Accueil > Monde | Par Mathieu Dejean | 17 décembre 2013

Chili : victoire en trompe l’œil de Michelle Bachelet

La socialiste Michelle Bachelet a remporté dimanche 15 décembre l’élection présidentielle chilienne, avec 62% des suffrages, contre 38% pour sa rivale de droite, Evelyn Matthei. Un score sans appel, qui n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt, alors que 59% des électeurs se sont abstenus.

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La victoire de Michelle Bachelet à l’élection présidentielle chilienne ce dimanche 15 décembre a des allures de village Potemkine : derrière son score imposant (62%) se cache une abstention monstre (59%) ; le soutien qu’elle a obtenu auprès des ex-dirigeants étudiants Camila Vallejo, Carol Cariola (PC) et Giorggio Jackson (Révolution Démocratique) – tous trois élus députés le 17 novembre dernier – dissimule mal la défiance de la base du mouvement étudiant ; et ses déclarations le soir de son élection, selon lesquelles « le rendement financier (« lucro ») ne peut pas être le moteur de l’éducation », et en faveur d’« une nouvelle Constitution » laissent sceptiques ceux qui l’ont déjà connue présidente, de 2006 à 2010. Pour son deuxième et dernier mandat à cette fonction, et alors que le Parti Communiste a intégré sa coalition (la Nouvelle Majorité), la première femme présidente élue d’un pays d’Amérique du Sud peut-elle encore surprendre ?

Désaffection politique
« Le fait politique le plus marquant de cette élection est le taux d’abstention extrêmement élevé, qui atteint le même niveau qu’aux municipales de 2012, commente l’historien chilien Sergio Grez. Cela s’explique par le fait que le vote est désormais volontaire au Chili, alors qu’il était obligatoire sous peine d’amende auparavant. C’est cependant un signe de désaffection politique incontestable ». Celle-ci s’explique par la convergence idéologique du « duopole constitué par l’Alliance (droite) et la Concertation (centre-gauche), qui a consolidé le modèle économique hérité de la dictature de Pinochet », ajoute l’historien. « Il y a une désaffection du bipartisme, provoquée notamment par le mouvement étudiant qui existe depuis trois ans, abonde Antoine Faure, doctorant à l’IEP de Grenoble et spécialiste du Chili contemporain. Celui-ci a réussi à articuler deux générations entres elles – les étudiants et leurs parents – dans la contestation du modèle actuel ». Les porte-paroles du mouvement n’ont d’ailleurs pas appelé à voter Bachelet : qu’il s’agisse de la FECH (Fédération des Etudiants de l’Université du Chili), de l’ACES (Assemblée Coordinatrice des Etudiants du Secondaire), de la FEL (Fédération des Etudiants Libertaires) ou de la Gauche Autonome à travers son député, l’ex-dirigeant étudiant Gabriel Boric, « dans l’ensemble elle ne compte pas avec le soutien du mouvement étudiant », note Sergio Grez.

Ambiguïté programmatique

En trois ans ce mouvement social massif a réussi à imposer ses thèmes à l’agenda politique, et ils ont déteint sur le programme de la Nouvelle Majorité conduite par Michelle Bachelet. Celle-ci promet par exemple de rendre l’éducation publique gratuite au bout de six ans, alors qu’à l’heure actuelle les étudiants des universités étatiques doivent payer des frais annuels de 5000 euros en moyenne. Pourtant la méfiance prévaut, car en mars 2013 la candidate s’était déclarée favorable à un système progressif, pas à la gratuité universelle, avant de corriger le tir, « tout en maintenant intentionnellement une ambigüité sur le contenu de sa réforme », selon Sergio Grez. La principale caractéristique du système éducatif chilien est qu’il obéit au principe de l’aide étatique à la demande, en délivrant des bourses, des crédits, ou en donnant son aval pour que les étudiants les contractent auprès d’une banque. Bachelet ne dit pas si elle souhaite remettre en cause ce principe et augmenter le financement étatique aux institutions publiques, ce que les étudiants réclament depuis 2011.

Nouvelle Majorité, nouvelle Constitution, « Nouvelle fourberie » ?

La nouvelle présidente promet aussi d’œuvrer à l’édification d’une nouvelle Constitution pour remplacer celle imposée par la dictature de Pinochet en 1980. « La Constitution de Pinochet est l’œuvre politique qui consacre les massacres, la répression, les tortures, explique Antoine Faure. Elle conserve un caractère politique, puisqu’elle acte le fait que le « cancer marxiste » est banni de la société chilienne. Changer la Constitution serait donc un acte politique fort : cela représenterait une avancée incroyable pour la mémoire chilienne ». Mais là encore, Bachelet demeure « évasive, selon Sergio Grez. Quand on lui demande si elle veut passer par une Assemblée Constituante, elle dit préférer des moyens institutionnels, ce qui est impossible dans le cadre de la Constitution actuelle ».
Alors que pour la première fois depuis 1970 des communistes pourraient entrer au gouvernement, la comparaison avec l’Unité Populaire est donc malvenue. Peut-on encore espérer ? « Le côté positif, c’est que c’est le deuxième et dernier mandat de Bachelet, par conséquent si elle veut marquer l’histoire, elle peut le faire maintenant. De plus l’intégration du PC dans sa coalition laisse penser qu’elle pourrait avoir une intention réformatrice plus grande qu’en 2006 », avance Antoine Faure. Peut-être le décor en carton-pâte n’est-il donc pas tout à fait artificiel. Mais le sobriquet populaire attribué à la Nouvelle Majorité – « la Nouvelle Fourberie » (« Nueva Pillería ») – laisse planer un doute.

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  • Article très intéressant ! Les communistes pourraient-ils accepter d’entrer dans un organe politique où la Constitution les qualifie de "cancer" ?
    Quelles actions pourraient ils porter afin de secouer M.Bachelet ?

    J’espère retrouver un article aussi bon et complémentaire dans une future édition papier !

    Arthur B-L Le 17 décembre 2013 à 19:09
       
    • Merci Arthur B-L pour votre commentaire bienveillant, et désolé pour le temps de réaction. La question de savoir si les communistes pourront « gauchiser » le mandat de Bachelet, ou « transformer les choses de l’intérieur », comme ils y aspirent, est intéressante. Apparemment ils auront bien des ministres dans le gouvernement de Bachelet, reste à voir à quels postes, quelle volonté et quelle marge de manœuvre ils auront, car dans la coalition les démocrates-chrétiens (historiquement anticommunistes, ce qui rend la Nouvelle Majorité pour le moins originale) pèsent lourd.
      On peut être optimistes. Dans cet article publié aujourd’hui (http://www.elmostrador.cl/opinion/2013/12/26/el-partido-comunista-en-el-gobierno/), le sociologue chilien Tomas Moulian répond à la question que vous posez : « que peut-on attendre de l’incorporation du Parti Communiste dans le gouvernement de Bachelet ? ». Selon lui le PC ne s’éloignera pas du programme de Bachelet, mais pourrait pousser plus loin, et à gauche, certains éléments de son programme, en particulier la réforme constitutionnelle. On peut espérer cela. D’autres sont plus dubitatifs et redoutent le conformisme du PC. Nous verrons.

      Mathieu Dejean Le 26 décembre 2013 à 21:13
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  • Pour bien comprendre la réalité de l’abstention, il faut savoir aussi que maintenant au Chili l’inscription sur les listes est automatique, avant elle était volontaire. En fait le nombre total d’électeurs qui s’est déplacé est quasiment identique à l’élection presidentielle précédente. Mais le vote facultatif et l’inscription obligatoire donne paradoxalement l’impression d’une montée de l’abstention. Ce qui n’est pas tout a fait le cas.

    Michel Matain Le 26 décembre 2013 à 00:15
       
    • Merci Michel Matain pour la précision très juste que vous apportez sur la réforme électorale et l’inscription désormais automatique sur les listes (j’en avais parlé dans cet article : http://www.regards.fr/web/Chili-Bachelet-sous-pression-de-l,7294). Sur l’abstention, la différence entre 2013 et 2009 est effectivement relativement ténue : cette année 5,7 millions d’électeurs se sont déplacés pour voter au second tour de l’élection présidentielle, alors qu’en 2009 ils étaient 7 millions. De plus, Bachelet a été élue cette année avec 3,46 millions de voix, quand elle l’avait été en 2005 avec 3,72 millions de voix : la différence n’est pas énorme. Mais la réforme électorale a dévoilé un aspect demeuré dans l’ombre jusqu’à présent : le silence assourdissant de la majorité des Chiliens, qu’il soit critique ou indifférent.

      Mathieu Dejean Le 26 décembre 2013 à 21:25
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