Accueil > Culture | Chronique Mon oeil par Clémentine Autain | 6 novembre 2013

Besoin de mondialité

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« Pour la démondialisation, tapez 1 ; pour la mondialité, tapez 2 » : l’accroche de couverture du dernier essai de Roger Martelli nous met dans le bain du dilemme contemporain. L’auteur a résolument tapé 2. Sa Bataille des mondes, qui vient de paraître aux éditions FB, prend parti dans le débat entre « Anti » et « Alter » en nous invitant à sortir des schémas binaires. Oui, il faut se défaire de la mondialisation en cours qui est à la fois réalité et idéologie du règne de la marchandise avec pour corolaire la gouvernance qui privatise et concentre le pouvoir politique. Mais pour combattre la mondialisation du capital, il faut penser et construire l’espace planétaire : nous avons besoin de « mondialité ». Roger Martelli reprend le terme initié par le poète Edouard Glissant car, « pour être libres sans s’engluer dans une novlangue abusive », il faut « forger et diffuser des mots inusités, qui disent mieux que d’autres ce que peut être la volonté commune ». La mondialité permet de désigner l’ensemble des interconnexions matérielles et des solidarités qui font de la planète un espace commun. L’opposé de la mondialisation ne serait donc pas la « non mondialisation » ou la « démondialisation » mais la mondialité du bien commun.

Dans cette réflexion stimulante de grande échelle, l’intellectuel communiste s’interroge sur la nation et l’identité. Au fond, il n’y a pas de société sans territoire. La nation continue d’être un agent de mobilisation et d’implication des individus dans l’ordre politique : « Le local parcellise et isole les catégories populaires, tandis que le monde leur semble trop incertain » et, pour l’instant, la nation est la « seule forme de communauté articulée historiquement à l’affirmation du peuple souverain ». Roger Martelli observe que l’espace national apparaît comme « un intermédiaire réaliste entre un local trop étriqué et un monde abstrait » et correspond au besoin de construire des formes d’unification et de socialisation à même de rendre tolérables les conflits et tensions de classes, de développer des cadres collectifs pour y faire face. Si la nation reste donc opérante, encore faut-il promouvoir la nation-peuple, celle née de 1789-1793 et qui place la nation dans la communauté politique de ceux qui la composent et assumer « la tension entre l’esprit d’ouverture et celui de fermeture, le balancement de la fierté de soi et du refus de l’autre ». La nation-peuple doit prendre le dessus sur la nation-race et la nation-État.

La « communauté territoriale imaginée », pour reprendre l’expression retenue par Roger Martelli, répond à une nécessité qui ne relève pas que du registre de la fantasmagorie. « Le symbolique n’est pas une chose. Il est immatériel ; il n’en est pas moins réel », explique l’intellectuel qui nous invite à choisir l’identification plutôt que l’identité. L’universalité du genre humain n’existe pas sans la spécification des groupes qui la composent. L’identification est un processus qui peut aller de pair avec l’émancipation quand l’identité fige et enferme tel un premier pas vers l’aliénation. « L’identité n’est que du passé cristallisé, une trace qui nous est léguée ; l’identification relève d’un projet, et donc d’un avenir que l’on envisage de construire », écrit Martelli. Le problème des appartenances, c’est quand elles sont exclusives. Ce qu’il faut rechercher, c’est leur combinaison. Plutôt que l’universel, c’est le paradigme du commun qu’il faut valoriser. « La base de l’universalisation est le compromis », nous dit le codirecteur de Regards : il y a plus de dynamique dans la mise en commun des biens de notre humanité.

La transformation sociale passera par la mixité des espaces politiques. Il n’y a pas lieu de choisir entre nation, Europe et monde : « S’il est une issue possible, elle est dans la maîtrise démocratique d’une mixité assumée de national et de supranational. » Martelli insiste sur la priorité des réflexions : le projet, les finalités et les normes, doivent être au centre et les institutions en découler. L’heure est venue de travailler plus activement à l’émergence de solidarités transnationales et de reprendre le fil d’un espoir à l’échelle monde. « Il manque aux indignés, aux “alters”, aux militants de biens communs, aux gouvernements rebelles du Sud, la force irrésistible d’une perspective politique commune », regrette Roger Martelli. Car la solution sera politique ou ne sera pas. La Bataille des mondes est une contribution foisonnante qui appelle l’invention.

La Bataille des mondes - "Pour la démondialisation, tapez 1 ; pour la mondialité, tapez 2..., de Roger Martelli, éditions François Bourin, 16 euros.

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