incompréhensible, si l’on ne prend pas la peine de lire sur le blog de Christian Picquet et qui semble en être la source, un article intitulé « Au-delà des polémiques sur l’Islamo-Gauchisme, les pièges de l’identitarisme ».

 

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Cet article commence par une condamnation en bonne et due forme de Frédérique Vidal et du pouvoir macronien, en soutien au monde de la recherche, en défense des libertés académiques. C’est le moins qu’on puisse attendre de la part d’un dirigeant du PCF. Il est émaillé de rappels contre le racisme, pour l’émancipation de l’humanité, le pluralisme culturel, l’universalité des droits. Il argumente contre les « campagnes de détestation » contre les musulmans et des anciens colonisés, par « l’extrême droite occidentaliste ». Il concède la grande « insuffisance du travail de mémoire sur les conséquences de la colonisation » et refuse toute discrimination. Autant de rappels dans lesquels chaque communiste se retrouvera.

Mais très vite, après la défense du pluralisme des recherches universitaires, apparaissent des amalgames, viennent des attaques en règle qui, accumulées, finissent par cautionner les ministres Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. L’article donne ainsi prise aux arguments du Printemps républicain et de tous ceux et celles qui, au nom de la République, fustigent les moins de 3% de chercheurs qui s’adonnent aux études décoloniales tant décriées.

Tout à coup, ces recherches deviennent ici « des opinions », « des courants » qui prêteraient le flanc à l’islamisme, au fondamentalisme, voire à des sectes d’ultra-gauche taxées d’identitaires, d’obscurantistes versant ainsi dans la dénonciation de fait (à défaut d’être revendiquée) de l’islamo-gauchisme. L’auteur y voit des courants qui serviraient d’alibi pour substituer une lutte des races à la lutte des classes. Il renvoie dos à dos les antiracistes d’aujourd’hui et les néoconservateurs.

Ainsi, par un renversement de causalité, l’identitarisme viendrait des exclus « enfermés intellectuels ». Et tous les concepts de ces chercheurs dont il a pourtant revendiqué la liberté académique sont passés en revue aux fins de démontrer leur responsabilité dans l’expansion meurtrière du fondamentalisme islamiste.

Sont ainsi passés en revue sans explicitation scientifique :

  • La racisation
  • Le racisme comme rapport social de domination
  • La blanchité (privilège blanc)
  • L’intersectionnalité
  • La décolonialité
  • Le « color blindness (la race n’existe pas)
  • La différence entre anti-racisme moral et anti-racisme politique

Tous ces concepts des sciences sociales sont incriminés par cet article à l’instar de ceux qui attaquent la présence de l’islamo-gauchisme à l’université. Tous ces concepts sont ici accusés de venir des États-Unis, la belle affaire ! Disqualifiée Angela Davis [1] ?

Autant d’arguments de nos adversaires qui écument les ondes et les plateaux télé en amalgamant le « décolonial » et le terrorisme. Cet article ajoute à cette longue litanie idéologique, celle de la confusion entre identité et identitarisme, entre communauté et communautarisme, celle de la prévalence de la lutte des classes sur toutes les autres luttes de la même manière qu’en un temps oublié, le PCF avait critiqué le féminisme.

Ainsi, l’identitarisme viendrait des exclus ? Ainsi s’opère le retournement : les acteurs anti-racistes d’aujourd’hui seraient racialistes ?

La racisation est un processus d’exploitation et de domination qui a justifié l’esclavage et le code de l’indigénat, les colonisations, la soumission des populations considérées comme une humanité inférieure. Le terme de race peut disparaître du vocabulaire, la racisation n’en est pas moins une réalité définie comme un rapport social de domination.

La colonialité de notre société est ce qui structure encore et toujours le capitalisme qui a trouvé son essor dans ces exploitations forcenées de cette autre humanité considérée comme « pas tout à fait humaine », ce qui structure encore notre société et les mentalités comme en témoignent quotidiennement le traitement des jeunes noirs, arabes, asiatiques, enfants des peuples colonisés d’antan et de maintenant.

L’intersectionnalité est l’étude des différentes dominations : on peut être dominé-discriminé-exploité parce qu’on est ouvrier, on peut l’être parce qu’on est une femme, l’être parce qu’on est noir ou arabe, asiatique... et on peut être exploité-discriminé-dominé pour deux de ces trois raisons ou pour ces trois raisons à la fois, et d’autres encore. Ces chercheurs accusés d’islamo-gauchisme travaillent à l’étude de la complexité des luttes, de leur articulation sur la base de l’intersection des dominations. Le Parti Communiste devrait se réjouir de ce que des universitaires, jeunes pour la plupart, s’emparent de cette question et contribuent ainsi largement à la convergence des luttes émancipatrices. Sa responsabilité serait d’y travailler au plan politique.

Ces concepts peuvent au contraire aider à aller vers des convergences qui ne sont pas simples à construire dans les faits, sur le terrain des luttes, mais il est plus fructueux de rechercher ces convergences dans les combats de classe plutôt que de réduire les recherches sur l’intersectionnalité à des aventures identitaires qui enfermeraient les acteurs dans leur condition.

Car le racisme c’est l’attribution de traits de caractère à un groupe d’individus, leur essentialisation et leur naturalisation.

Mais enfin, dans cette période de tous les dangers néofascistes auxquels le pouvoir fait le lit :

  • Qui sont les identitaires ?
  • Qui fétichise une identité originelle ?
  • Qui essentialise ?
  • Qui assigne la jeunesse dite « des quartiers » à être des délinquants par nature alors qu’ils revendiquent une égalité en citoyenneté ?
  • Qui assigne tous les musulmans au terrorisme, en confondant islam et islamisme ?
  • Qui substitue la race à la classe ?

Et donc, nous qui sommes communistes, encore encartés ou non, et qui défendons l’intersectionnalité, qui participons aux luttes contre le racisme systémique comme conséquences du colonialisme et constatons la colonialité persistante dans notre société, nous serions complices (involontaires) du fondamentalisme islamiste ? Inconscients que nous sommes !

Nous serions donc de dangereux « islamo-gauchistes », nous qui sommes décoloniaux dans le combat de classe ? à notre corps défendant certes, car inconscients que nous sommes, nous cautionnons une « séparation désastreuse », selon Christian Picquet. Tiens, revoilà le « séparatisme » cher à Macron...

Ainsi s’opère le retournement pratiqué sur les ondes, les plateaux et par les instances gouvernementales ou les politiciens régressifs comme Valls : Ainsi, tous les acteurs anti-racistes d’aujourd’hui deviendraient racialistes. Quel amalgame honteux !

Les propos à charge de Christian Picquet sont étayés par des citations de fortes personnalités (Jaurès, Maalouf, Roudinesco...).

Que ne procède-t-il pas de la même manière à propos de ces concepts scientifiques sur la base de travaux de ces études décoloniales ? À tout le moins, que ne cite-t-il pas Étienne Balibar, Angela Davis, Édouard Glissant, Aimé Césaire, Albert Memmi... ? Ne les connait-il pas et n’en fait-il état qu’à travers la circulation médiatique frauduleuse de ces concepts détournés ?

L’offensive idéologique du pouvoir, de la droite (extrême) et de l’extrême droite est à son comble sur ces sujets ; elle parvient à semer le trouble au sein des organisations de transformation sociale. La gauche en est impactée et lorsque le PCF parle « d’enfermements identitaires » dans l’Unef ou dans les mouvements anti-racistes, il tombe dans le piège tendu par nos adversaires.

Enfin, il manie des citations condamnables (le PIR et autres) et les assimile à la totalité des combats anti-racistes décoloniaux. En effet, brandir les propos d’une ancienne dirigeante du PIR ne suffit pas à disqualifier ces concepts de recherche ni tous ceux qui se réclament d’un anti-racisme politique décolonial.

Pourquoi ne pas pointer ici les liens objectifs entre les terroristes d’extrême droite et les terroristes fondamentalistes religieux (ventes d’armes qui ont servi aux attentats) ?

Pourquoi ne pas pointer ici la proximité des vocables « islamo-gauchisme » et « judéo-bolchevisme » ? Les deux, à des dizaines d’années d’intervalle ne servent-ils pas les mêmes intérêts idéologiques ? Pourquoi refuser de constater avec Pierre Birnbaum (« L’aigle et la synagogue », Napoléon, les Juifs et l’État) que les comportements envers les musulmans aujourd’hui ressemblent étrangement à ceux de l’État napoléonien envers les juifs, et les mêmes arguments y sont servis comme l’incompatibilité du judaïsme hier, de l’Islam aujourd’hui avec les valeurs de la France... Et d’ailleurs, Gérald Darmanin assume vouloir calquer sa politique envers les musulmans sur celle de Napoléon à l’égard des juifs.

Enfin, pourquoi poser en un principe inaltérable que nul ne pourrait interroger ces trois questions : les Lumières, la République, l’Universalisme ? Pourquoi ne pas les travailler dans leur complexité comme le font certains philosophes, historiens communistes (ou non) qui en travaillent les contradictions historiques et dialectiques ?

Poser l’Universalisme, comme tel, est en soi problématique car il y a plusieurs universalismes (religieux, républicain, économique). Le seul universalisme concrètement dominant est celui du capital (Marx pointe l’universalisme de la circulation marchande comme il pointe les contradictions entre l’idéal et le réel dans les Lumières).

Les théories décoloniales universitaires et militantes dénoncent un universalisme de surplomb et de domination. Elles revendiquent une universalité des droits dans le respect des singularités et le respect des luttes de chaque peuple tant il est vrai qu’on ne se libère que par soi-même en fonction des situations et histoires propres à chaque peuple. Au passage nous rappelons que l’histoire est écrite pas les dominants, et que non l’abolition de l’esclavage ne fut pas octroyée par les dominants mais arrachée par les esclaves eux-mêmes. Les exploiteurs esclavagistes reçurent rétribution de la perte de leurs esclaves par la République et les anciens esclaves eurent pour seul recours d’aller se vendre pour rien. Leurs descendants meurent aujourd’hui du chlordécone.

Toute critique de l’universalisme ne signifie pas rejeter la recherche de formes d’universalité fondées sur l’égalité entre toutes et tous, le respect du pluralisme culturel, les mêmes droits pour toutes et tous, ce que le philosophe Étienne Balibar nomme « l’égaliberté », « l’universalité singulière ». La recherche de la non-discrimination s’inscrit bien dans une perspective universaliste, celle qui vise à pluraliser l’universel.

La « mission civilisatrice de l’occident » n’est-elle pas condamnable ? Y-a-t-il eu une réelle décolonisation ? De quelle république est-il question dans l’article de C. Picquet ? Est-ce que les communistes ne veulent pas en changer ? Une République « Une et Indivisible », quid de la lutte des classes ? De quel « vivre-ensemble » parle-t-on ?

Convoquer l’idéal et prendre en compte le réel, n’est-ce pas le travail du PCF ? Et à quelle force revient-il de connecter toutes les luttes émancipatrices ? En leurs temps, les luttes féministes furent elles aussi soumises par le PCF à la perspective du Grand soir de la Révolution prolétarienne ; l’histoire ne lui a pas donné raison. Faut-il encore que le PCF continue d’accuser un tel retard sur les questions du racisme systémique en société capitaliste ?

Bien d’autres questions rapidement soulevées par cet article de Christian Picquet mériteraient un travail plus approfondi et une réflexion plus complexe : la laïcité, Nation et Internationalisme, groupes de parole non-mixtes, individualisme/individuation, censure et liberté de création, islamophobie, entre autres. Chacune d’entre elles appelle à plus de discernement, d’analyse dialectique. Quand le PCF les mettra-t-il en partage pour aborder un communisme à venir ?

En tous cas, le PCF ne peut en rester à ce « deux poids deux mesures » qui embraie vers ce à quoi ces doxa médiatico-politiques, de Macron à Le Pen, nous mène.

Non, le respect des singularités individuelles et collectives que Christian Picquet nomme « différentialisme » ne met pas en cause l’unité de classe et non l’étude de l’intersectionnalité des dominations ne conduit pas à la segmentation des luttes, comme le pense Fabien Roussel.

L’offensive idéologique du pouvoir, de la droite (extrême) et de l’extrême droite est à son comble sur ces sujets ; elle parvient à semer le trouble au sein des organisations de transformation sociale. La gauche en est impactée et lorsque le PCF parle « d’enfermements identitaires » dans l’Unef ou dans les mouvements antiracistes, il tombe dans le piège tendu par nos adversaires. Plus globalement, il nous faut constater que cette offensive alimente les exactions violentes des groupes d’extrême droite comme au Conseil régional d’Occitanie ou contre les migrants. Et pour cela, nous devons faire front commun face à cette offensive.

Pour toutes ces raisons, nous souhaitons ici que tous nos députés votent contre la loi dite du séparatisme de Macron, en deuxième lecture à l’Assemblée nationale et ne se divisent pas comme en première lecture entre un non clairement assumé et une abstention embarrassée.

Nous avons travaillé ensemble sur ces questions au cours de réunions avec de jeunes chercheurs, et nombre d’intellectuels, cela mérite votre attention.

C’est peu dire que nous sommes par notre histoire, notre travail très attachés aux luttes contre le racisme, l’antisémitisme et l’islamophobie. Ce qui se passe actuellement dans le pays nous alarme et nous terrifie. Pour nous, être de gauche c’est s’insurger contre toutes les dominations. Or il apparaît qu’aujourd’hui une partie de celle-ci a tendance à être dans le « oui, mais... ».

Cette contribution a vocation à alimenter et approfondir la réflexion afin de sortir des amalgames (abondamment repris dans l’article de Christian Picquet), concoctés par la doxa politique et médiatique. Il nous faut le faire sans tronquer les recherches scientifiques, sans tronquer les positions des mouvements pour la libération et l’émancipation de tous.

 

Jean-Jacques Barey, Marie-Pierre Boursier, Leïla Cukierman et Claude Michel

Notes

[1Universitaire afro-américaine qui fut l’icône des luttes des noirs et dont le mouvement international auquel le PCF a pris plus que sa part, a obtenu la libération et qui travaille la notion d’intersectionnalité, en tant que femme, noire, et communiste.

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  • quel est le positionnement politique de ces 4 signataires ?
    autrement dit pour qui roulent-ils ?

    milhac Le 10 avril à 16:31
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