Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 18 novembre 2014

1749 : la chanson populaire, arme de communication révolutionnaire

Avec l’étrange "Affaire des Quatorze", l’historien Robert Darnton relate la naissance de l’espace public qui rendit pensable la Révolution française. Et ouvre le chantier d’une histoire politique des techniques de communication, bien avant Internet.

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« Faire chanter l’histoire »  : c’est là le pari un peu fou, démesuré, que s’est lancé Robert Darnton dans son dernier, et peut être plus beau livre à ce jour. Le grand historien américain, spécialiste de l’histoire du livre et du 18e siècle, revient en effet avec un brio, une virtuosité époustouflante sur une étrange affaire : l’Affaire dite "des Quatorze".

La sexualité de la Pompadour comme détonateur

Au printemps 1749, le lieutenant général de Police de Paris reçoit l’ordre de déterminer la provenance d’une ode populaire, attentant à l’honneur de Louis XV et de Mme de Pompadour, sa maîtresse. L’affaire, qui eut pu rester une simple affaire de police, fait alors grand bruit. Non seulement parce que, après que la police ait lancé informateurs et "mouches" à travers tout Paris, pas moins de quatorze personnes (des clercs, des prêtres, des étudiants) furent jetés dans les geôles de la Bastille. Mais aussi parce que l’enquête détermina que l’un des vers de cette ode, qui en constituait la pointe la plus acérée et raillait la sexualité de Mme de Pompadour, ne pouvait avoir pour origine qu’une indiscrétion de Maurepas, le ministre favori du roi dont elle entraîna, sur le champ, la chute politique.

Pourtant, comme le demande Darnton, pourquoi cette affaire, au-delà de sa dimension policière et politique, fit-elle autant sensation ? C’est qu’elle révéla, aux yeux du roi, de ses ministres, de sa police, de la cour et de ce qu’on n’appelait pas encore l’opinion, un immense réseau de communication qui fragilisait l’ordre monarchique. Précisément, elle faisait entrer sur la scène de l’histoire ce qu’on commença alors seulement à appeler, officiellement, du nom de "public" (comme le démontre Darnton en produisant des archives absolument convaincantes). Et, avec le public, pour la première fois, ses verdicts tranchants, ses sentiments, ses révoltes, ses colères parfois.

Comme l’écrit Darnton, au moyen de ces chansons populaires, les Français pouvaient alors se faire entendre « dans les recoins les mieux cachés de Versailles ».

L’arme de la chanson populaire

C’est aussi que cette affaire faisait également apparaître aux yeux de tous l’émergence, terrifiante pour le pouvoir, d’un "espace public". Produit de mille et une petites interactions de communication écrites, mais aussi et surtout orales, cet espace devenait difficilement maîtrisable pour le pouvoir et sa police.

Car il ne faut pas s’imaginer, comme le rappelle Darnton que, parce que nous ne disposons plus que de quelques traces écrites de ces odes et chansons, les classes populaires, certes analphabètes dans leur grande majorité, ne disposaient pas de techniques de communication tout à fait sophistiquées. Et en effet, en reconstituant les poèmes, les chansons et jusqu’aux airs qui façonnaient ces odes contestataires, en parcourant les pistes que la police suivit pour interpeller des individus les uns après les autres, Darnton, dans un livre d’histoire qui s’apparente alors, selon ses propres mots, à un « roman policier » et même un « cabaret électronique », met à jour les réseaux de communication orale qui, à travers dîners à la cour, cabarets ou tavernes populaires, recouvraient tout Paris, et rendaient possible la circulation de l’information dans une société en grande partie analphabète.

Redoutable arme de communication, en effet, que la chanson populaire. Formée le plus souvent sur le schéma de la vieille ballade française, a-b-a-b-c-c, la versification fonctionnait comme un moyen mnémotechnique, mais aussi comme un potentiel de variation, de transformation, dont les refrains permettaient autant d’improvisations irrévérencieuses sur la personne du roi, sa supposée immoralité. Et si certains des vers étaient d’abord le fait d’un jeu de pouvoir entre le Roi et la Cour, entre Mme de Pompadour et les ministres, ces vers, une fois répétés, transformés, diffusés dans toute la société par le génie oral des classes et des chansons populaires, commencèrent à ébranler et saper l’autorité du pouvoir royal, la croyance spontanée en son infaillibilité et sa bonté "naturelles".

La naissance de l’espace public

Bien entendu, Robert Darnton n’entend pas négliger, ici, les raisons matérielles, notamment économiques, qui portèrent l’opinion publique à contester le pouvoir royal ; la levée d’un nouvel impôt (le vingtième) est d’ailleurs l’un des objets récurrents de ces chansons. Pas plus qu’il n’omet le travail idéologique des "philosophes", ou des hérésies religieuses qui avaient cours dans l’esprit du public. Darnton ne manque pas d’évoquer la proximité des "chansonniers " avec Diderot ou les milieux jansénistes. Simplement, l’historien entend dégager un objet original : la naissance de l’opinion publique, ou de ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler l’espace public, qui rend « pensable », pour reprendre le mot de son vieux complice Roger Chartier, la Révolution française.

Cet espace public, lieu de mille différends, d’alliances divergentes qui vont se faisant et ce défaisant (le peuple et la Cour contre le Roi, le peuple contre la Cour et le Roi), à la fois irréductible à une constitution en termes de classes, et à une structuration en termes d’idées ou de discours, n’est certes pas la cause de la Révolution ; mais il l’a rendu possible dans les cerveaux et les pratiques populaires [1].

Autrement dit, Robert Darnton oppose à la fois à Marx, Habermas ou même Foucault, l’histoire de la naissance d’un espace public, lieu original de pratiques et de techniques de communication conflictuelles. Et ouvre – en débordant son propre projet originel, qui s’en tenait jusqu’ici à l’histoire des livres et des textes – le chantier d’une histoire politique des techniques de communication, dont l’avènement d’Internet, ses enjeux politiques contemporains évidents, ne sont que la forme la plus récente. Histoire, pour nous certes, à n’en pas douter, à nouveau brûlante, et qu’il convient donc de se réapproprier. En lisant, par exemple, ce livre en tout point magnifique.

L’Affaire des Quatorze. Poésie, police et réseaux de communication à Paris au XVIIIe siècle, de Robert Darnton, Gallimard.

Notes

[1Les origines culturelles de la Révolution Française, de Roger Chartier, Point-Seuil. On peut aussi penser au beau téléfilm 1788, de Maurice Failevic, qui met en lumière le rôle des colporteurs à la veille de la Révolution Française. Les colporteurs diffusèrent dans les campagnes les plus lointaines poèmes et chansons populaires dont, notamment, La Carmagnole.

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