Sur le frontispice de l'Université du Chili, les présidents chiliens affublés de nez de clowns. (Photo : Mathieu Dejean)
Accueil > Monde | Par Mathieu Dejean | 12 décembre 2013

Chili : Bachelet sous pression de l’abstention et de la gauche étudiante

Le second tour de l’élection présidentielle chilienne, prévu ce 15 décembre, devrait confirmer le retour au palais de La Moneda de la candidate socialiste Michelle Bachelet. Ex-présidente de 2006 à 2010, elle est arrivée en tête du premier tour dimanche 17 novembre. Mais le fort taux d’abstention (52%) relativise son succès. Et l’élection d’ex-leaders étudiants au Parlement plaide pour une radicalisation de son programme.

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La candidate socialiste de la Nouvelle Majorité (coalition allant du Parti Démocrate-Chrétien au Parti Communiste) Michelle Bachelet est arrivée en tête du premier tour de l’élection présidentielle chilienne du 17 novembre, avec 46,7% des suffrages exprimés. Sa coalition a également raflé la majorité des sièges (67 sur 120) aux élections parlementaires qui avaient lieu le même jour. Mais ces élections ont surtout été marquées par un taux d’abstention record, et l’élection de quatre ex-leaders étudiants au Parlement.

Abstention record

Moins de la moitié des électeurs chiliens – 48,2% selon le Service Electoral – a voté dimanche 17 novembre. C’est le taux de participation le plus bas enregistré à une élection présidentielle au Chili depuis le retour à la démocratie. Ramené à l’ensemble du corps électoral, le score de Michelle Bachelet se limite donc à un modeste 22,5%.

« C’est un fait politique majeur, commente Franck Gaudichaud, spécialiste du Chili et des mouvements sociaux en Amérique Latine, [1]. La vraie majorité est silencieuse », assène-t-il. « L’abstention est extrêmement élevée, d’autant plus que l’électeur chilien s’est toujours senti particulièrement motivé par les élections présidentielles », abonde le sociologue chilien Felipe Portales.
Comment interpréter une telle désaffection des bureaux de vote ? La réforme de la loi électorale d’octobre 2012 l’explique en partie, puisqu’elle a introduit le vote volontaire et l’inscription automatique sur les registres électoraux, alors qu’auparavant l’inscription était volontaire et le vote obligatoire sous peine d’amende. Mais selon Franck Gaudichaud ce facteur n’est pas déterminant, même si pour la première fois «  les gens ont pu assumer leur volonté de ne pas aller voter ».

« Politicité néolibérale »

Les causes de la désertion des urnes seraient selon lui d’abord liées à une « politicité néolibérale, c’est-à-dire un rejet de la politique en général ». Cette relation désenchantée à la politique au Chili a été mise en évidence de manière éloquente par le rapport 2013 du Latinobarómetro, publié début novembre. Selon cette étude le Chili est le pays le plus « désidéologisé » d’Amérique Latine, 38% des citoyens chiliens ne se situant pas sur l’échelle gauche-droite. C’est aussi le pays où le taux d’intérêt pour la politique est le plus faible : 17% en moyenne depuis 1995. Pas étonnant donc si, selon Felipe Portales, « la sensation d’inutilité du vote est énorme ». « C’est lié à l’histoire politique du pays, explique Franck Gaudichaud. Il y a eu une destruction des espaces de participation politique, par la dictature d’abord, puis par vingt-quatre ans de démocratie néolibérale ».

Une « minorité active » de jeunes, et des intellectuels critiques comme Sergio Grez ont cependant délibérément choisi de ne pas voter, « pour signifier leur rejet d’un système hérité de Pinochet, et leur volonté d’appeler à une Assemblée Constituante [la Constitution actuelle a été élaborée sous Pinochet en 1980, ndlr]. Il y a un secteur libertaire très actif dans la jeunesse, qu’il ne faut pas non-plus négliger », ajoute-t-il. Peu avant le premier tour de l’élection présidentielle, la liste « Luchar » a en effet remporté la présidence de la Fédération des Etudiants de l’Université du Chili (FECH) : une liste qui se revendique de l’anarchisme, et qu’incarne la nouvelle présidente de la FECH Melissa Sepúlveda.

Le ver est dans le fruit ?

Cette volonté manifeste de rupture avec l’ordre établi s’infiltre à l’intérieur-même des institutions, où elle s’avère plus ou moins corrosive. « Le PC a doublé son nombre de sièges au Parlement, passé de trois à six, et prétend y avoir fait entrer les mouvements sociaux, puisque les ex-dirigeantes étudiantes Camila Vallejo et Karol Cariola [toutes deux membres du PC, ndlr] ont été élues députés », explique Franck Gaudichaud. Les ex-dirigeants étudiants Giorgio Jackson (Révolution Démocratique) et Gabriel Boric (Gauche Autonome) ont également été élus au Parlement. La victoire de Gabriel Boric est exceptionnelle : « c’est le seul des ex-leaders étudiants qui a concouru à l’élection en dehors de la Nouvelle Majorité », précise Felipe Portales. « Il a gagné la députation sans l’appui d’aucune des coalitions, et a réussi à rompre le système binominal [instauré par Pinochet, ce système assure le monopole des sièges aux deux blocs majoritaires, ndlr], ce qui n’était encore jamais arrivé », souligne Franck Gaudichaud. Est-ce à dire que le ver est dans le fruit ?

Selon le chercheur, la Nouvelle Majorité, avec les voix de Gabriel Boric et de Giorgio Jackson, « disposera des majorités qualifiées au Parlement pour réformer les lois organiques constitutionnelles ». Ils pourront donc modifier le système électoral binominal, essentiellement antidémocratique, mais aussi le « Plan Laboral » en vigueur depuis 1979, qui prive les travailleurs d’un authentique droit de grève et restreint l’action syndicale, les fonds de pensions privés (AFP) fondés en 1980, et le système d’assurance de santé privé (ISAPRE) créé en 1981. « S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ne veulent pas réformer, conclut-il. En revanche ils n’auront pas la majorité qualifiée des deux-tiers pour lancer la réforme constitutionnelle ». Par ailleurs « Bachelet a répété qu’elle ne souhaitait pas établir une nouvelle Constitution, si ce n’est à travers les canaux institutionnels – ce qui signifie qu’elle rejette l’option de l’Assemblée Constituante », constate Felipe Portales.
Que faire, alors, pour accélérer la transformation sociale et politique face aux velléités réformatrices de Bachelet et au pouvoir tout relatif d’une poignée de députés, même déterminés ? « Les mouvements sociaux de 2011 ont imposé un agenda électoral à la Nouvelle Majorité. Si le programme de Bachelet prévoit, entre autres, une réforme de l’éducation, et sa gratuité progressive au bout de six ans dans les établissements qui reçoivent des subventions d’Etat, c’est grâce à eux », estime Franck Gaudichaud.

Le terreau est là mais le rapport de force encore déséquilibré : pour que des changements substantiels se produisent dans la société chilienne, le mouvement social et ses représentants devront faire preuve d’une grande autonomie, d’un degré de conscience et d’une force exemplaires.

Notes

[1Franck Gaudichaud est notamment l’auteur de Chili 1970-1973, Mille jours qui ébranlèrent le monde (PUR, 2013)

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