Chapelets sur mosaïque - Mosquée de la minorité turque de Xhanti, Thrace (Photo: A. Bourabaâ)
Accueil > Monde | Par Alicia Bourabaâ, Yassine Khiri | 15 avril 2013

Athènes, underground mosquée

Après treize ans d’atermoiements, le gouvernement grec vient de déterrer le projet de construction de la toute première mosquée d’Athènes. Une annonce que les musulmans de la capitale n’ont pas attendue pour s’organiser, réaménageant dans l’illégalité caves, garages ou arrière-boutiques. Une correspondance d’Athènes.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Le lieu n’est pas des plus accueillants mais au moins on dispose d’un local pour se réunir ». Javied Aslam, la quarantaine, deux pièces ajusté et discours rodé, endosse le costume de guide. D’un genre particulier. Le médiatique représentant de la communauté pakistanaise d’Athènes emmène jusqu’à la banlieue nord-ouest de la ville. Direction le quartier de Péristerie et ses mosquées informelles. Sur les façades grisâtres des bâtiments, des graffitis, quelques lettres blanches délavées et de vieux logos peints au pochoir : rien qui ne semble indiquer la présence de lieux de culte. C’est pourtant là, entre les blocs de béton insalubres, au sous-sol de deux anciens garages réaménagés que se retrouvent chiites et sunnites de langue ourdou pour célébrer la prière du vendredi. « Le gouvernement nous connaît bien, il n’a jamais eu de problème avec nous », s’indigne avec retenue l’imam Al Sadiqi. Aux yeux des autorités, le religieux qui mène le prêche depuis trois ans, comme des milliers de fidèles qui fréquentent les mosquées d’Athènes, pratiquent leur foi dans l’illégalité. 

Estimée à plus de 200 000 individus, la population musulmane de la capitale ne dispose toujours pas d’espaces cultuels reconnus. Suspendus depuis treize ans aux annonces, régulièrement reportées, de la construction d’une mosquée, les fidèles n’ont pas attendu la pose de la première pierre pour s’organiser. Souvent de manière précaire, en investissant les caves, des locaux désaffectés voire les arrière-boutiques. Environ 120 établissements recensés par la police. 
Vendredi 3 avril, les autorités ont fait un pas en avant en publiant l’appel d’offre de construction du futur bâtiment islamique évalué à 1,1 million d’euros et prévu à l’emplacement de l’ancien entrepôt de construction navale de Votanikos, à trois kilomètres du centre ville. 

Une annonce qui n’a pas tardé à relancer la hargne des « anti-mosquée ». Aux avant-postes, l’archevêque du Pirée, antisémite et xénophobe notoire, qui a saisi le Conseil d’Etat le 6 avril, prétextant l’inconstitutionnalité du projet. 
« Bien sûr qu’il s’agit d’islamophobie, mais la peur des musulmans n’explique pas tout. ». Attablé avec ses amis autour d’une bière dans un bar du quartier alternatif d’Exarchia, Abdel Sayed, chimiste syrien résidant à Athènes depuis une dizaine d’années, fulmine. Très actif au sein du « Forum Grec des Réfugiés », un collectif qui réunit Grecs et immigrés dans l’aide à l’insertion des migrants, le quarantenaire aux airs bonhommes précise : « les responsables politiques ont retardé les avancées des travaux parce qu’ils ne veulent pas de nous autres, étrangers. »
Un sentiment que partage Javied Aslam. « Beaucoup de croyants ici sont immigrés, souvent sans-papiers. Reconnaitre leur pratique de la religion, ce serait accepter leur présence de facto. Les musulmans d’Athènes ne sont pas ceux de Thrace. » 

Bénéficiant des droits spéciaux octroyés par le traité de Lausanne (1923), les musulmans turcophones de cette région orientale de la Grèce disposent de mosquée et d’écoles confessionnelles chapeautées par le ministère de l’Education et des cultes. Malgré une solidarité de façade avec les « frères » de la capitale, la bonne entente avec les autorités passe avant tout pour les représentants de la minorité. Après des années de lutte pour la reconnaissance de leur droit, ces héritiers de l’empire Ottoman sommés aujourd’hui encore de justifier leur double appartenance culturelle, entendent normaliser la spécificité de leur statut. Quitte à fermer les yeux sur le problème. Comme le résume un peu crûment le mufti Çemali, qui guide les musulmans de la région de Komotini depuis 1998 « Ici ce n’est pas comme à Athènes. Nous, on est à notre place. »

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?