Dispensaire social solidaire d'Athènes Kaniggos – photo Solidarité France-Grèce
Accueil > Monde | Entretien par Christine Chalier, Fabien Cohen | 26 mai 2015

Andréas Xanthos : « Pas de véritable système de santé en Grèce sans arrêt de l’austérité »

La crise humanitaire en Grèce montre les effets des politiques d’austérité sur les systèmes de santé et leurs dommages pour les populations. Andréas Xanthos, ministre adjoint à la Santé, affirme l’urgence d’un front européen contre ces politiques.

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Le 12 mai 2015, une délégation du collectif franco-grec Solidarité France Grèce pour la Santé, venue apporter sa solidarité aux dispensaires sociaux et solidaires en Grèce, rencontrait à Athènes Andréas Xanthos, ministre adjoint à la Santé, qui a exposé l’état de dégradation du système de santé, mais aussi les causes de cette dégradation et les manières d’y remédier, au-delà du seul cas grec.

Regards. Quelle est la situation sanitaire en Grèce ?

Andréas Xanthos. La santé est le secteur dans lequel ce que nous appelons la "crise humanitaire" s’est manifesté de la manière la plus aigüe. Les réformes qui ont été mises en oeuvre en Grèce ont exclu des millions de personnes du système de santé. Elles ont conduit à une privatisation passive, et à une complète désorganisation des soins (lire aussi "La Grèce malade du démantèlement de son système de santé"). Alors que la demande de services médicaux a augmenté de 30% à l’égard du service public, l’offre y a été réduite de 40% et le personnel de 30%, ce qui a conduit la majorité des hôpitaux de Grèce à la limite de l’effondrement. Toutes ces mesures ont engendré un phénomène de pauvreté sanitaire, en privant 25% de la population des soins élémentaires. Environ 2,5 millions de personnes non assurées ont perdu leurs droits à l’accès aux soins de santé du fait d’un chômage de longue durée, du travail au noir, et de la faillite d’un grand nombre de petites et très petites entreprises.

« Il faut un financement viable du système, qui passe par une redistribution des richesses »

Quelles dispositions votre gouvernement a-t-il prises pour répondre à cette crise ?

Une des principales promesses de Syriza était de résoudre ce problème considéré comme le deuxième plus important après le chômage. Je viens de signer un arrêté ministériel qui facilitera l’accès aux soins. Cet arrêté garantit pour tous, assurés ou non assurés, un suivi médical de base, les examens biologiques, les vaccins, les médicaments dont ils ont besoin, et l’hospitalisation en hôpital public. Parallèlement le gouvernement vient d’abolir le forfait hospitalier de cinq euros. Mais pour faire face à ce besoin accru de la société en matière de soins, il nous faut prévoir un renforcement en termes de moyens, notamment de personnels de santé, et pérenniser leur financement. Si les négociations avec les institutions européennes ont une issue positive, nous pourrons donner la priorité à la couverture des besoins sociaux, l’un des objectifs pour lesquels le peuple nous a élus. Nous voulons d’abord soulager la société en facilitant l’accès des citoyens aux soins et en diminuant la charge financière qui leur revient.

Au-delà, comment restaurer durablement un système de santé digne de ce nom ?

En plus de maintenir la survie des structures publiques, nous devons réformer un système de santé qui présentait déjà beaucoup de distorsions avant la crise. Un système qui fonctionnait avec une demande de soins provoquée, qui n’avait aucun moyen de contrôle, qui favorisait les échanges avec des compagnies qui y voyaient leur intérêt et les échanges financiers avec le patient. Il faut réorganiser ce système sur d’autres bases, en donnant la priorité à la santé publique, avec un fonctionnement et une organisation plus démocratiques et plus participatifs, et un rendement social augmenté. Mais soyons absolument clairs, tout cela ne peut se faire avec 4,5% du PIB quand la moyenne des pays européens est au-dessus des 7% et quand le but des mémorandums était d’atteindre les 6%. Pour qu’il y ait un véritable système de santé en Grèce, il faut que l’austérité s’arrête, il faut un financement viable du système. Tout cela passe par une redistribution des richesses. La réponse politique à la crise c’est : les riches doivent payer. Évidemment, il faut arriver à faire redémarrer l’économie en Grèce – nous avons perdu 25% de notre PIB ces dernières années – de telle manière à ce qu’il y ait de nouveau de l’emploi et qu’on puisse ainsi aussi soutenir le système d’assurance.

« La question est de savoir si l’Europe d’aujourd’hui peut tolérer la démocratie »

Le conseil de l’ordre des médecins de la région d’Arta veut faire inculper un dispensaire pour exercice illégal de la médecine. Les dispensaires assurent pourtant des services essentiels aujourd’hui…

La majorité des conseils régionaux et locaux de l’ordre des médecins, ainsi que l’ordre des pharmaciens, ont manifesté leur solidarité avec les dispensaires solidaires. Il existe actuellement quarante dispensaires solidaires dans l’ensemble de la Grèce dans lesquels travaillent des milliers de volontaires : médecins, infirmiers, sages-femmes, assistants sociaux, qui fournissent des services exceptionnels et recherchent aujourd’hui encore des moyens de coopérer avec des services publics pour réduire dans la mesure du possible la population qui a des difficultés à accéder aux soins. C’est en grande partie grâce à ce mouvement des dispensaires sociaux que la question de la pauvreté sanitaire a été mise en avant. Le ministre a fait l’éloge du travail des bénévoles pour montrer sa désapprobation de façon indirecte.

Vous avez rappelé que la Grèce a vu en quelques années son PIB baisser de 25%. Pensez-vous que la Troïka va vous permettre d’arriver à un accord ne serait-ce qu’acceptable ?

C’est la question brûlante en Grèce ces jours-ci. Il y a une vraie angoisse de la société de savoir si les négociations vont nous permettre de rester un membre à part entière de la zone euro et de l’Union européenne, tout en donnant la priorité à la protection sociale. Le problème n’est pas que nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord sur les comptes ni que nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord sur les soi-disant réformes. Nous avons soumis un projet qui est extrêmement bien pensé sur le plan financier. Le problème est politique. Ils ne veulent pas que puisse être remis en cause le fameux TINA (There Is No Alternative) de Thatcher. Soit l’Europe change grâce à la solidarité, aux mouvements sociaux, aux luttes syndicales et politiques et aux choix démocratiques des peuples, soit cette Europe n’a aucun avenir. La question est de savoir si l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe des capitaux, l’Europe des banques peut tolérer la démocratie.

« Les dispensaires sociaux ont montré que l’on peut organiser un système de soins en dehors du système marchand »

Que pouvons-nous faire ?

Le message que nous souhaitons voir rapporter en France et en Europe est que nous voulons le respect des décisions prises démocratiquement par le peuple. Nous appelons de nos vœux la constitution d’un front social et politique à l’échelle européenne qui défendra l’idée d’une Europe de la cohésion sociale, du respect des droits humains et de la liberté et bien entendu de la démocratie. Voilà quel est le message.

L’austérité touche aussi de plein fouet la France et le service public sanitaire français, avec un parallèle frappant avec les débuts de la situation grecque à l’hôpital public. Pour autant, la prise de conscience et les mobilisations tardent. Comment se sont-elles produites en Grèce ?

Il est vrai que la dégradation de la situation avait été sous-évaluée. Ce thème n’était pas prioritaire dans l’agenda des syndicats, pas plus que dans celui des partis de gauche. Ce qui a permis que l’on prenne conscience de la situation, c’est l’action des dispensaires sociaux. Aujourd’hui, les dispensaires sociaux fournissent des soins à plus de Grecs que d’immigrés. En plus de cette aide, ces dispensaires ont montré d’une façon éclatante que l’on peut organiser un système de soins en dehors du système marchand, que l’on peut exercer de façon véritablement égalitaire entre collègues et non sous le pouvoir d’un chef. Ces dispensaires proposent une offre gratuite de services, un soin égalitaire des patients indépendamment de toute question de nationalité, de position sociale et de revenu.

« Nous avons besoin d’un front européen contre les multinationales »

Sur ce plan des besoins, est-ce que vous réfléchissez à une liste de médicaments essentiels comme celle de l’OMS ?

Nous envisageons d’adopter une politique publique sur le plan de la pharmacologie qui tendrait à couvrir la globalité des besoins des personnes et à renforcer la production locale des médicaments à l’intérieur de la Grèce. Nous pouvons produire des médicaments génériques de très bonne qualité qui peuvent être contrôlés par un organisme national. Sur un plan plus large, je pense que nous avons besoin d’un front européen contre les multinationales, qu’il y ait un cadre unitaire concernant les médicaments brevetés mais également les médicaments innovants afin de contrôler la fixation de leur prix, les critères d’autorisation de mise en circulation des produits et les brevets. Sinon, un petit pays comme la Grèce sera toujours obligé de se soumettre aux diktats des entreprises pharmaceutiques. Ce serait une très bonne idée que les mouvements de gauche en Europe prennent l’initiative de lancer ce débat.

C’est dans la possession des brevets que résident les profits du secteur pharmaceutique. Les prix sont fixés au-delà de tout contrôle. Comment faire pour fabriquer des médicaments en passant outre les brevets ?

Aussi bien la recherche que la production des médicaments sont sous la domination des entreprises capitalistes. Le complexe médico-pharmaceutique est très puissant au niveau international et l’industrie pharmaceutique est un maillon très fort de cette chaîne. Donc, à l’évidence, la resocialisation des médicaments est une affaire de modification du rapport de forces à une échelle européenne et mondiale. Nous ne posons pas en Grèce directement la question de la nationalisation de l’industrie pharmaceutique. Nous voulons favoriser la production nationale de médicaments génériques de qualité. Je reconnais que la question des brevets est cruciale, il n’est pas facile de s’y confronter à un niveau national. Cela demande des coopérations plus larges. La situation est difficile, mais, comme disait Berthold Brecht, « au pessimisme de la connaissance, il faut opposer l’optimisme de la volonté. »

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