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Accueil > Société | Par Marion Rousset | 10 avril 2014

8 000 universitaires en colère

Plusieurs milliers d’universitaires ont décidé de sortir du silence face à la situation désastreuse de l’enseignement supérieur et la recherche. En cause, la fameuse loi LRU sur l’autonomie des universités.

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La faillite, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Cette ombre menaçante plane sur les universités et suscite l’inquiétude des professionnels. Mardi 8 avril, Libération a publié dans ses pages Rebonds un appel au changement qui a recueilli 8.045 signatures d’universitaires en quatre jours. C’est dire leur ras-le-bol face à un gouvernement socialiste qui persiste à poursuivre des politiques mises en œuvre sous Nicolas Sarkozy.

Faillites programmées

Ce qui a mis le feu aux poudres ? Plusieurs articles insistant sur le bilan « consensuel » de la « discrète » ministre socialiste de l’Enseignement supérieur et de la recherche Geneviève Fioraso. Sa feuille de route visait à réconcilier le gouvernement et le monde universitaire, sans toutefois renoncer à faire appliquer la loi sur l’autonomie baptisée "Liberté et responsabilité des universités" (LRU) votée en 2007. Autant dire mission impossible !

Les intéressés racontent leur quotidien et celui des étudiants : « Le monde universitaire bruisse de nouvelles atterrantes qui émaillent notre quotidien : chargés de TD congédiés la veille des cours, non-recrutement et précarisation de fait des non titulaires, mise sous tutelle de certaines universités par les rectorats (contrairement aux promesses de campagne), dégradation des lieux d’enseignement, chauffage coupé, etc. » Et devant les accusations de « mauvaise gestion » qui leur sont renvoyées, ils pointent la responsabilité des politiques menées depuis plusieurs années dans les déficits qui accablent le monde universitaire : « Hier impensable, l’idée d’une faillite financière des universités semble aujourd’hui une quasi fatalité. Elle est le résultat d’un effet mécanique de la LRU, comme le montre la situation dramatique de l’université qui avait été la (trop ?) bonne élève de la mise en œuvre des réformes Pécresse : l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. »

Versailles Saint-Quentin, pionnier en déshérence

Cet établissement fut en effet le cobaye volontaire de cette réforme-phare du quinquennat de Nicolas Sarkozy qui transfère aux présidents d’universités la gestion du budget global – dépenses de personnel et de fonctionnement comprises – jusqu’alors assurée par l’État. L’Université de Versailles Saint-Quentin a lancé par exemple les premiers partenariats public-privé – un dispositif qui permet à l’État de confier des chantiers, moyennant un loyer, à des entreprises privées chargées de la conception, de la réalisation et de la maintenance sur deux ou trois dizaines d’années. Résultat ? En novembre 2013, son président Jean-Luc Vayssière annonce une situation de « quasi-cessation de paiement », affirmant ne pas disposer de la trésorerie suffisante pour payer les salaires des personnels en décembre (lire aussi "L’université Versailles Saint-Quentin ou l’échec de la loi LRU"). Quant à l’État, il vient d’accorder un prêt remboursable de 2,6 millions d’euros à cette université à laquelle la Cour des comptes reproche « une absence d’anticipation et d’analyse des conséquences de décisions de gestion qui ont conduit à une augmentation de la masse salariale et des dépenses de fonctionnement ». Oubliant un peu vite que 19 universités sur 76 étaient en déficit en 2013, sans compter toutes celles qui bricolent comme elles peuvent pour boucler leur budget !

Le 24 octobre dernier, les présidents d’université lançaient un cri d’alarme : « La situation sera bientôt intenable pour la majorité de nos établissements, nous risquons à court terme de ne plus pouvoir assurer nos missions. » À Montpellier 3, qui accueille 46% de boursiers exonérés des droits d’inscription, on envisage de prendre des mesures drastiques. Primo, fermer une antenne à Béziers qui coûte cher car elle attire 62% de boursiers. Deuxio, procéder au tirage au sort des futurs candidats pour maintenir les effectifs sous la barre des 20.000 étudiants.

« Sous Sarkozy en claironnant, sous Hollande dans le silence »

C’est l’économiste Thomas Piketty qui a ouvert le feu à l’automne dernier dans une tribune, publiée dans Libération, intitulée "Faillite silencieuse à l’université" : « En France, les étudiants s’entassent dans des amphis surchargés et des cursus au rabais, et certaines universités proches de la faillite se retrouvent à couper le chauffage pour boucler leur budget », écrit-il. Il accuse : « Lentement mais sûrement, les pouvoirs publics successifs abandonnent les universités françaises. Sous Sarkozy ce fut en claironnant, sous Hollande ça se fait dans le silence. » Et de conclure : « Si une telle stagnation devait se poursuivre au long du quinquennat, il s’agirait sans doute du principal échec de la présidence Hollande, totalement à rebours de l’histoire. »

Selon les documents du ministère, le budget dévolu uniquement aux universités ne devrait croître que de 0,4% entre 2013 et 2014, bien moins que l’inflation. Quant à celui de la recherche, il devrait passer de 7,85 milliards en 2013 à 7,77 milliards en 2014. Pas brillant. Déjà que les investissements en Recherche et Développement de la France sont passés, selon l’Insee, de 2,3% à 2,2% du PIB depuis 1997, quand ceux de l’Allemagne progressaient de 2,3% à 3%...

Vers le décrochage de la recherche scientifique française

En février, le professeur au Collège de France Alain Prochiantz a exprimé dans la presse son inquiétude face à ce retard pris par la France : « Le manque de soutien à notre recherche fondamentale, secteur où l’euro investi a le plus fort effet de levier sur le long terme, est incompréhensible. Il manque entre 2 et 3 milliards à la recherche publique. Cette somme permettrait d’augmenter les crédits allant directement dans les meilleures équipes. » Et il a balayé l’argument de la compétitivité qui sert aujourd’hui à justifier les politiques d’austérité : « Faute de s’engager d’urgence dans cette voie, il faudra se résigner au décrochage de notre recherche scientifique, encore aujourd’hui une des premières du monde, avec les effets inéluctables de cet abandon sur la compétitivité de notre économie. »

L’arrivée d’un représentant de l’aile gauche du PS, Benoît Hamon, désormais ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche ne devrait rien changer sur le fond, d’autant que Geneviève Fioraso (qui a répondu ici à l’appel) va sûrement rempiler comme secrétaire d’État, en conservant le périmètre de son ancien portefeuille. « Il est pour le moins paradoxal qu’un gouvernement dit « de gauche » poursuive la fragilisation, si ce n’est le démantèlement, des missions de service public en appelant notamment à reproduire le modèle – supposé plus efficace – de l’entreprise, loin de toute négociation ou même concertation », s’alarment les signataires de la pétition. Vu les déclarations de François Hollande après la débâcle des municipales, le changement de cap, c’est pas pour demain. Ou bien il va falloir vraiment faire beaucoup de bruit.

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