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Accueil > Monde | Par Jack Thompson | 8 janvier 2014

Cambodge, la boite de Pandore pourrait-elle s’ouvrir ?

Au pouvoir depuis 1985, le premier ministre Hun Sen se heurte depuis plusieurs mois à une fronde sans précédent. Malgré une croissance remarquable, la stabilité sociale et politique du pays est remise en cause par une opposition sortie ragaillardie d’un scrutin émaillé de fraudes.

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Niché aux pieds de la plus haute tour de Phnom Penh, le "Freedom park" est une petite place aisément saturée par 10.000 personnes. Si exiguë soit-elle, cette esplanade est l’unique carré de liberté accordé aux Cambodgiens pour y exprimer publiquement leurs doléances. Le 26 décembre, ils étaient ainsi 20.000 à déborder dans les rues adjacentes pour entendre les co-leaders de l’opposition Sam Rainsy et Khem Sokha. Ce jour-là, le public était très jeune, avec un grand nombre d’ouvrières du textile en grève générale pour obtenir une revalorisation substantielle des salaires. Arborant des autocollants "160 $ wages", elles réclamaient 80 dollars d’augmentation, soit le doublement instantané des salaires de la première industrie du royaume employant 600.000 personnes.

« Hun Sen dégage ! »

La revendication parait surréaliste. Pourtant, la veille, le gouvernement a virtuellement cédé à cette exigence. En décrétant une hausse de 19 % des salaires (de 80 à 95 $) puis des hausses annuelles qui porteront le smic à 160 $ en 2018, le gouvernement a échelonné sur cinq ans le doublement des salaires. Cette revalorisation peut sembler phénoménale, mais nous sommes au Cambodge. Si le pays bénéficie d’une croissance annuelle oscillant entre 7 et 8 % depuis une décennie, il est aussi en proie à une ruée effrénée vers la terre qui multiplie les laissés-pour-compte. Selon l’ONG Licadho, fin 2012, plus de 2,6 millions d’hectares (22 % de la surface du pays) de concessions foncières ont déjà été attribuées par l’État à des sociétés privées. La Licadho estime que, depuis 2003, ces concessions ont généré plus de 400.000 expulsions. Littéralement, le pays est à vendre. Ceci au profit d’une minorité de privilégiés qui ont amassé en quelques années des fortunes considérables tandis que l’immense majorité du peuple, lui, n’a vu de cette croissance qu’un mirage spéculatif dont il est exclu tant au propre qu’au figuré.

Face à un tel creusement des inégalités, l’impatience des ouvrières du textile est compréhensible. Quand Sam Rainsy et Khem Sokha montent sur la scène du Freedom park et clament qu’ils soutiennent leurs revendications salariales, l’ovation est assourdissante. Depuis la tenue, en juillet 2013, d’un scrutin entaché d’irrégularités massives, l’opposition conteste la légitimité du pouvoir. Les résultats officiels ont donné le Parti du peuple cambodgien (PPC) de l’inamovible premier ministre Hun Sen vainqueur par 200.000 voix de plus que le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) de Sam Rainsy et Khem Sokha. Une victoire à l’arrachée pour l’ex-commandant Khmer Rouge Hun Sen, tandis que le leader de l’opposition Sam Rainsy – gracié la veille du scrutin – n’était même pas inscrit sur les listes électorales et encore moins éligible. Selon toute vraisemblance, l’opposition aurait été en mesure de remporter le scrutin seulement si elle avait eu accès aux médias nationaux intégralement mis sous la coupe du PPC. Au grand dam du pouvoir, les résultats serrés montrent que la conscience politique des électeurs s’est non seulement réveillée, mais qu’en plus, ils osent l’exprimer publiquement. Au plus fort des manifestations de décembre, plus de 50.000 personnes scandant « Hun Sen dégage ! » ont défilé dans les rues de Phnom Penh. Du jamais vu !

Après la carotte, le bâton

Cette situation ne pouvait durer éternellement. Conscient du mécontentement populaire, le pouvoir a alterné répressions a minima et promesses de réformes, puis a laissé la rue s’exprimer. Usant de cette liberté renouvelée, les opposants ont multiplié rassemblements et défilés à travers la capitale. Au fil des semaines, leur nombre a grandi, les chefs de l’opposition se sont enhardis. Début décembre, ils exigent de nouvelles élections et la démission du Premier ministre.
Les syndicats du textile font alors cause commune avec le CNRP, une grève générale est lancée, plus de la moitié des usines ferment. Contre toute attente, le gouvernement fléchit, promettant d’abord de porter les salaires à 95 dollars en avril prochain, avant de reculer encore en promettant 100 dollars dès février. Ce sera l’ultime concession du pouvoir.

Au Freedom Park, Sam Rainsy et Khem Sokha appellent à une nouvelle manifestation monstre contre le pouvoir le dimanche 5 janvier. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, des affrontements entre les ouvriers du textile et les forces de l’ordre se déroulent dans les faubourgs de la capitale. En début d’après-midi du 3 janvier, le boulevard Veng Sreng est jonché de débris, on y croise des gendarmes très remontés en pleine altercation avec un VIP qui, une fois n’est pas coutume, se fait tout petit au volant de sa voiture de sport. Plus loin, des camions barrent le boulevard ; de-ci de-là s’aperçoivent les ruines calcinées de véhicules. Des groupes de manifestants se forment au milieu des gravats, certains agitent leurs frondes. Visiblement, ils veulent encore en découdre. Les tensions sont palpables. Le bilan du jour sera lourd : cinq morts par balles et une quarantaine de blessés. Le lendemain, la répression continue et, cette fois-ci, Hun Sen frappe au cœur. La police suivie d’une centaine de nervis en civils dispersent les manifestants du Freedom Park à coup de barres de fer. En moins de deux heures, tout est terminé, l’unique carré d’expression publique au Cambodge n’est plus. Un laconique message télévisé prévient que tout rassemblement ou défilé est interdit à partir de ce jour « jusqu’à ce que l’opposition retrouve la raison ».

De peur que la grande manifestation prévue le lendemain ne dégénère en violences, le CNRP annule tout. Pour l’heure, la boite de Pandore cambodgienne s’est refermée. Et, vu la présence militaire actuelle dans la capitale, on pressent que le règne sans partage de Samdech Akka Moha Sena Padei Techo Hun Sen, le « Très Honorable Monseigneur et Protecteur Hun Sen » perdurera encore quelques temps.

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Vos réactions

  • Bonjour,

    Voilà 20 ans, après le départ des troupes de l’ONU, les différentes factions politico-militaires cambodgiennes se sont entendues pour se partager le pouvoir, excluant les fidèles les plus radicaux de Pol Pot.
    Sam Rainsy, aujourd’hui figure centrale de l’opposition et tenant d’une démocratie moderne, est de retour sur une scène dont Hun Sen aurait bien voulu l’en effacer à tout jamais. Je me souviens de cette manifestation pacifique de 1997 sur laquelle des individus jamais identifiés ni retrouvés ont balancé des grenades.
    On avait, à l’époque, plus que de fortes présomptions sur une intimidation dont l’ordre venait du haut de l’Etat.
    A l’époque, comme aujourd’hui, les terres cambodgiennes étaient déjà en cours de vente à des groupes étrangers (notamment dans la province de Kompong Cham, riche en plantations d’hévéas).
    A l’époque, comme aujourd’hui, la communauté internationale finançait le budget de l’Etat cambodgien, renforçant la position de Hun Sen et des vassaux. Elle laissait passer les coups de force anti-démocratiques.
    A l’époque, comme aujourd’hui, le clan Hun Sen avait une position centrale dans le business ouvert aux étrangers, prenant ses commissions au passage.
    La différence, c’est peut-être Internet et les fenêtres qu’il ouvre aux démocrates cambodgiens.
    Si, comme vous le dites, Samdech Hun Sen règnera encore longtemps (ou ses fils…), c’est, croyons-y, sans compter la persévérance non pas seulement de Sam Rainsy, mais aussi des journalistes, des blogueurs, des citoyens qui témoignent, filment, enregistrent, publient sans relâche.
    Pour qu’enfin on parle du Cambodge pour autre chose que Pol Pot et Angkor Vat.

    Phil Le 9 janvier 2014 à 10:12
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  • bonjour,

    Oui vous avez tout à fait raison, en septembre je remarquais la même chose avec un autre expatrié de longue date au Cambodge. Finalement au bout de 20 ans ils en sont toujours au même point.

    Ceci dit les pressions n’étaient pas aussi fortes, la ruée sur la terre a prit des proportions invraisemblables à partir de 2005. C’est à mes yeux la principale source des troubles actuels.

    Aujourd’hui c’est le grand calme à Phnom Penh, à croire qu’il ne s’est rien passé voici une semaine.

    Hallucinant.

    Jack Le 10 janvier 2014 à 02:31
  •  
  • Le fable de la Fontaine : "La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf", tous les cambodgiens le connaissent mais à force de se faire manipuler par les politiciens avides du pouvoir ils sont devenus aveugles.

    Une transition en douceur ou le chaos. Les 90% des cambodgiens sont bouddhistes, ils devraient faire leurs choix avec sagesses. Mais les politiciens sans scrupules les poussent à la haine.

    Il faut se mettre dans le contexte, regarder les pays voisins. Le salaire des ouvriers de textile dans plusieurs de ces pays sont inférieurs. Si la pression est trop forte, ces investisseurs partiront. Ce que propose le gouvernement de Mr Hun Sen c’est déjà un bon compromis.

    Quant à l’opposition qui espère le renversement immédiat du pouvoir, a-t-elle la capacité de reprendre la reine ?
    Il ne faut pas oublier que depuis 1991, elle a eu l’opportunité de s’installer durablement au sein du gouvernement mais étant déconnectée du terrain et étant divisée au sein même de leur propre camps , elle a été éclatée en plusieurs parties. Cette semblance d’unité retrouvée ne date que moins d’un an.

    Là aussi, l’opposition doit faire preuve de patience et de sagesse en acceptant les 55 des 123 sièges de l’assemblée et la présidence des commissions qui ont été proposée. C’est une part très important pour faire entendre sa voix quand on sait que lors de la précédente élection en 2008, elle n’avait que 26 sièges.

    Depuis 1970, les divisions ont fait souffrir des générations du peuple khmer mais ces élites cambodgiens n’en tirent jamais des leçons, l’envie de pouvoir et de fortune personnelle étant trop forte.

    SAm Le 12 janvier 2014 à 12:48
       
    • ce sam s’est exprimé aux intérêts du gouvernement pseudo-communiste vietnamien, une propagande vietnamien comme Vietnam + = un site d’information de propagande vietnamienne.
      je le suppose qu’il n’est pas un khmer ou un sympathisant khmer, qu’il est plutôt un vietnamien.
      il faut dire des choses comme elles le sont !!!
      il veut manipuler les opinions publique mais les gens ici ne font pas berner par ses propos mensongers.

      pax et Dēmŏcrĭtēa Le 14 janvier 2014 à 02:53
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  • Pour Sam ! c est une honte ces propos ! tu ne doit pas être un khmer pour tenir ces propos.

    Alan Le 14 janvier 2014 à 00:57
  •  
  • Les hommes politiques cambodgiens excellent dans l’art de manipulation de bas niveau. La seule méthode efficace pour mobiliser, dans son camps, la majorités de cambodgiens peu instruits. Il s’agit de l’incitation à la haine.
    La haine des classes : celle des paysans contre les citadins. Résultat : plus d’un million de cambodgiens tués par ses propres frères khmers rouges de 1975 à 1979.
    La haine raciale en s’appuyant sur les faits d’ une occupation sanglante vietnamienne datant du 17 ème siècle, on pousse les uns à accuser les autres de traîtres-marionnettes des vietnamiens. Attention : "ces sales chiens vietnamiens volent nos terres, tuent nos peuples" ! On peut lire ces cries de haine sur les pages facebook de Sam Rainsy et ici même.

    Alors que ce sont ces vietnamiens qui ont sauvé les cambodgiens d’une génocite perpétrée par les khmers rouges. Une génocite qui menait à une extermination certaine du peuple khmer. Une génocite qui durait 5 ans sans qu’aucune nation intervienne.
    Ce sont ces vietnamiens qui, pendant plusieurs années, ont aidé les cambodgiens à se relever de ZERO car les khmers rouges ont tout détruit. Y compris la dignité du peuple khmer. Avant que l’ONU en vienne prendre le relais 10 ans plus tard.

    Si ces vietnamiens voulaient "avaler" la terre khmer pourquoi ne l’ont-ils pas fait en 1979 pendant qu’ils occupaient tout le territoire cambodgien. Au contraire, ils ont respecté tout le temps la souveraineté du peuple khmer.

    Source : wikipedia

    SAma Le 15 janvier 2014 à 01:04
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