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Accueil > Monde | Entretien par Mathieu Dejean | 4 octobre 2013

Au Chili resurgit « une mémoire que la dictature a voulue briser »

Dans Chili 1970-1973, Mille jours qui ébranlèrent le monde (Presses Universitaires de Rennes, 2013), Franck Gaudichaud, spécialiste du Chili et des mouvements sociaux en Amérique Latine, nous invite à renouveler notre vision d’un épisode qui a marqué la gauche mondiale. A quarante ans du coup d’Etat, et à l’approche de l’élection présidentielle, il évoque pour nous le Chili actuel, et la mémoire brulante du « pouvoir populaire ». Entretien.

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Regards.fr. En quoi votre livre s’inscrit-il dans une « rénovation historiographique en profondeur » de l’histoire de l’Unité Populaire ?

Franck Gaudichaud. Au point de départ de ce livre issu d’une thèse de doctorat en science politique, il y a d’abord un paradoxe qui m’est apparu en révisant la bibliographie sur l’Unité Populaire [nous noterons « UP », ndlr]. Je me suis aperçu qu’il y avait une littérature abondante sur les directions des partis politiques de l’UP, leurs programmes, les conflits qui les opposaient au sein du parlement, l’intervention impérialiste des Etats-Unis, alors que très peu d’études avaient été consacrées au mouvement populaire en tant que tel. Celui-ci apparaît souvent comme un acteur effacé. C’est pourquoi j’ai voulu considérer le processus politique « par en bas », en me concentrant sur ce qu’il se passait dans les usines, dans les quartiers populaires, dans ce qui s’appelait alors le « pouvoir populaire ». C’est donc sous cet angle-là que je m’intéresse aux partis, au gouvernement Allende, et à ses conflits. D’autre part deux livres datant de 1974 ont attiré mon attention sur cette piste de recherche : Le Chili sous Allende, écrit dans l’urgence par Alain Joxe, dans lequel l’auteur remarque l’absence d’analyses à chaud sur les formes de pouvoir populaire ; et Le Chili est proche, de Maurice Najman, l’un des rares ouvrages à mettre en avant le pouvoir populaire. Trente ans après, ce champ de la recherche était encore quasiment inexploré.

Qu’entendez-vous par « pouvoir populaire » ?

Il n’y a pas de définition fermée du « pouvoir populaire ». Cette expression fait référence à des tentatives d’autogestion partielles ou plus complètes de la production, mais aussi du ravitaillement, de la défense de quartiers ou d’entreprises. Ces expériences localisées vont parfois jusqu’à créer un double-pouvoir : le pouvoir populaire entre alors en concurrence avec les pouvoirs constitués. C’est pourquoi je parle de « pouvoir populaire constituant », pour le différencier des pouvoirs constitués que sont les institutions, le gouvernement, les syndicats, et les partis, souvent débordés. C’est cette relation conflictuelle entre le gouvernement Allende et le mouvement populaire qui est au centre de mon étude. Il ne faut cependant pas perdre de vue que ces expériences d’auto-organisation ne sont pas une particularité du Chili : elles ont pris des aspects spécifiques sous l’UP, mais on les retrouve à Cuba, en Chine, et dans tous les grands mouvements révolutionnaires.

Comment expliquez-vous l’échec de « la voie chilienne au socialisme » ?

C’est un débat stratégique qui a agité et divisé la gauche mondiale à l’époque, et qui continue encore aujourd’hui. Le pari d’Allende consistait d’une part à croire en la possibilité d’une transition graduelle, démocratique et légaliste au socialisme ; et d’autre part à faire confiance au constitutionnalisme des forces armées. Une grande partie de la gauche a cru qu’elles allaient respecter le suffrage universel. De ce point de vue la défaite est évidente : elle a été reconnue par un des piliers du gouvernement, le Parti Communiste, dont le secrétaire général en 1974 parle de « vide historique ». Mais il y a aussi un ensemble de facteurs qui ont participé à cette défaite. Outre l’intervention impérialiste de la CIA, aujourd’hui bien documentée, Allende a dû faire face à un blocage institutionnel : il était minoritaire au Parlement, et avait l’ensemble des corps constitués contre lui. Pourtant, au nom du légalisme, il n’a pas voulu s’appuyer davantage sur le pouvoir populaire. D’autre part, la gauche révolutionnaire, celle du MIR [Mouvement de la gauche révolutionnaire, ndlr] et de la gauche du PS, n’a pas réussi à élaborer un projet politique alternatif conséquent. Je reprends donc à mon compte une argumentation du sociologue chilien Tomás Moulian, selon laquelle l’UP a été confrontée à une double incapacité : ni les réformistes ni les révolutionnaires n’ont réussi à éviter le coup d’Etat.

Comment interprétez-vous le contraste saisissant entre la manifestation massive de soutien à Allende le 4 septembre 1973, pour fêter les trois ans de son élection, et l’hécatombe du 11 septembre ?

C’est la preuve qu’à ce stade « la voie chilienne au socialisme » était dans l’impasse. Il y avait 800 000 personnes dans les rues de Santiago le 4 septembre 1973, dans une capitale qui comptait trois millions d’habitants, ce qui est impressionnant. Au-delà de leur soutien à Allende, certains demandaient la fermeture du « parlement bourgeois », des secteurs minoritaires appelaient à l’armement de la classe ouvrière, et tous scandaient « crear, crear poder popular » [« créer, créer, le pouvoir populaire », ndlr]. Et malgré tout, quelques jours plus tard, en quarante-huit heures le coup d’Etat écrase le processus révolutionnaire. Pourquoi ? Parce que la révolution était désarmée. Sur ce point la gauche a fait preuve d’aveuglement, car au moment où elle martelait le mot d’ordre « non à la guerre civile », celle-ci avait tacitement déjà commencé. On touche alors à la question épineuse de la violence politique : quelle violence populaire opposer à la violence des forces armées ?

Allende a-t-il envisagé la voie armée ?

Il l’a dit dans plusieurs discours, mais ils sont peu nombreux. Allende avait une vision politique profondément légaliste et pacifiste. C’était un parlementaire-né : il a été président du sénat, ministre, et parlementaire toute sa vie. Il est à l’origine, avec le PC, de la consigne « consolider pour avancer » : c’est pourquoi jusqu’au bout il a tenté de trouver des accords avec la Démocratie Chrétienne [nous noterons « DC », ndlr]. Mais la DC était politiquement dirigée par des secteurs de plus en plus droitiers, oligarchiques, dont l’obsession croissante était la défense de la propriété des grands moyens de production. Elle s’est systématiquement opposée aux nationalisations et à l’extension de l’Aire de Propriété Sociale [entreprises nationalisées par l’UP, ndlr]. De cette manière la DC a joué un rôle de pivot pour préparer le coup d’Etat. Dans les dernières semaines, elle a fait savoir à Allende qu’elle n’accepterait le dialogue qu’à condition qu’il mette en place un gouvernement militaire, c’est-à-dire qu’il limoge tous les civils du gouvernement. Cette fuite en avant remet radicalement en cause le mythe – tenace au Chili – du centre politique, et du prétendu « sectarisme » dont Allende aurait fait preuve. Celui-ci pensait aussi pouvoir éviter la guerre civile en convoquant un référendum en septembre, tout en sachant qu’il allait le perdre, car aux élections législatives de mars 1973 l’UP n’avait remporté que 44% des voix. Mais il était déjà trop tard : les forces armées et la bourgeoisie étaient à l’offensive, et elles ne voulaient pas seulement écraser Allende, mais aussi réduire au silence tous ceux qui se mobilisaient au nom de leur gouvernement, et qui le débordaient.

Sous l’UP le PC a milité pour le maintien du dialogue avec la DC. Aujourd’hui les deux partis cohabitent au sein d’une coalition électorale – la Nueva Mayoria – dont la candidate aux élections présidentielles de novembre prochain est Michelle Bachelet. Cette évolution est-elle logique avec l’histoire du PC ?

L’histoire du PC chilien n’est pas linéaire. Pendant la dictature il a pris un virage à quatre-vingt-dix degrés en adoptant la politique de « rébellion populaire de masses », qui peut être considérée comme le contre-pied de « la voie chilienne au socialisme ». Pendant plusieurs années le PC a cru qu’il était possible de faire tomber la dictature par la voie insurrectionnelle. Puis, suite au référendum de 1988, le PC s’est rapproché des secteurs les plus modérés, notamment de la DC, pour participer clandestinement à la transition pactée chilienne dont il était officiellement exclu. Aujourd’hui on assiste à un retournement de l’histoire, puisqu’il côtoie dans la Nueva Mayoria le Parti Démocrate-Chrétien, dont l’ADN politique – y compris au niveau mondial – est l’anticommunisme. Cette stratégie n’est pas nouvelle : dans les années 1970, le secrétaire général du PC Italien, Enrico Berlinguer, tirant les conclusions de la chute d’Allende, forgea la stratégie dite du « compromis historique », selon laquelle l’alliance avec la DC était indispensable pour commencer une transition. Il y a donc bien une logique historique dans ce revirement du PC chilien.

Selon vous le mouvement ouvrier a su profiter de l’appel d’air créé par le gouvernement d’Allende pour accentuer ses mobilisations. Le retour probable de la socialiste Michelle Bachelet au pouvoir peut-il créer un appel d’air similaire ?

En aucun cas. La conjoncture est trop différente. A l’époque Allende est à la tête d’un parti ancré dans le mouvement ouvrier, qui se définit comme marxiste-léniniste avec des tendances guévaristes et dont la politique est à gauche de celle du PC. Ce dernier est un des plus puissants d’Amérique Latine, un parti de masse implanté dans les syndicats, dans les classes populaires, et aux perspectives marxistes. Aujourd’hui, la Concertation – dans ses nouveaux habits de Nueva Mayoria – s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler un « social-néolibéralisme » très avancé. Pendant vingt ans elle a administré l’héritage économique et institutionnel de Pinochet, incarné dans la Constitution de 1980, toujours en vigueur. Bachelet ne va pas créer un appel d’air en faveur des mobilisations sociales, elle va au contraire servir à fomenter un contrôle social dans une période de forte agitation, c’est pourquoi la SOFOFA [association patronale du secteur industriel chilien, ndlr] la soutient. Le plus dramatique c’est qu’à plus de deux ans des grandes mobilisations de la jeunesse le PC va jouer le jeu de l’amortissement social. Pour autant, compte-tenu de l’état du mouvement social et de ses relations avec les partis, il est très peu probable que Bachelet réussisse à stabiliser la situation. Il y aura de grandes mobilisations sociales sous Bachelet, mais ce ne sera pas un appel d’air comme sous Allende. Celui-ci donnait une orientation aux mouvements sociaux pour aller vers le socialisme. Sous Bachelet les mouvements sociaux seront contre le gouvernement.

Cette autonomie des mouvements sociaux est-elle un signe de vitalité d’une mémoire citoyenne du « pouvoir populaire » ?

Dans les dernières grandes manifestations on a effectivement vu resurgir les portraits des grandes figures du mouvement ouvrier et révolutionnaire chilien et latino-américain, d’Allende au Che, en passant par Miguel Enríquez ou Clotario Blest. On a aussi entendu des consignes telles que « crear, crear, poder popular ». Il est clair que ces mots d’ordre restent extrêmement minoritaires, mais il semblerait que l’on assiste à un retour de flamme d’une mémoire historique que la dictature a voulue briser. Cette résurgence est évidente si l’on considère les perspectives politiques du mouvement social : lorsque les étudiants proposent la nationalisation du cuivre pour financer l’éducation publique, n’est-ce pas le retour d’Allende par excellence ? Ils appellent à mettre fin au modèle de Pinochet dans l’éducation, la santé, les retraites, veulent convoquer une Assemblée Constituante… C’est un mouvement extrêmement politisé, et très critique vis-à-vis de la politique institutionnelle.

Vous décrivez la dictature comme « une plaie historique jamais refermée, celle d’un passé trop vite enfoui ». Qu’entendez-vous par là ?

A tous les étages de la démocratie « de basse intensité » chilienne on rencontre la dictature. Prenons le thème des droits de l’homme : il y a eu quelques procès, mais les civils et les élites économiques n’ont pas été inquiétés par la justice. Sur le plan constitutionnel, il y a eu des réformes, mais pas d’Assemblée Constituante. Le génie de Jaime Guzmán, l’architecte de la Constitution de 1980, a consisté à penser la survie du modèle néolibéral chilien au-delà de la dictature. C’est pourquoi la plaie ne se referme pas. Seules de grandes mobilisations sociales, de grands mouvements sociaux pourront la faire cicatriser, car il est impossible de réformer ce système. Bachelet a largement gauchi son programme présidentiel : elle parle d’éducation gratuite, de réforme constitutionnelle, des inégalités sociales, mais toujours dans le cadre du système. Or pour procéder à une réforme constitutionnelle il faudrait arriver à un accord avec la droite dans le parlement de la Constitution et du système binominal. Cela condamne le Chili à rester dans les limites de la fameuse démocratie du consensus, alors que c’est de désaccord que le pays a besoin. Et ce désaccord, aujourd’hui, c’est la jeunesse qui lui insuffle.

Chili 1970-1973, Mille jours qui ébranlèrent le monde, Franck Gaudichaud, éd. Presses Universitaires de Rennes, 345p, 20 €.

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