Henri de Toulouse-Lautrec, Les deux Amantes (vers 1894).
Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 29 avril 2013

Colloque « Au-delà du mariage » : élargir la critique de la norme hétérosexuelle

Le mariage pour tous est désormais inscrit dans les textes. Et après ? Cette question fut au cœur d’un colloque organisé en avril à l’EHESS. La parole à des penseurs qui croient en un au-delà de la loi Taubira.

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« La critique des normes ne vient pas après la bataille pour l’égalité des droits, mais précède cette bataille et l’a rendue possible, nécessaire. » Ainsi s’est exprimé Didier Eribon lors du colloque « Au-delà du mariage. De l’égalité des droits à la critique des normes » organisé à l’EHESS le 8 avril dernier. L’occasion de revenir sur la séquence qui vient de se terminer, de la mettre en perspective géographique et historique et surtout de lui donner des suites. Car pour le philosophe, « la critique de la norme hétérosexuelle doit toujours se renouveler et s’élargir, sinon la bataille pour l’égalité risque de se révéler mutilante et étouffante ». Et le conservatisme pourrait vite revenir par la porte de derrière. Loin de clore le débat, la loi en faveur du mariage pour tous votée le 23 avril doit donc au contraire l’ouvrir. Pour éviter « de masquer, par l’insistance sur une revendication, d’autres formes de vie, d’aspirations, de choix sociaux », de laisser dans l’ombre de l’égalité des droits, la partie immergée de l’iceberg : le genre, la filiation, la sexualité…

Pour l’heure, le compte n’y est pas. Plutôt que de s’éteindre avec le mariage pour tous, les conservatismes se sont déplacés. Certes un homme + une femme ne vaut plus pour le couple… mais vaut plus que jamais pour les parents ! Si l’ovule et le spermatozoïde sont nécessaires pour enfanter, ils le seraient aussi pour élever des petits. Les slogans du type « Un père + une mère, c’est élémentaire » ou « Il n’y a pas d’ovule dans les testicules » en disent long de ce point de vue. Voici donc venu le temps de la biologisation de la filiation. Une croyance désormais légitimée par des cercles « savants » qui prétendent que l’homoparentalité serait impossible car impensable. Une frange de la psychanalyse s’est érigée en gardienne de l’ordre symbolique, soucieuse de protéger les butoirs indépassables de la pensée humaine. Ainsi de Jean-Pierre Winter qui décrétait que « tout enfant est confronté au fait qu’il est né du désir d’un père et d’une mère ». Pour se construire, celui-ci aurait absolument besoin d’un récit des origines reposant sur « l’incomplétude des sexes ».

Œdipe ou la folie ? « Lacan disait que cet Œdipe ne saurait tenir indéfiniment l’affiche dans une société où on assiste à une perte du sens de la tragédie ! », a rappelé la psychanalyste Laurie Laufer lors de cette journée d’études. Sous l’autorité des pères fondateurs, elle s’est attachée à montrer la possibilité d’une autre pratique clinique que celle qui contribue aujourd’hui à transformer la loi morale en loi scientifique. « Oui, reconnaît-elle, certains psychanalystes se sont autoproclamés experts de la santé mentale et autorités morales. » Mais selon elle, ceux qui affirment savoir la norme, naturalisant les différences sexuelles et essentialisant les catégories, oublient que Freud puis Lacan avaient admis en leur temps la dimension plurielle des genres et de la sexualité. Ce qu’elle reproche à ces praticiens ? Leurs discours généraux et normatifs qui reposent sur des notions considérées à tort comme anhistoriques. Comme si leurs lois supposées universelles valaient pour toutes les sociétés et tous les individus. Quoi d’autre ? L’obsession consistant à « chercher une cause à un comportement jugé déviant », doublée d’une idéologie de la « dégénérescence » censée caractériser l’homosexualité. Au départ, pourtant, l’invention de la psychanalyse portait une critique des normes sociales. Il s’agissait de défaire les hiérarchies induisant notamment qu’il existe une identité sexuelle meilleure qu’une autre. « Il y a eu dans ce mouvement un tranchant qui peut rester subversif », estime Laurie Laufer. Du moins si l’on veut bien se souvenir que Freud a entrepris d’effacer radicalement le partage du normal et du pathologique.

Seulement voilà, le retour de la religion sur la scène politique ne facilite pas la tâche aux tenants d’une critique des normes. « En 1998, lorsque Christine Boutin brandit une Bible, elle suscite la désapprobation générale. Aujourd’hui, les mobilisations peuvent se faire explicitement au nom de la religion, avec côte à côte des partis politiques et des églises dans les manifestations », a comparé le sociologue Eric Fassin lors du colloque. « Quand on parle de sexe, souligne-t-il, on parle souvent de race et de nation. » Si bien que les débats autour de l’homosexualité ont vu émerger deux propos en miroir. D’un côté, on assiste à une instrumentalisation de l’égalité des sexes au service de logiques xénophobes et racistes. La grande différence avec « nous », c’est que « eux » seraient homophobes ! D’un autre côté, émerge un discours à gauche qui ne conteste pas les termes du premier. Ainsi pour la porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, « le danger est aujourd’hui l’impérialisme gay » qui cherche à s’imposer aux banlieues dont les habitants auraient pourtant, selon elle, d’autres priorités. Eric Fassin, qui voit là une manière « de reconduire l’opposition entre « eux » et « nous » », s’interroge : « Sommes-nous condamnés à cette alternative ? » Pour en sortir, il propose d’articuler les questions de races et de sexes. D’autant que l’exemple de Christiane Taubira nous y invite : celle qui a porté la proposition du mariage pour tous faisait inscrire dans les textes, en 2001, la reconnaissance de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

La loi votée il y a quelques jours est venue bouleverser un a-priori. « Nous avons assisté à l’effondrement des discours pseudo-savants décrétant l’impossibilité de changer le droit », s’est félicité Didier Eribon. La preuve que le droit n’est ni intemporel, ni inéluctable, qu’il n’est pas qu’un bon petit soldat... L’horizon ? « Travailler à l’élargissement jamais clos des possibilités, notamment juridiques, auxquels peuvent aspirer les individus ». Pour critiquer les verdicts qui s’emparent de nos vies, la loi peut donc servir d’outil.

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  • Si je comprends bien, vous avez tout bon, tout juste et les autres ont tout mauvais, tout faux. On se demande sur quoi vous pourriez fonder votre argumentaire si les "autres" n’étaient pas là, s’ils n’existaient pas.
    Pour ma part je cherche -mais en vain- un discours qui synthétiserait tous les points de vue. Je ne le trouve pas.
    Ce que je trouve déplorable dans votre texte c’est la juxtaposition d’arguments qui se veulent scientifiques (Lacan, Freud...) et d’arguments cherchant à ridiculiser vos adversaires (les slogans de Boutin sont certes pathétiques, mais voyez, écoutez ceux de ses adversaires ils le sont tout autant). Les lois ne sont pas universelles dîtes-vous, mais si je comprends bien votre état d’esprit, vous aimeriez que les vôtres le soient.

    Beau Marie-France Le 6 juillet 2013 à 13:52
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