Accueil > Monde | Par Emmanuel Haddad | 24 octobre 2013

Areva au Niger : la politique du dialogue de sourds

Alors que l’Etat nigérien veut renégocier un contrat minier qu’il juge « déséquilibré » avec Areva, la société civile, elle, dénonce la pollution radioactive provoquée par les mines d’uranium. Le groupe français nie en bloc et menace d’arrêter la production.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le 12 octobre, environ 5000 manifestants, selon plusieurs sources a déclaré l’AFP, ont défilé dans les rues d’Arlit, la cité minière du nord du Niger où plus de 80 000 habitants vivent à l’ombre des deux filiales d’Areva : la mine d’uranium à ciel ouvert Somaïr et la mine sous-terraine Cominak. La marche, organisée par l’ONG Aghirin’Man et la Coordination des Organisations de la Société Civile d’Arlit, était organisée « pour soutenir le gouvernement nigérien dans les négociations occasionnées par le renouvellement des contrats entre le Niger et le groupe Areva », mais aussi pour déplorer « les conséquences environnementales et sociales de l’exploitation de l’uranium à Arlit », comme le précise Aghirin’Man dans un communiqué de presse le 16 octobre.

50 millions de tonnes de déchets radioactifs

Copiée-collée dans de nombreux titres de presse nigérienne, la liste des griefs de l’ONG contre Areva est embarrassante pour le leader mondial du nucléaire, qui se targue sur son site Internet de « permettre au plus grand nombre d’avoir accès à une énergie toujours plus propre, plus sûre et plus économique. » On dénote, entre autre, « la présence de ferrailles radioactives sur les marchés dont mille six cent tonnes en 2012 venant des usines de Somaïr et Cominak », dénonce le fondateur de l’ONG Almoustapha Alhacen, qui a effectué des mesures en septembre 2012 à l’aide d’un radiomètre prêté par la Commission de recherche et d’informations indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Mais surtout, les « 50 millions de tonnes de résidus de traitement radioactifs (80% de la radioactivité contenue dans le minerai) », stockés à l’air libre autour de la ville. Ces ferrailles et déchets radioactifs constituent un danger permanent pour les habitants de la ville qui, selon Bruno Chareyron, directeur du laboratoire du Criirad, « sont exposés depuis la plus tendre enfance. La radioactivité pénètre leur organisme de l’extérieur (irradiation externe) et de l’intérieur par ingestion et inhalation », explique-t-il.

« Un discours manichéen et anti-nucléaire »

Or deux jours après la marche citoyenne, Areva, qui n’a pas donné suite à la demande de précisions de Regards, a publié un communiqué qui « dément avec vigueur le nombre de 5000 participants »  : ils étaient 200 selon des « collaborateurs nigériens d’Areva ». Et de rappeler la « politique active de protection de l’environnement » et le respect des « standards internationaux les plus stricts en termes de radioprotection (moins de 1 mSv de dose ajoutée pour les populations locales, comme en France). »

Au Niger, Areva use de l’outil de communication comme d’une arme de guerre. En 2009, Greenpeace publiait le rapport « Abandonnés dans la poussière » où elle affirmait, mesures à l’appui, la présence d’une pollution radioactive dans l’air, l’eau et les sols à Arlit. Areva, qui tire un tiers de son minerai du pays sahélien, publiait alors son propre rapport, où la société regrettait que « la communication de Greenpeace repose essentiellement sur les peurs du public et la désinformation. Elle étaye un discours manichéen, relayé par les organisations anti-nucléaires, qui prône la confrontation plutôt que le dialogue ».

En terme de dialogue, Aghirin’Man rappelle avoir été exclu d’une commission locale d’information le 23 avril 2013 « parce que nous avions demandé la participation du sultan de l’Aïr et d’autres chefs coutumiers de la région. »  Or dans une déclaration commune le 10 janvier, le sultan et les chefs traditionnels d’Agadez avaient dénoncé « l’épuisement des nappes fossiles » et « le développement des maladies liées à la radioactivité » du fait de l’exploitation de l’uranium par Areva et plusieurs autres sociétés d’exploitation ou de prospection. Alors où se trouve la vérité ? Pour le savoir, Almoustapha Alhacen, fondateur d’Aghirin’Man, se dit prêt à participer à un débat télévisé avec les responsables d’Areva.

La Somaïr risque de fermer

Un appel qui risque de rester sans suite. Car à l’heure actuelle, les mines d’Areva sont auditées et la convention décennale signée avec l’Etat nigérien est passée « au peigne fin pour que le Niger y trouve son compte », selon les mots du chef du gouvernement Brigi Rafini le 6 octobre, cité par l’AFP. Une initiative populaire : « Il est incompréhensible qu’Areva soit leader mondial du nucléaire, tandis que le Niger est le dernier pays du monde en matière d’indice de développement humain. Le contrat doit être rééquilibré. Notre peuple est prêt à se battre pour ça », réagit Ali Idrissa, coordinateur national du Réseau des organisations de transparence et de l’analyse budgétaire (ROTAB). Mais Areva a déjà trouvé une parade. Le 23 octobre, le groupe déclarait à l’AFP que la Somaïr risquait de fermer fin octobre si l’Etat n’autorisait pas l’exportation des produits miniers pour les vendre au prix du marché.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions