Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 17 janvier 2014

Adieu à la croissance ?

Quand « l’économiste le plus brillant de sa génération », pas franchement réputé pour son gauchisme aux États-Unis, estime que la crise est beaucoup grave qu’on ne le dit en général, on ne peut que se réjouir... Quitte à pousser plus loin l’analyse.

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Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et conseiller économique de Barack Obama jusqu’en 2010, n’a pas usurpé une réputation de sale type. Il est connu pour ses liens étroits avec Wall Street, son action en faveur de la dérèglementation financière dans les années 90 et sa sortie sur les « différences innées » entre les hommes et les femmes qui expliqueraient, selon lui, la sous-représentation des femmes dans les sciences [1]. Mais Larry Summers a aussi la réputation d’être « l’économiste le plus brillant de sa génération ». C’est pourquoi, son intervention en novembre 2013, lors de la conférence annuelle de recherche du FMI, dans laquelle il a émis l’hypothèse d’une stagnation de longue durée des économies occidentales, a fait grand bruit.

Ce n’est pas que ce soit là une affirmation si originale. Cela fait belle lurette que le marxiste Paul Boccara a mis l’accent sur l’analyse des crises de longue durée du capitalisme et que d’autres économistes de la régulation comme Michel Aglietta ou Robert Boyer ont insisté sur les « régimes de croissance » de ce système. Mais comme c’est Larry Summers qui le dit, cela a retenu l’attention. Les pairs – à vrai dire davantage dans le monde anglo-saxon qu’en France – y vont, chacun, de leurs commentaires. Du keynésien Paul Krugman, à l’ex conseiller de G. Bush, Bruce Bartlett, de l’économiste en chef de la banque Citigroup, aux éditorialistes Martin Wolf (Financial Times) ou Ryan Avent (The Economist), et, en France, Michel Aglietta. Ne faisons pas la fine bouche. Des questions essentielles sont en jeu.

L’hypothèse d’une stagnation durable

Larry Summers prend le contrepied de ceux qui affirment que la croissance encore anémique des pays occidentaux est la simple conséquence de la crise financière particulièrement grave des subprimes. « Le présupposé que nous allons revenir à des conditions économiques normales est plus que fragile », écrit-il dans le Financial Times du 15 décembre 2013. Il s’appuie sur des faits difficilement contestables.

Tout d’abord, la reprise qui a suivi la crise financière a été lente et faible en terme d’emplois et de productivité dans tous les grands pays capitalistes développés y compris aux États-Unis. Le PIB reste aujourd’hui largement inférieur à ce qui était prévu avant l’éclatement de la crise. Aux USA, où il a pourtant retrouvé un niveau supérieur à celui de 2007/2008, il est quand même inférieur de 10% à ce qu’il aurait dû être « sans la crise ».
Ensuite, durant la décennie d’avant la crise, la croissance économique est restée modérée, malgré la politique d’argent très facile et le relâchement des normes de crédit. Des bulles ont soutenu provisoirement la demande, mais il n’y a pas eu de réelle accélération de l’inflation. Les taux de chômage n’ont pas été particulièrement faibles et des capacités de production sont restées inemployées.
Enfin, même très bas, les taux d’intérêt réels n’arrivent pas à stimuler des investissements suffisants pour conduire au plein emploi. Un sous-investissement chronique sévit dans les pays occidentaux.

Certes, note-t-il, les prévisions pour 2014 sont un peu meilleures, au moins pour les États-Unis, mais cela se fait avec une politique d’agent très facile et le gonflement des valeurs financières. Si l’on continue comme cela il y a tout lieu de s’attendre au retour de ce qu’on a connu dans les années 2005-2007. L’enjeu n’est pas seulement de parvenir à une croissance raisonnable, mais de le faire sans engendrer une nouvelle instabilité financière.

Quand François Hollande se berce d’illusions...

Fort de cette analyse, Larry Summers rejette la politique économique actuelle qui associe des politiques monétaires trop durablement laxistes et des politiques budgétaires d’austérité (Financial Times, 5 janvier). L’idée que la régulation bancaire et financière pourrait permettre à elle seule les bienfaits du crédit facile sans en avoir les inconvénients est selon lui une chimère : « l’émergence de bulles importantes et de dangereuses accumulations d’effets de levier sont pratiquement garanties ». La bonne approche, dit-il, est de soutenir la demande par une politique d’investissements publics : « Nous devons saisir cette opportunité pour renouveler nos infrastructures ».

Larry Summers parle surtout des États-Unis. Mais la leçon vaut aussi largement pour l’Europe et la France, où la menace de stagnation séculaire est tout aussi forte, si ce n’est plus encore. « La crise se révèle plus longue, plus profonde que nous l’avions nous-mêmes prévu », a certes admis François Hollande. Sauf qu’il se berce d’illusions, et nous avec, quand il affirme : « J’ai confiance dans les choix que j’ai faits pour le pays ». Ce sont justement les choix que critique, à juste raison, Laurence Summers...

Mais, en mettant l’accent sur les seules politiques économiques d’augmentation des dépenses publiques et sociales et de renforcement de la demande, le diagnostic de Larry Summers est très loin de prendre toute la mesure de l’originalité de la crise, qu’il s’agisse des inégalités croissantes, de la portée économique et sociale des transformations technologiques en cours, de la mondialisation du capitalisme et de la dégradation des écosystèmes. Le débat est loin d’être clos.

Notes

[1Ironie de l’histoire, il a dû, de ce fait, renoncer à postuler pour la présidence de la Banque centrale des États-Unis et laisser la place à Janet Yellen, première femme à occuper ce poste

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  • à la lecture du discours de Monsieur Summers mis en parallèle avec les écrits de Monsieur Jovanovic, le premier semble être un hypocrite de première et un criminel. Le second nous dit pourquoi.
    M. Summers connait l’importance de la crise que le monde occidental traverse à cause des crédits dérivés et des swaps.
    A partir de 1998, avec son comparse Alan Greespan, il a mis sur la touche la directrice du CFTC - organe de régulation des crédits dérivés et des swaps - puis a obtenu son départ et une totale libéralisation de la création des credits défault swap. Malgré la faillite de LTCM à cause de ces crédits, avant-goût de ce qui pourrait se passer sur une échelle plus grande, la création de crédits dérivés s’est amplifiée. Il y a aujourd’hui plusieurs milliers de milliards de dollars de crédits dérivés ou "toxiques". Le monde est en quasi faillite, à cause entre autre de cet homme.
    Un procès à la mode de Nuremberg devrait être mis en place pour ces hommes là.
    D.C

    doumé Le 25 janvier 2014 à 12:58
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