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Accueil > Politique | Par Cédric Durand, Razmig Keucheyan | 7 janvier 2014

Désobéir à l’Union européenne

Parti pris : Cédric Durand et Razmig Keucheyan – L’abandon par les élites européennes de toute ambition de progrès social, au profit d’une gestion de la stagnation, ne laisse d’autre solution que la rupture avec l’UE.

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On a les rêves qu’on peut. Il n’y a pas si longtemps, les élites européennes ambitionnaient, dans le cadre de la stratégie de Lisbonne, de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ».

« Les élites européennes ont désormais intégré qu’un taux de chômage à 10% ou 12% est une donnée irréductible de la situation »

La crise est passée par là, et avec elle un long cortège de convulsions financières et de psychodrames institutionnels. Des ambitions d’autrefois il ne reste aujourd’hui plus rien : l’agenda de la compétitivité et de l’innovation n’a généré ni croissance, ni progrès social, ni encore moins de solutions aux grands défis écologiques de notre temps. À quoi rêvent désormais les élites européennes ? De stabilité. Que la catastrophe ralentisse son cours et leur laisse un peu de répit, ne serait-ce que pour quelque temps. C’est ce qui ressort des récents propos de Mario Draghi, le patron de la Banque centrale européenne, l’un des hommes les plus puissants du continent.

Contre toute attente, la tonalité des entretiens accordés la semaine passée par Draghi à la presse est optimiste. Il n’est bien sûr plus question de faire de l’UE l’économie « la plus dynamique du monde », et pas davantage d’y promouvoir la « cohésion sociale  ». Draghi se réjouit désormais de ce que le chômage semble se stabiliser en Europe à 12%. Le rythme de la croissance, ajoute-t-il, atteindra – peut-être – de 1,1% à 1,5%. Les mots « stabilité » et « stabiliser » sont prononcés pas moins de sept fois dans un entretien paru fin décembre dans le JDD. Les « incertitudes refluent », dit-il, invitant les gouvernements à « continuer sur le chemin des réformes ».

À la lecture des propos de Mario Draghi, une conclusion s’impose : les élites européennes – la frange de ces élites la moins encline à se raconter des histoires – ont désormais intégré qu’un taux de chômage à 10% ou 12% est une donnée irréductible de la situation. Elles ont intégré, par la même occasion, que la croissance restera déprimée, s’élevant au mieux à 1,5%, plus probablement autour de 0,5%. À supposer même que les « nouveaux modèles de croissance » que Draghi appelle de ses vœux voient le jour, leurs effets sur l’emploi ne se feraient sentir que dans des années, voire des décennies. Adieu la stratégie de Lisbonne. Gouverner la stagnation, tel est le nouvel horizon des dirigeants de l’UE.

« L’ "euro-keynésianisme" dont il était encore question au début de la crise n’est plus qu’un lointain souvenir »

Depuis le 19e siècle, les avancées démocratiques sont indissociables du développement économique et social. Les périodes de crise, quant à elles, génèrent souvent des raidissements autoritaires. Conformément à cette règle, la stagnation qui s’installe donne lieu à des processus de régression démocratique. En réponse à la crise, les États européens ont accepté un "grand bond en avant" dans l’intégration européenne. Ils ont pour cela abdiqué l’essentiel de leur capacité d’initiative en matière économique, au profit d’institutions de l’UE – comme la Banque centrale – dont les fondements démocratiques sont dans le meilleur des cas très faibles, mais le plus souvent inexistants.

Si la fabrique du politique est désormais européenne, cela n’implique pas pour autant que la vie politique elle-même le soit devenue. Le fossé ne cesse de se creuser entre l’échelon continental et national : au premier l’initiative de la politique économique, au second le débat démocratique. En l’absence de mouvement social à l’échelle du continent, ce fossé va continuer à se creuser, et la dé-démocratisation s’accentuer. Dans ce contexte, l’émergence d’une majorité de gauche en rupture avec le néolibéralisme, en capacité de gouverner l’UE, est tout simplement inconcevable. L’ "euro-keynésianisme" dont il était encore question au début de la crise n’est plus qu’un lointain souvenir.

Pourtant, les partis de la gauche européenne (PGE), réunis récemment en congrès à Madrid, semblent encore attachés à cette option. Un budget européen substantiel et une banque centrale soutenant les finances publiques, des investissements dans les infrastructures écologiques et une assurance chômage continentale, parmi d’autres mesures, permettraient à leurs yeux l’émergence d’une autre Europe. Hélas, les obstacles à la mise en œuvre d’un tel programme sont infranchissables. Ces mesures sont contraires au code génétique des traités européens en vigueur. La construction de l’Europe s’est effectuée autour du projet "ordo-libéral" d’économie sociale de marché. Comme l’a montré Michel Foucault, dans cette perspective, « la forme fondamentale de la politique sociale, ça ne doit pas être quelque chose qui viendrait contrebattre la politique économique et la compenser ».

« Ce n’est qu’une fois la rupture avec l’UE consommée que la vraie politique pourra commencer »

Il s’agit au contraire de permettre la prise en charge par le marché de l’ensemble des besoins sociaux. Le principe contraignant de concurrence libre et non-faussée, l’indépendance de la banque centrale, les limites à la politique budgétaire, la libre circulation des capitaux, l’absence de politique sociale unifiée, découlent mécaniquement de ces prémisses. Prétendre réorienter l’Europe suppose donc au préalable de briser cette machine infernale.

Au cas où elle connaîtrait des succès électoraux dans un ou plusieurs pays, ce qui est tout à fait possible, une gauche en rupture avec le néolibéralisme sera donc placée devant une alternative implacable : ravaler ses ambitions de transformation écologique et sociale afin de devenir euro-compatible, ou désobéir et in fine rompre avec l’UE. Il n’y a pas de troisième possibilité. Ce n’est qu’une fois la rupture avec l’UE consommée que la vraie politique pourra commencer : politique de plein emploi, réorientation de l’économie en fonction des besoins sociaux, intégration internationale solidaire, planification de la transition écologique…

Laisser imaginer, comme le font des secteurs majoritaires de la "gauche de la gauche", qu’une « autre Europe est possible » à partir de celle qui existe, comporte un risque : celui de susciter le pessimisme et la désespérance parmi les militants et les électeurs. D’ici aux élections européennes de juin prochain, clarifier cette question est donc une nécessité. Un seul mot d’ordre s’impose pour cette campagne : désobéissance à l’Union européenne !

Cédric Durand est maître de conférences en économie à Paris 13

Razmig Keucheyan est maître de conférences en sociologie à Paris 4

LIRE AUSSI : "Désobéir à l’Union européenne, pour faire quoi ?", de Pierre Khalfa

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  • Enfin !
    Ce ralliement à une rupture franche avec l’U.E. est une avancée sérieuse avec l’irénisme dans lequel surnage une partie de la gauche de gauche. Et il est grand temps.
    Car ceux qui apparaissent comme en avance sur cette question (souvenons-nous du mot d’ordre "L’arnaque" du FN lors des élections européennes de 2008) font finir par rallier à eux tout ce qui reste de populaire à gauche.
    Que le PCf cesse de jouer de malice avec son "Changer l’Europe".
    Si ce parti n’avance pas sur cette question, parions que le FdG sera condamné en mai prochain à un résultat riquiqui, handicapé déjà par ce type d’élection qui voit sur-représentées les couches moyennes au détriment de la masse populaire, majoritaire socialement mais marginalisée politiquement.
    La gauche de gauche ne doit pas craindre le politiquement incorrect.
    Mieux, elle doit discuter au FN la nation.
    Faute de quoi, toutes les actions entreprises par le FdG se révèleront vaines.
    Dessiner un projet national solidaire, en particulier en matière de création d’emplois, voilà ce à quoi doit s’atteler la gauche. Le reste est littérature pour idéologues.

    Marquis Le 7 janvier 2014 à 16:34
  •  
  • J’ai l’impression que l’on craint d’exprimer quelque chose qui semble économiquement incorrect, et que l’on rejette tout sur une conception de l’Europe.
    Je suis pour une économie administrée avec des objectifs humains et à long terme. Et donc là, il ne s’agit plus d’arbitrer entre économie de l’offre et de la demande. Je suis pour un contrôle absolu des opérations bancaires du genre contrôle des changes, on doit ignorer les concepts de croissance de richesse et privilégier le développement, entrer comme R.PASSET le propose dans un autre paradigme. Avoir ma vision passe par un rejet de l’Europe, comme il passe par un rejet du libéralisme,
    On est quand même dans une situation où :
    1) il y a surproduction,
    2) il y a crise des débouchés
    3) il y a externalisation de nos problèmes, même avec Hollande on fait un guéguerre pour exporter nos contradictions,
    4) ça ne vous rappelle rien ? (une certaine analyse marxiste avec la baisse tendancielle des taux de profits...)
    Je ne veux pas faire tous les amalgames, mais un certain volontarisme manque : on a l’alternative SOCIALISME (pas n’importe lequel, à organiser) ou barbarie ?
    à qui profite l’économie (voir les retraites chapeau chez Peugeot) ? à qui profitent les banques (connaissez vous les rémunérations des traders sur ces marchés virtuels hallucinants, vous ne connaissez pas les marché, où trois économistes de merde donnent des notes à des Etats dans des agences ) ?
    pour avoir audité des entreprises qui se proposaient d’externaliser depuis la France vers la Roumanie des services administratifs (avec des salariés à 25K€ par an), sans revoir les salaires de leurs dirigeants (à 30k€ par mois), on envie de hurler.
    IL FAUT UN CONTROLE DE TOUT CELA pourquoi pas un contrôle social, l’ANI en France est une rigolade. Etre au chomdu empêche de réfléchir vous avez des préoccupations de technocrates, on plonge dans la misère, alors qu’on n’ajamais été aussi riches. Quand Castel écrivait la métamorphose de la question sociale, il ne se tropmpait pas, sauf que ceci est étendu à l’ensemble de la société. Mon indignation est infinie.

    Gérard GENTIL Le 8 janvier 2014 à 11:36
  •  
  • Concernant le débat au sein du front de gauche, je pense que vous n’avez pas lu le livre de Jacques Généreux " Nous on peut" préfacé par Jean Luc Mélenchon.
    Dans ce livre J Généreux indique comment un gouvernement du FDG désobéirai aux traités européens (sur la base d’un choix des français) et pourrai entrainer d’autres pays dans une remise à plat des politiques en europe.

    Michel Got Le 8 janvier 2014 à 14:44
       
    • C’est touchant cet angélisme. Mélenchon avec ses petites mimines va faire plier tous les autres pays. On y croit autant que le SMIC à 1700 €.

      mangouste Le 8 janvier 2014 à 19:12
  •  
  • "désobéir et in fine rompre"... la posture n’est pas très claire, dans la mesure où en cas de "désobéissance", il appartiendrait à l’UE de "virer" (ou non) le pays désobéissant. S’il s’agit de la Grèce (le seul pays où la gauche puisse raisonnablement prétendre arriver au pouvoir dans un délai raisonnable), il semble claire que la désobéissance impose la rupture. S’il s’agissait de la France, on peut tout imaginer...

    Laurent Lévy Le 8 janvier 2014 à 23:32
  •  
  • C’est ce que propose très clairement l’UPR , un petit parti politique nouveau et inconnu - très intérressantes conf sur l’histoire de la création de l’Europe et ses conséquences sur la France. A voir pour s’instruire même si on ne vote pas pour eux.

    Elido Le 9 janvier 2014 à 10:05
  •  
  • Tout à fait d’accord avec Elido.
    On entend toujours "changer l’Europe" ou lui "désobéir"… avec le succès que l’on connait à ces méthodes.
    Alors qu’il serait si simple de la quitter…
    Oui, renseignez-vous sur l’UPR. Ce qu’ils proposent est clair, net, très argumenté, sans slogans creux et ne change pas tous les 4 matins.

    José Le 9 janvier 2014 à 11:49
  •  
  • Il y a de nombreux mouvements politiques à "gauche" (pour faire vite), qui prônent la sortie de l’UE et de l’euro .

     Le PRCF
     les clubs "Penser la France"
     le M’PEP ( Mouvement politique d’émancipation populaire)

    La souveraineté nationale sur le plan commerciale
    ( protectionnisme universaliste) , monétaire et militaire ne serait en rien une aggravation de la pensée xénophobe et nationaliste. Bien au contraire elle serait la base d’une nouvelle coopération entre les Etats et les peuples . Relisons Jaurès : "C’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles" et inspirons nous de la charte de la Havane et de la déclaration de Philadelphie pour le plein emploi.
    Il est temps ...

    amicalement

    Patrice Le 10 janvier 2014 à 11:08
  •  
  • serrurier marseille picard

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    Le 25 juin 2014 à 16:46
  •  
  • Voici encore un bon avis, je reste dans l’attente de lire tous vos articles.
    Stella resultat bac 2014

    Stella Le 1er juillet 2014 à 12:20
  •  
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