Accueil > Culture | Par Jérôme Latta | 18 mai 2015

Daredevil, enfin un super-héros de gauche ?

La série Daredevil, diffusée depuis quelques semaines, propose un divertissement efficace, mais aussi un propos politique assez singulier : l’ennemi de Daredevil, c’est la finance, et c’est elle qui porte le masque.

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Adaptée de la bande dessinée classique de Stan Lee, actuellement diffusée en France par Netflix, la série se déroule à notre époque, mais son décor semble intemporel, comme empreint du New York des années 50 ou 60. Ce traitement, habile, était contraint : le quartier de Hell’s Kitchen, aujourd’hui totalement gentrifié, ne pourrait plus prétendre être la zone pauvre et minée par le crime et la corruption de l’histoire originelle. Mais, terreau de nombreuses histoires de la culture populaire américaine (celle de West Side Story par exemple) narrant la réussite de personnages issus de milieux pauvres, Hell’s Kitchen est utilisé ici pour sa dimension symbolique.

La douloureuse genèse du super-héros

Un intérêt majeur de cette saison est qu’elle étire sur treize épisode une des figures imposées du genre, autour de cette interrogation : une fois doté de super-pouvoirs, quel super-héros devient-on ? Le parti pris est poussé assez loin, puisque le personnage interprété par Charlie Cox (vu dans Boardwalk Empire) n’héritera d’un costume et d’un nom de baptême qu’à la toute fin de la saison.

Auparavant, il évolue dans une tenue noire improvisée, à rebours des panoplies iconiques, et il subit diverses appellations rarement flatteuses de la part des médias : il est moins intéressé par la construction d’un personnage que par la poursuite des malfrats et la réparation de leurs méfaits, voire par la réparation de ses propres agissements ou de ses mensonges auprès de ses proches.

Daredevil n’est pas seulement humain par des états d’âme devenus une caractéristique inhérente aux super-héros modernes (qui ne savent notamment plus toujours de quel côté de la frontière entre le bien et le mal ils se trouvent). Ses pouvoirs de non-voyant ne sont jamais qu’une exacerbation de ses sens – une hypersensibilité – associée à la maîtrise d’un art martial qui dénote plutôt dans cet univers : la boxe, héritage de son père. Sensible, il l’est aussi aux coups, qu’il encaisse en abondance, finissant régulièrement tailladé et cassé faute de cuirasse.

Wilson Fisk, allégorie de la mafia financière

Pour sa part, le "méchant", Wilson Fisk (Vincent d’Onofrio), obéit à une convention elle aussi traditionnelle, en ce qu’il incarne une sorte de double, négatif, du héros positif. Comme Murdock, il est issu d’une famille pauvre de Hell’s Kitchen, et comme lui, son père est mort – à ceci près qu’il l’a tué de ses propres mains, là où Murdock ne porte qu’une responsabilité indirecte [1]. Le personnage révèle son ambiguïté quand il tombe – éperdument – amoureux d’une galeriste d’art contemporain, devant laquelle il trahit une maladresse très humaine.

Mais, et c’est là que le sous-texte politique s’épaissit, Wilson Fisk ne représente pas seulement une figure du super-méchant, mais tout un système dont il est moins l’ordonnateur qu’à la fois la façade et la figure symbolique : ces multinationales impliquées dans l’intrigue dont il incarne la brutalité absolue, ces cabinets d’avocat qui les défendent et ces conseillers en communication qui les travestissent [2].

Fisk, clandestinement puis publiquement lorsqu’il lance sa carrière politique afin de faire cesser les rumeurs et prévenir les accusations, ne cesse de prétendre qu’il veut sauver sa ville et donner un meilleur sort à ses habitants. Avec les médias dans sa poche (celle où se trouvent les dollars), la mystification fonctionne parfaitement. Expulsions forcées et assassinats ponctuent l’opération de nettoyage d’un quartier pauvre, livré à diverses factions mafieuses. L’identification directe entre le monde des grandes entreprises et la mafia n’est pas le moindre intérêt de la série…

Un parfum d’Occupy

La justice, comme notre héros, est censée être aveugle : qu’il soit avocat dans le civil place cette problématique au centre de l’intrigue, avec ses inévitables cas de conscience. Car d’évidence, la justice est insuffisante, voire impuissante, face à Wilson Fisk et son pouvoir de corruption. Dès lors, la tentation, ô combien classique, est de rendre la justice soi-même [3]. Ce dilemme fait ainsi l’objet de discussions récurrentes avec un prêtre, sous le sceau de la confession puis de l’amitié. Trop catho, trop "moral", trop justicier pour être progressiste, Daredevil ? Disons plutôt : trop partagé, trop schizophrène – comme la plupart de ses confrères en justaucorps.

En réalité, la vraie figure "de gauche" (américaine) est interprétée par le journaliste incorruptible et solitaire Ben Urich (Vondie Curtis-Hall), dont le propos, résumé en voix off en conclusion du huitième épisode, prend des accents d’Occupy Wall Street et entre en résonance avec le débat actuel, aux États-Unis, sur les inégalités :

« Certains reçoivent plus qu’ils ne le méritent, parce qu’ils se croient différents des autres, parce qu’ils pensent que les règles que suivent les gens comme vous et moi, qui doivent se battre et travailler simplement pour vivre, ne s’appliquent pas à eux. Ils pensent pouvoir faire tout ce qu’ils veulent et vivre éternellement heureux pendant que nous autres souffrons. Ils agissent dans l’ombre, l’ombre projetée par notre indifférence, notre manque flagrant d’intérêt pour tout ce qui ne nous affecte pas directement. Ou peut-être n’est-ce que l’ombre de notre lassitude, si fatigués que nous sommes de devoir nous frayer un chemin vers une classe moyenne qui n’existe plus, à cause de ceux qui prennent plus que ce qu’ils méritent. Et qui continuent à prendre, jusqu’à ce qu’il ne nous reste plus que le souvenir d’une époque révolue, quand le monde des affaires n’avait pas encore décidé que nous ne comptions plus pour rien. »

Une note politique

Ce Daredevil n’est donc probablement pas un super-héros "de gauche", du moins pas aussi explicitement que le beaucoup plus confidentiel Green Arrow (et sa référence à Robin des Bois), ni à la manière anarchisante de Wolverine. Mais la série, au fil d’une intrigue foisonnante, porte un message rarement aussi explicite ailleurs. Sans chercher à démêler ce qui relève de l’intention des auteurs ou simplement d’un air du temps qu’ils ont ainsi traduit, cette teneur politique est à souligner.

Marvel’s Daredevil a d’autres qualités, comme ses trois principaux personnages féminins ou son générique (encore un morceau de bravoure esthétique), et quelques défauts, comme ses bagarres qui s’éternisent et une violence parfois gratuite. La série ne saurait rivaliser – en invention et en épaisseur – avec des productions récentes comme Fargo, Better Call Saul ou True Detective. Mais dans la case "divertissement", elle est en soi assez accomplie et il est d’autant plus intéressant de considérer son contenu idéologique particulier.

La prochaine saison présentera probablement moins d’intérêt, dans la mesure où elle mettra en scène, cette fois, un super-héros qui aura achevé sa genèse. On pourra toutefois suivre comment évolue le propos. En attendant l’avènement de Marxman, le super-héros barbu qui viendra rétrospectivement flanquer des roustes à Ronald Reagan et Margaret Thatcher pour vaincre les forces obscures du capitalisme financier (scénario Frédéric Lordon, dialogues Jean-Luc Mélenchon, musique Arnaud Fleurent-Didier).

Notes

[1C’est pour être digne aux yeux de son fils que papa Murdock refuse de se coucher lors d’un combat truqué, s’exposant aux représailles.

[2Inversement, la justice que défend Matt Murdock n’est au moins pas celle des prestigieux cabinets d’avocats qu’avec son ami et associé Foggy il s’est refusé à rejoindre, choisissant la précarité d’une étude sans prestige ni clients solvables.

[3Pour autant, s’il ressent l’obligation morale d’intervenir, Daredevil se refuse longtemps à tuer.

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