Accueil > Economie | Par Guillaume Liégard | 10 janvier 2014

Bernard Cazeneuve réinvente la théorie économique

Il y a des tournants dans l’histoire des idées qui échappent à leurs contemporains, et ne prennent tout leur sens que beaucoup plus tard. Grâce à une vigilance sans faille, nous avons saisi au vol des propos de notre ministre du Budget qui n’ont eu d’écho... qu’en Chine. Scoop : l’entreprise n’est plus un lieu d’accumulation de profits !

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« N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent » - Jean Jaurès

À défaut d’être capable d’inverser la courbe du chômage, le gouvernement de François Hollande est au moins un lieu de haute innovation théorique. Les déclarations sur BFM de Bernard Cazeneuve, le ministre du Budget, n’ont pas été appréciées à leur juste valeur. Certes, toute la presse française a retenu ses explications alambiqués après les vœux de François Hollande. En bon libéral assumé, il a ainsi déclaré : « Une politique est plus lisible si elle est assumée, surtout quand elle est courageuse ». Chacun le sait bien, une politique de régression sociale est en soi une preuve de courage, de modernité, et seuls les partisans d’un égalitarisme niaiseux pourraient penser autrement. Si le propos est horripilant, il est aujourd’hui devenu tellement classique chez les responsables socialistes qu’on s’y habituerait presque.

En revanche, le même Cazeneuve dans cette brillante interview a réussi à prendre de la hauteur sur les questions économiques. Il a en effet osé cette véritable perle : « L’entreprise, ce n’est pas un lieu d’exploitation, ce n’est pas un lieu d’accumulation de profits ». Pour sa propre édification le lecteur suspicieux pourra consommer avec modération la vidéo de ce moment. Cet apport majeur à la théorie économique mérite d’être popularisé. La volonté de "réconcilier le peuple avec les entreprises" est une ritournelle socialiste à la mode depuis quelques années. Un objectif sans doute plus facile à atteindre pour notre valeureux ministre si l’on supprime l’idée même d’exploitation. L’intensification du travail ? Une mystification. L’augmentation de 46,5 % en douze ans du coût des arrêts maladie ? Non pas la dégradation des conditions de travail, mais la preuve vivante d’un salariat oisif ! Mais reconnaissons-le, le véritable apport théorique est concentré dans l’affirmation que l’entreprise ne serait pas un lieu d’accumulation de profits. Et là, respect. Même et surtout au Medef, on sait bien où se génèrent les profits, c’est même ainsi qu’on distribue des dividendes aux actionnaires.

Les déclarations savoureuses de notre inventif ministre du Budget n’ont pas été bien relayées par les agences de presse traditionnelle. Curieusement, faites le test, la recherche Internet des propos du ministre ne débouche que sur des entrées liées à l’agence de presse chinoise Xinhua (par exemple). Habitués à travailler avec des dirigeants communistes du PCC qui défendent un capitalisme du XIXe siècle, les journalistes chinois ont sans doute reconnu dans Bernard Cazeneuve un type d’homme politique qu’ils connaissent bien.

LIRE AUSSI : « Un coup de fil du cabinet de Bernard Cazeneuve »

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Vos réactions

  • L’Economie apprend que l’univers moral
    Sans des rangs inégaux se gouverneroit mal...

    Sigismond Le 10 janvier 2014 à 13:10
       
    • La même nous apprend itou
      Que croissance
      sans conscience
      n’est rien du tout.

      Renaud+D. Le 10 janvier 2014 à 13:14
  •  
  • Sans vouloir atténuer la portée des divagations de Cazeneuve, on ne doit pas considérer que le terme "entreprise" est interchangeable avec celui de "société de capitaux" (qui est par essence entièrement dédiée à la profitabilité du capital).

    En l’absence de définition juridique, l’entreprise peut être comprise, même à gauche, comme un collectif de travail et de création — ce qu’elle est dans l’ESS, d’ailleurs. Cf. l’excellent bouquin de D. Bachet ("Les fondements de l’entreprise") et les travaux de A. Hatchuel, B. Segrestin, O Favereau...

    Wild ar-Rachid Le 10 janvier 2014 à 13:49
       
    • Merci Wild ar-Rachid pour cette précision sémantique salutaire. Les mots ont un tel pouvoir sur la manière de penser, et je me rend compte avec plaisir que vous venez de sortir mon esprit et mes argumentations futures d’une sacrée ornière.

      Jules Le 10 janvier 2014 à 14:40
  •  
  • oui mais par entreprise nous savons tous que Cazeneuve et le gouvernement désignent ceux qui bénéficient du CICE le CAC40. Une preuve supplémentaire que Cahuzac qui ne croyait pas à la lutte des classes a été remplacé par Cahuzac II qui lui ne croit pas à l’exploitation capitaliste. Ce gouvernement aura eu le mérite d’informer les français sur la classe politique dominante (PS/UMP), attendons leur réaction.

    reneegate Le 10 janvier 2014 à 14:02
       
    • C’est bien la raison pour laquelle je pense qu’il y urgence à combattre l’intoxication par l’enfumage "gauche radicale = ennemie de l’entreprise" et à regagner le terrain sur le sens des mots.

      Wild ar-Rachid Le 10 janvier 2014 à 14:09
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  • Avec l’intervention de Claude Bartolone sur la hausse de la tva, avalisant notamment la position d’élèves des états face à celle de professeurs des "marchés financiers", c’est le combo !

    http://28minutes.arte.tv/blog/chronique/claude-bartolone-hausse-tva/

    O Nahas B Le 10 janvier 2014 à 20:07
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