Accueil > Culture | Par Arnaud Viviant | 17 octobre 2013

Billie, le chef-d’œuvre d’Anna Gavalda

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La « Billie » d’Anna Gavalda, on la connaît. Elle est issue d’une grande tradition littéraire. C’est l’arrière petite-fille de Holden, le héros de L’Attrape-Cœur ; c’est la nièce de Zazie ; c’est la cousine de Momo, dans La Vie devant de soi d’Emile Ajar, ou celle de Billy The Kick de Jean Vautrin. Entre autres.

Elle fait partie de ces héros enfants qui racontent le monde et la vie dans un style plus oral qu’écrit, relâché, — éminemment relâché dans le cas d’Anna Gavalda — vulgaire, mais justement : c’est tout l’enjeu de ces livres que d’opposer à un moment la culture basse à la culture haute, et la verve du ruisseau aux berges bourgeoises des fleuves, disons, académiques. Billie s’appelle comme ça, à cause de « Billie Jean » la chanson de Michael Jackson. Mais bientôt, Franck, son seul ami dans la vie, lui présentera un autre modèle, plutôt issu de la culture haute, le jazz : Billie Holiday. De fait, la vie de Billie ressemble beaucoup à celle de la chanteuse de jazz héroïnomane. Non seulement la Billie d’Anna Gavalda a l’air d’en connaître au niveau des drogues à la mode, mais comme l’autre, elle a été une enfant pauvre, qui a grandi dans une caravane avec une mère qui ne l’aimait pas et une mère qui la battait. Elle aussi, plus tard, va se prostituer.

Mais entre temps, elle va rencontrer l’amour. En la personne de Franck, avec lequel à l’école elle doit interpréter une scène de On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset. Culture haute. Pièce difficile à analyser, ils n’arrêtent pas d’en parler entre eux, d’essayer de la comprendre. En même temps, cela ne les concerne pas. En effet, Franck est homosexuel. Ah bon ? Vraiment ? Quand on lit le livre, c’est clair. Mais quand on le relit, ça l’est beaucoup moins… Or justement les derniers mots du livre sont : « La, la, reli… drela »
Qu’est-ce que va dire ?
Tout simplement ce que ça dit : « Là, là… Relis de là ».

Car si on relit le livre depuis le début, on s’apercevra qu’il commence par une scène sexuelle : alors qu’ils sont tombés au fond d’une crevasse dans les Cévennes, que Franck est blessé et qu’ils attendent des secours, ce dernier demande à Billie de bien vouloir vérifier que le choc ne l’a pas rendu impuissant. Et soudain Gavalda enchaîne sur la légendaire dernière réplique du film Certains l’aiment chaud : « Well… Nobody’s perfect ». Puis elle écrit : « Tant pis pour ceux qui ne l’ont pas vu, ou ne comprennent rien au film et qui ne seront donc jamais reconnaître un pur ami d’un pur travelo, je ne peux rien faire pour eux. » Tout est dit. Notons à ce point qu’avec le personnage de l’Oncle Gabriel, que tout le monde pense « homossessuel » pour le dire comme Zazie, et qui gagne sa vie en faisant un numéro de travesti à Pigalle, il y a déjà la même idée chez Queneau...

Comme la pièce de Musset qui lui sert de fondation, Billie est une apologie de l’amour absolu, au-delà de la différence des sexes, des genres et des classes sociales. Un roman qui renvoie dos à dos les pro et les anti-mariage pour tous, clairement, distinctement, en racontant l’amour d’une hétéro pour un homo : « Ils sont tous en train de nous casser les pieds avec leur mariage pour tous, leur manif pour tous, leur contre-manif pour tous, leurs préjugés pour tous et leurs bons sentiments pour tous… Alors pourquoi pas nous, hein… Pourquoi pas nous ? » En ce sens, Billie est tout juste le contraire de La vie d’Adèle, ce film affreux qui ne fait que décrire des êtres prisonniers de leur classe, de leur genre, de leur culture et de leur sexualité.

Autre point commun avec Zazie dans le métro, Billie est une apologie de Paris, comme ville de la liberté, en tout cas des identités. Une fois affranchis, non sans mal, de leurs surmoi sociaux et familiaux, Franck et Billie s’installent dans « la ville doudou » comme elle l’appelle, et… « A partir de maintenant, on devient des petits bobos comme les autres et putain, et je ne devrais pas dire ce mot, mais je le dis quand même : et putain, que c’est bon ! Oh oui, que c’est bon d’être aussi cons que les Parisiens ! De se foutre en rogne contre un Vélib’ foireux, une place de livraison occupée, un PV injuste, un restau bondé, un téléphone déchargé ou un horaire de brocante mal indiqué (…) Je m’en lasserai jamais » dit Billie. Pour cette même raison, Franck et Billie vont faire cette randonné typiquement bobo que sont les Cévennes à dos d’âne (sur les traces de Stevenson, mais cela Gavalda ne le dit pas : trop culture haute, pour le coup).

Beaucoup de critiques littéraires sont déjà complètement passé à ce côté de ce chef-d’œuvre d’émancipation, de toutes les émancipations, à commencer par celle du langage, de la forme, où l’écrivain se donne toutes les permissions, y compris celle du ridicule et de l’incompréhension. « Nobody’s perfect ». Ils seront bons pour le relire encore une fois, selon le souhait de l’auteur.

Billie, d’Anna Gavalda, éd. Le Dilettante, 224 pages, 15 euros.

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Vos réactions

  • Epargnez les ambulances svp !

    Jm JUNOT Le 18 octobre 2013 à 10:42
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  • Nullissime, comme d’habitude, chez Gavalda

    Herbe Le 18 octobre 2013 à 20:15
       
    • Alors, il faut continuer à lire Musso ou Levy, je pense que c’est beaucoup plus accessible pour vous ce genre de littérature .....,

      jaimelire Le 16 février 2014 à 21:42
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  • Merci Arnaud Viviant ! C’est bon de lire quelqu’un d’accord avec soi.

    Sophie Le 22 octobre 2013 à 11:05
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  • 100% d’accord avec Viviant, et tant pis pour les aigris !

    Laurent Le 27 octobre 2013 à 09:15
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  • Au début, ça surprend... mais quel régal merci madame !!!!!!!!!!!!!

    Véronique Le 27 octobre 2013 à 12:39
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  • Un livre jubilatoire...qui renverse le petite monde étriqué et bien pensant des pisses vinaigres...
    Merci encore Anna

    PRo Le 31 octobre 2013 à 11:14
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  • A bas les poncifs et les froides analyses. Ce bouquin est jubilatoire pour certains, une horreur pour d’autres. Moi je penche du côté jubilatoire. L’auteure ose bousculer les principes et joue avec eux le sourire en coin.
    L’important d’un livre de cet acabit n’est-il pas de distraire avant tout ?
    On ne peut pas plaire à tout le monde.
    Je suis sûr qu’il plaira à un grand nombre (dont, j’espère, une part de jeunes qu’il aura amené à se divertir dans la lecture)

    Lionel Le 31 octobre 2013 à 11:41
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  • Entièrement d’accord et tant pis pour la cohorte de détracteurs qui sont passés à côté de ce petit bijou !
    "Nobody’s perfect !"

    Chantal Le 2 novembre 2013 à 10:17
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  • l’écriture est un peu dérangeante au début, mais quel plaisir de continuer, à lire cette histoire de deux victimes de l’enfance. Beaucoup s’y reconnaîtront

    Brigitte Gillet Le 6 novembre 2013 à 13:31
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  • Je viens de quitter Billie et Franck...ils m ont touchée, bousculée, faite beaucoup rire...parfois un peu pleurer...que demander de plus, je me suis régalée !!

    Charlotte Le 12 novembre 2013 à 17:00
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  • C’est avec un plaisir certain, pour ne pas dire un certain enthousiasme que je viens de terminer la lecture de « Billie ». Je pense être de ces « clandestins » qui parcourent la vie en prenant des coups, et vraiment cela fait du bien de lire sous la plume d’Anna Gavalda ce genre de littérature trop rare et qui réajuste certaines injustices sociales. Je ne pensais pas qu’une auteure aurait cette audace !

    Pôl Kraly Le 24 novembre 2013 à 20:26
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  • Merci à Arnaud Viviant de prendre le temps de lire, de juger par soi-même, sans se soucier des critiques dominantes. "Billie" est un possible roman deleuzien, qui a le mérite d’être simple et lumineux. Tant pis pour ceux qui ne veulent pas comprendre.

    Winston Le 28 novembre 2013 à 16:35
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  • je viens de passer 3h45 dans les cevennes sous les étoiles et moi , ca m’a fait un bien fou j’ai pleuré et j’ai surtout chopé des barres !!! géniales. Merci Anna.

    pascaline Le 1er décembre 2013 à 11:59
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  • j’ai terminé "Billie" cette nuit et retrouvé avec délectation ce thème cher à Gavalda de la "résilience créative"
    200% d’accord avec votre analyse A.Viviant (et pourtant c’est rare !) j’ai détesté le mépris des critiques du Masque (hormis O.de Lamberterie)
    Comment peut-on parler d’un manque de sincérité chez Anna Gavalda, alors que dès qu’on est plongé dans Billie, on retrouve son univers libérateur, son regard si radicalement confiant dans l’humain debout ?

    Béa Le 5 janvier 2014 à 21:59
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  • Merci Mr Viviant de si bien vous exprimer et dire avec de jolis mots ce que je pense. Merci à Anna de me faire tant attendre et de me combler à la fin.

    Dominique Marin Le 7 janvier 2014 à 11:10
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  • Dans le paysage littéraire français et malgré quelques critiques récurrentes de notre soi disant élite, Anna Gavalda affirme son style, simple en apparence mais éminemment complexe.Derrière leur fraîcheur, ses personnage sont une profondeur d’âme incommensurable. Au-delà de la traditionnelle résilience,ils ont tous un peu de nous en eux, c’est cela la magie Gavalda, faire vibrer les quelques cordes de vie que la société de consommation et de l’urgence ne nous ont pas encore volé....probablement ce qu’elle appelle "l’ivresse"...merci à elle pour ce grave moment de bonheur...

    Hasard Le 24 janvier 2014 à 10:22
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  • A quoi reconnait-on un bon livre ? Si c’est quand on ne peut pas le lâcher tant qu’il n’est pas fini, qu’on pense toute la journée à trouver quelques minutes pour s’allonger dans son canapé et le dévorer alors oui pour moi c’est un bon livre !
    J’attends encore le prochain madame Gavalda !

    Emmanuelle Le 29 janvier 2014 à 08:24
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