Dessin Jacques Tardi
Accueil > Culture | Par Jérôme Saliou | 28 janvier 2014

14-18 : cinq BD dans les tranchées

En cette année qui voit déjà les commémorations se multiplier, et au moment où commence le festival d’Angoulême, une des meilleures façons de se figurer la Grande Guerre reste la bande dessinée, qu’elle a particulièrement inspirée. Sélection de cinq œuvres majeures, sur le conflit ou à ses marges.

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C’était la guerre des tranchées

Jacques Tardi, éd. Casterman, 17€

La Première guerre mondiale est vraiment le sujet de prédilection de Jacques Tardi. Il l’aborde dans plusieurs livres, d’Adieu Brindavoine en 1974 à Putain de guerre clos en 2009, en passant par Varlot Soldat ou diverses publications d’illustrations. Mais c’est dans C’était la guerre des tranchées qu’il donne le plus à voir l’atrocité de l’événement, choisissant une poignée des destins funestes de 1914 à 1918, parmi les dix millions de victimes de cette boucherie. Des hommes écrasés par la peur panique, celle d’avancer vers une mort certaine, celle d’attendre l’obus promis qui va vous déchiqueter ou vous ensevelir, celle de ne pouvoir reculer sous peine d’être exécuté par son propre état-major. Le dessin de Tardi montre tout cela. L’angoisse, les viscères, la puanteur, les rats, la boue, la bassesse des réactions, la mort omniprésente. L’horreur qui rend fou. Le caractère tragique de la destinée humaine. On est proche du Céline de Voyage au bout de la nuit, avec une vision pas moins désespérée, aux antipodes de l’envolée héroïque des commémorations, des soldats patriotiques à la pose glorieuse ornant les monuments aux morts de tout village de France. Si les vrais soldats avaient été en acier, ils auraient eu moins de crainte de se faire mettre en morceaux par toutes ces trouvailles de l’industrie triomphante.

La lecture des ruines

David B, éd. Aire Libre, 14,50€

Ce qui passionne David B plus que tout est la mise en place d’un imaginaire légendaire confronté à la réalité. Il utilise ce procédé dans son chef-d’œuvre autobiographique L’ascension du Haut Mal ou dans Les meilleurs ennemis, une histoire des relations entre les États-Unis et le Proche-Orient, ainsi que dans cette bande dessinée ancrée dans la guerre 14-18. La mort, la mutilation, la boue sont là, ainsi que des personnages symboliques (truands, fille de truand, agent secret... on sent fleurir l’amour), en quête de celui autour duquel tout tourne : une sorte de voyant rimbaldien qui se plonge dans la recherche chimérique d’un alphabet de la guerre présent dans les objets, les décombres, et permettant d’en percevoir le message caché. Car il faut qu’il y ait un sens à toute cette absurdité macabre.

Gueule d’amour

Delphine Priet-Mahéo et Aurélien Ducoudray, éd. La boîte à bulles, 19€

La bande dessinée commence à la fin de la guerre, lorsque les gueules cassées retrouvent la vie civile. Après des mois passés dans l’univers clos des hôpitaux à subir les expérimentations d’une chirurgie approximative, les hommes défigurés au front réintègrent la société, se retrouvant face au regard effrayé des autres, à la répulsion de leurs proches, au dégoût d’eux-mêmes. Évidemment, ça se passe plutôt mal. Le personnage du livre rencontre Sembene, un noir balèze aux dents acérées et à l’énergie vitale communicative qui le prend sous son aile pour une déambulation dans les marges, là ou la notion de normalité s’estompe largement. Ils bougent, rencontrent le monde, s’indignent, fuient, désirent. Ils sont vivants, ils sont revenus de l’enfer.

Fritz Haber

David Vandermeulen, éd. Delcourt, 17,95€

Cette série, dont trois volumes sont déjà parus, raconte la vie de Fritz Haber, Juif allemand du début du XXe siècle. Brillant chimiste, sa carrière est très largement ralentie par l’antisémitisme régnant sur l’Europe. Il y met pourtant du sien : prêt à toutes les concessions, il renie son histoire et change de nom, mais rien n’y fait. À l’heure où l’idée du sionisme voit le jour, où chacun s’implique, où la guerre devient inéluctable, lui cherche désespérément l’intégration au travers d’un nationalisme allemand qui le pousse à porter ses recherches, le conflit venu, vers une arme imparable devant apporter la victoire. Il invente donc la guerre chimique, le gaz moutarde. Tout en continuant à discourir avec Albert Einstein, pourtant invariablement pacifiste. Mais on voit bien que son monde s’écroule, et l’on attend le quatrième volume de cette série formidablement mise en image par Vandermeulen, qui devrait sortir prochainement.

Mauvais genre

Chloé Cruchaudet, éd. Delcourt, 18,95€

Paul Grappe, sorte de titi parisien, se marie le jour de son départ à la guerre. Dans l’horreur des tranchées, accablé par la peur, entouré par la mort, il craque et se mutile. Son plan échoue et il doit être remobilisé. Il déserte alors et va se cacher avec sa femme dans un minuscule appartement dont il ne peut sortir sous peine de court martiale. Claustré tout la journée, il trouve la solution de se vêtir des habits de sa compagne pour sortir. C’est une révélation : il aime beaucoup ça et se précipite dans les nuits interlopes d’un bois voué aux rencontres variées. Lorsque dix ans plus tard les déserteurs sont amnistiés il est devenu une figure extravagante de la nuit parisienne. Que doit-il faire alors ? Peut-il abandonner ce qui fait le sel de sa vie, précisément ce qui le protège de son trauma initial ?

LIRE AUSSI : « Centenaire 14-18, la guerre s’expose »

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