Accueil > Culture | Par Jérôme Latta | 14 janvier 2014

Putain d’années 80 !

Une BD de Désirée et Alain Frappier retrace avec justesse la décennie du virage libéral et des grandes trahisons de la gauche dans un récit à la première personne : celle d’une jeune femme en prise avec les difficultés de sa vie autant qu’avec les illusions de l’époque.

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Auteurs du remarqué Dans l’ombre de Charonne, Désirée et Alain Frappier reviennent avec La Vie sans mode d’emploi – Putains d’années 80 ! et un parti pris analogue : tisser ensemble les trames des parcours individuels et du temps de l’histoire. Une histoire éminemment politique, commencée le 10 mai 1981 et s’achevant peu après les manifestations contre le projet Devaquet fin 1986, qui s’entremêle avec le parcours de l’héroïne.

Candide embarquée dans la création d’une petite entreprise de mode (elle réalise des vêtements pour quelques-uns des acteurs de la scène rock) dont elle peine à vivre, et dans une maternité précoce, Désirée observe les trahisons d’une gauche qui prend le virage libéral. Un tournant spectaculairement résumé par l’émission Vive la crise – animée par Yves Montand et à laquelle collabore Libération en février 1984, qui déclenche justement chez elle, sur le coup de l’énervement autant que sous l’effet de la culpabilisation, ce désir de se prendre en main, conformément aux injonctions du moment. Moins dupe que d’autres pourtant plus politisés, son intuition fait mouche lorsqu’elle fait plus tard le lien entre la chanson C’est la ouate de Caroline Loeb et les propos de Serge July décrétant alors la fin de l’État-providence : « Il faut transformer les sujets passifs en sujet actifs, faire des citoyens assistés, des citoyens entreprenants. (...) La sécurité sociale, les allocations familiales, l’assurance chômage, l’assurance retraite... Les peuples occidentaux ont vécu dans une sorte de ouate sociale depuis vingt ans. »

La Vie sans mode d’emploi trouve ainsi un bel équilibre entre l’intime et le documentaire : cette dernière dimension est habilement rendue par des extraits de presse et de journaux télévisés qui restituent sur le vif certains moments de la décennie (ah, Tchernobyl et son nuage radioactif qui contourne aimablement la France...). Un tableau accablant pour l’époque, touchant pour la galerie de personnages croisés dans ce local commercial qui sert aussi de logement... et de décor principal au récit. Au fond de cette cour d’un immeuble parisien près de la place de la République, lui-même chargé d’histoire, les vies défilent et témoignent du tumulte extérieur.

Autobiographique, le récit évite les travers nombrilistes de ce genre d’exercice, fréquents dans le "roman graphique". Il met en scène les joies et les peines du personnage en les faisant résonner sur l’arrière-plan social (condition des femmes, racisme, apparition du sida et généralisation de la précarité...) et culturel (la bande-son et les films des 80’s, le règne de la publicité, la privatisation de la télé publique ou "l’Ikéalisation" de la vie). On peut trouver le dessin un peu trop neutre, mais il est en phase avec le projet : le livre sollicite son lecteur plutôt que de développer un discours sentencieux, le laisse "s’y retrouver" dans cette relecture cruelle de la décennie, qu’il ait vécu cette dernière ou non.

La Vie sans mode d’emploi – Putains d’années 80 !, de Désirée et Alain Frappier, éd. Mauconduit, 22,50 euros. À paraitre le 15 janvier.

Les auteurs présenteront leur ouvrage mercredi 15 janvier à 20 heures, à la librairie L’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, Paris XXe, (métro et place du Jourdain).

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  • Je me permet de vous signaler la sortie en Juin 2013 d’un roman social sur les même thèmes :

    Dans les années quatre vingt du siècle passé à Paris, avant son embellissement petit bourgeois et l’expulsion des dernières vagues de prolétaires pauvres, au milieu des punks et des autonomes squatteurs, les chevaliers de Reine sont ivres de révoltes, de gloire parfois, de désespoir
    souvent. La vie leur échappe et ils en perdent un peu en courant. Reine et Arthur son amoureux aventureux prennent deux chemins différents mais parallèles. Leurs illusions, l’un en un monde meilleur et plus juste, la lutte jusqu’à la victoire, l’autre dans une liberté possible, jouir sans entraves, se jouent d’eux à chaque détour. Et tous les chevaliers des trottoirs parisiens arpentés et des squats en lutte sont ivres, résolument ivres et en dérive. Les Gens Bons de Paris s’en prennent plein la tranche et n’en reviennent pas.

    Tous ces pauvres s’agitent et manifestent, non mais gare, ils veulent les mêmes droits que les Gens Bons n’auront plus.

    Il va falloir encadrer sévèrement tout cela, il faut une association et un responsable aux ordres.
    Christian Hivert
    A télécharger et en impression à la demande !
    http://www.amazon.fr/gp/product/B00DK8YSZC?ref

    Christian Le 14 février 2014 à 15:40
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