En 2010, sur un mur de Marseille, une affiche du Parti de gauche commentée par un tagueur (photo: E.R.)
Accueil > Politique | Par Emmanuel Riondé | 20 janvier 2014

A Marseille, une histoire de campagne

Le Front de gauche vient de dévoiler ses « chefs de file » pour les municipales dans les 8 secteurs de Marseille. Dans le 7e, c’est Samy Johsua qui devrait être désigné tête de liste. Haouaria Hadj Chikh, élue du quartier sous la bannière du PCF, s’y voyait : on ne lui propose que la quatrième place. La parole aux acteurs du dilemme.

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Christian, Marie, Isabelle, Marie-Françoise, Jean-Marc, Sandrine, Samy et Jean-Marc. Quatre femmes, quatre hommes : la parité est respectée sur la liste des « chefs de file » (ou « animateurs », en tout cas pas encore têtes de liste) du Front de gauche (Fdg) à Marseille dévoilée la semaine dernière. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la présence en haut des pages de personnalités issues de l’immigration postcoloniale ne saute pas aux yeux. On connaît les limites de l’injonction à la « diversité », sa fonction de façade, mais n’empêche. En 2014, trente ans après la marche pour l’égalité et contre le racisme [1], dans la ville la plus multiculturelle de France, la principale force à la gauche du PS, le Fdg, n’est pas parvenue à promouvoir en tête de liste une personnalité franco-maghrébine. C’est un constat. Et il est d’ailleurs partagé par l’un des principaux acteurs du dilemme qui s’est noué en décembre dans les 13 e et 14 e arrondissements de Marseille : Samy Johsua. Celui qui, à moins d’un retournement de dernière minute, devrait conduire la liste dans le 7e secteur le dit sans détour : «  Je ne sous-estime pas la question de l’absence de visibilité des personnes issues de l’immigration et des quartiers populaires sur les listes. C’est un vrai problème posé au Front de gauche et clairement nous ne l’avons pas encore résolu. »

En l’occurrence, le symbole est fort. Cet enseignant retraité de 65 ans, intellectuel trotskyste fraîchement débarqué du NPA au Fdg, va occuper une place dont Haouaria Hadj Chikh, une femme de 42 ans, issue de l’immigration et des quartiers, très proche du PCF et qui se dit élue « de terrain », pensait qu’elle lui revenait naturellement.

Deux candidats légitimes

La date limite de dépôt des listes en préfecture est fixée au 6 mars. Et pour l’heure, c’est la quatrième place qui est proposée à Haouaria Hadj Chikh, par ailleurs l’une des initiatrices du Collectif des quartiers populaires lancé en juin dernier. Une proposition irrecevable pour cette adjointe au maire socialiste de secteur Garo Hovsepian [2], déléguée à l’emploi et élue communautaire. « J’imaginais que le Front de gauche allait prendre en compte une certaine catégorie de personnes qui sont en lutte et en souffrance dans nos quartiers. J’ai appris au détour d’une discussion que ce ne serait pas le cas. C’est pourtant moi qui ait fait le meilleur score du Front de gauche à Marseille lors des cantonales de 2011, le second du département... Je suis une élue de terrain. Je pense être légitime.  », explique-t-elle à Regards.
Cette légitimité, au Fdg, personne ne la conteste. Mais les responsables du Front de gauche rappellent que Samy Johsua n’en manque pas non plus : installé de longue date dans les quartiers Nord de la ville, il a travaillé dans les années 90 avec Guy Hermier député-maire communiste du 8e secteur (15e et 16e arrondissement) [3], décédé en 2001. De ce côté-là, on relativise donc les arguments de l’élue locale : «  Oui, elle a obtenu un bon score aux cantonales mais sur deux bureaux de vote seulement, il ne s’agit pas du secteur dans son ensemble », souligne Ludovic Thomas, codirecteur de la campagne de Jean-Marc Coppola, tête de liste du Fdg à Marseille. Qui s’agace : « D’où a-t-elle tiré cette idée qu’elle serait forcément la tête de liste du 7e secteur ? ».

« On ne m’a rien promis, concède Haouaria, mais je considère que si on veut faire en sorte que le Front de Gauche soit l’outil le plus pertinent dans les quartiers populaires, il faut mobiliser ce que l’on a à disposition. Selon moi, Samy Johsua qui n’est pas un élu de terrain, n’a pas le bon profil pour aller y chercher des voix. Il ne représente pas l’avenir et, bien qu’il habite dans le 13e, il est peu connu des habitants. La réalité c’est que, dans cette histoire, le Front de Gauche a donné la priorité à la cuisine des organisations qui le composent au détriment de la réalité des territoires. »

Parmi les huit chefs de file, Samy Johsua est le seul représentant d’Ensemble !, la nouvelle composante du Fdg [4]. « Oui, bien sûr que le choix de Samy Johsua répond aussi à la nécessité de trouver un équilibre entre les différentes forces du Front de gauche », assume Ludovic Thomas pour qui «  Haouaria n’a pas fait l’unanimité, notamment chez les communistes. Ce n’était pas la bonne personne et c’est tout ! »

Selon Jean-Marc Coppola, ce choix répond à un autre impératif : celui de combattre le FN dont le candidat sur Marseille, Stéphane Ravier, se présente précisément dans ce secteur. Déjà en lice pour la mairie en 2008, il n’avait alors recueilli que 8 % des suffrages au second tour. Mais en 2012, la députation lui a échappé de très peu (quelques centaines de voix) face à la socialiste Sylvie Andrieu [5]. Cette fois encore, Ravier est attendu à un niveau de suffrage élevé. « Dans le 7e secteur, Samy Johsua est un atout très solide pour aller mener la bataille contre le FN qui s’annonce rude, avance Jean-Marc Coppola. Il va falloir aller chercher les voix partout, y compris dans les cités pavillonnaires où ça vote extrême-droite. La gauche pourrait avoir une majorité relative mais la droite et l’extrême-droite seront en mesure de bloquer beaucoup de choses. On a donc besoin de gens solides pour les six ans qui viennent. »

Des positions clivantes

Pas assez « solide  », Haouaria Hadj Chikh ? « Comme tous nos élus qui souhaitent l’être de nouveau, on a essayé de lui réserver une place éligible. Le problème c’est qu’elle veut la tête de liste ou rien, ce qui réduit considérablement le champ de la discussion, affirme Coppola. La quatrième place est pour elle mais elle multiplie des actes qui nous éloignent d’un accord...  »

Qu’est ce qui est reproché au juste à la jeune femme ? D’abord, son comportement durant cette affaire. Et notamment la petite manifestation organisée le 18 décembre dernier au soir devant le siège du PCF, rue de Lyon, où quelques habitants sont venus interpeller Jean-Marc Coppola aux cris de « Non aux tambouilles des apparatchiks ! » [6]. Une « manœuvre » qui n’a pas été appréciée au sein du PCF. Ensuite, le fait qu’elle aurait un plan de carrière politique et l’ambition de devenir une élue professionnelle, ce qui « va à l’encontre de notre engagement, pour une VIe République où l’on désacralise les élus », selon Jean Marc Coppola. « Le Front de Gauche veut en finir avec cette notion d’« élu de terrain », dont on sait bien à Marseille quel type de pratiques elle peut engendrer... », insiste Samy Johsua. Qui, en dernier lieu, pointe un certain nombre de « positionnements politiques » de Haouaria Hadj Chikh qui « posent problème  ». « Le fait qu’elle ait défendu l’idée d’un investissement du Qatar dans les quartiers populaires ou qu’elle ait renvoyé, dans des propos rapportés par la Provence, la droite et la gauche dos à dos, ce n’est pas rien. Les places sur une liste, c’est important mais le plus important, c’est d’être d’accord politiquement. Est-on toujours en accord politique avec Haouaria ? La question se pose vraiment... »

Et la réponse de l’intéressée fuse : « Sur la question du Qatar, je n’ai jamais caché mes positions. Si cela pose un vrai problème de fond, alors pourquoi me remettre sur la liste en quatrième place ? interroge-t-elle. Sur la question gauche-droite, j’ai simplement relevé qu’aux élections municipales, les gens votent souvent à l’affectif et que la couleur politique importe peu pour les votants. Je ne dis pas que c’est une bonne chose, je le constate et je considère que c’est justement aux élus de donner une coloration politique à ce vote. Quand j’entends dire que les gens des quartiers n’ont pas d’éducation politique, ça me dérange. On se doit de respecter ces électeurs. Moi je suis communiste, fondamentalement, et marxiste-léniniste. Notre parti a toujours participé à la modernisation du pays en laissant sa place au peuple. J’attends la fin du mépris et je suis bien entendu prête à discuter. Mais, définitivement, je n’accepterai pas la quatrième place. »

Une sortie par le haut ?

Haouaria Hadj-Chikh menace même de partir à la tête d’une liste autonome... Alors que l’un des principaux enjeux sur le secteur est de battre le FN, ce serait un « signal catastrophique adressé à l’électorat de gauche », s’inquiète une militante marseillaise du Fdg. On n’en est pas là, mais pour envisager un rapprochement, chaque camp va devoir faire du chemin. L’argument du Fdg selon lequel « les têtes de liste, ce n’est pas important... » est perçu par les perdants comme un signe de mépris. Car chacun sait bien que, si la dynamique collective est décisive dans une campagne, la question du leadership n’est jamais anecdotique. Le dénier apparaît comme une pure galéjade. Côté Haouaria Hadj-Chikh, il y a urgence à clarifier une ligne politique pour le moins « flottante » : « Marxiste-léniniste proche d’un Émirat pétrolier », ça sonne faux.

Une sortie par le haut est-elle encore possible ? Une double-tête de liste ? Un « cornaquage » assumé par tou-te-s ? Dans un secteur où l’extrême-droite vise haut, et où de toute façon le Front de Gauche n’emportera pas la mairie, un attelage Johsua/Hadj-Chikh n’aurait pas manqué de panache. Et dans un pays où le débat politique se rabougrit de plus en plus sur des questions identitaires, il pourrait revendiquer une certaine modernité politique et même constituer un joli pied de nez au Dieudonisme ambiant...

« Tout cela est compliqué, c’est vrai, je ne le nie pas, reconnaît Jean-Marc Coppola. Mais notons aussi que culturellement, les cocos évoluent. Il y a quelques années, ils n’auraient pas accepté qu’un ancien de la LCR mène une liste... Et sur la question de la diversité, nous ne sommes pas les pires. A la Ciotat, la tête de liste du Front de Gauche s’appellera Karim Ghendouf  [7]. Cela dit, c’est vrai, nous devons œuvrer à créer les conditions pour que des gens issus de l’immigration puissent être tête de liste. Mais cette année, elles ne sont pas réunies à Marseille. »

Un malentendu au départ, des lignes politiques clivantes au milieu et un durcissement des positions par la suite… A quelques semaines du dépôt des listes, l’issue reste incertaine dans le 7e secteur de Marseille, même si pour l’instant aucune hypothèse n’est exclue.

Reste un vrai problème de fond, qui relève de l’impensé postcolonial. Il ne concerne pas seulement le Front de gauche mais l’ensemble des forces politiques du pays : cela fait cinquante ans qu’à chaque fois qu’une élection approche, il y a toujours d’excellentes raisons pour que les enfants français de l’immigration ne figurent pas en tête d’affiche.

LIRE NOTRE COMMUNIQUÉ : « L’AFP, l’antisémitisme et nous »

Notes

[1Partie du quartier de la Cayolle à Marseille le 15 octobre, la marche s’était achevée à Paris le 3 décembre 1983 par une grande manifestation.

[2Garo Hovsepian est candidat à sa réélection à la mairie du 7e secteur.

[3Depuis 2008, c’est la socialiste Samia Ghali qui est la maire (et sénatrice) du 8e secteur. Elle est candidate à sa réelection en mars.

[4Ensemble !, dont Clémentine Autain, co-directrice de Regards est l’une des principales animatrices.

[5Depuis, Sylvie Andrieu, issue d’une « grande famille » du socialisme marseillais a été condamnée, le 22 mai, à trois ans de prison dont deux avec sursis et à cinq ans d’inéligibilité pour détournements de fonds publics à des fins clientélistes.

[6à voir sur le site Med’in Marseille, l’article et la vidéo consacrés à ce rassemblement.

[7En l’occurrence Karim Guendouf devrait mener une liste d’union PCF-PS-EELV à la Ciotat.

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  • Au départ c’ était Marie Batoux ( porte parole du Parti de gauche , qui avait implanté un local Front de gauche dans ce secteur de Marseille pour les présidentielles et les législatives , avec 11 % aux législatives ) qui devait être tête de liste ( voir cette vidéo de novembre 2012

    http://www.dailymotion.com/video/x173w7f_municipales-2-014-lcm_news

    1) Le Front de gauche vient de réinventer le patriarcat EN VIRANT CEUX QUI PECHAIENT PAR MANQUE DE FEMINISME COMME MOI ( j’ en suis mort de rire maintenant ! )

    2) L’ argument "la tête de liste n’ est pas importante " est quand même risible de la part de quelqu’ un qui affiche sa trogne sur la moitié des affiches de Marseille et sur un article par jour de la Marseillaise ( il était même là pour les "asticots" ;) .

    Regards devrait arriver à une conclusion lucide : la manifestation du samedi 18 janvier a été un échec monstrueux ( de 1500 à 7000 personnes , appelée par le Front de gauche et les organisations syndicales ..) , le Front de gauche est aussi à géométrie variable dans ce département ...

    Il faudrait s’ informer aussi auprès de connaisseurs réalistes de la situation du FDG marseillais : si Johsua dépasse 5 % dans le 7 ème secteur , ce sera un exploit et s’ il dépasse 10 % , promis , je reviens au Front de gauche !

    Marseille sera la 2ème tombeau du Front de gauche comme Paris sera le premier par une stratégie inefficace , un programme illisible , et un choix de personnes incohérent pour le représenter

    ...Rendez vous le dimanche 23 mars à 20 heures et le dimanche 25 mai à 22 heures .. Merci Jean Luc , merci aux ex du NPA qui ont rejoint le Front de gauche au dernier moment , parce que cela marchait

    THIERRY HERMAN Le 24 janvier 2014 à 08:15
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