David Graeber
Accueil > Economie | Par Nicolas Haeringer | 11 octobre 2013

« Dette, 5 000 ans d’histoire », entretien avec David Graeber

L’un des grands mérites de Dette, 5000 ans d’histoire,
l’ouvrage passionnant de l’anthropologue
David Graeber, est de montrer comment
la dette est à l’origine d’un système de
domination qui, en transformant des victimes
(les débiteurs) en coupables sommés
de rembourser ce qu’ils doivent,
permet au pouvoir de se maintenir.
Il pose ainsi les bases d’une revendication
politique majeure, alternative
radicale aux politiques d’austérité
 : l’annulation de la dette, qu’elle
soit publique ou privée. Entretien [1]

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr. Votre livre fait le récit de la
dette, de ses relations avec la monnaie,
de la manière dont elle permet
au pouvoir de se maintenir. Il décrit
la manière dont s’opèrent les renversements
moraux qui permettent
de transformer des victimes en coupables,
tout en montrant comment
ces renversements s’appuient sur la
force, notamment de l’armée, pour
se traduire concrètement en actes.
Mais vous faites également l’histoire
des annulations et des effacements
de dette. Pouvez-vous revenir
sur les exemples historiques les
plus marquants ?

David Graeber. L’un des principaux
arguments de mon livre, c’est de montrer
comment alternent, dans l’histoire
eurasienne, des périodes dominées par
la monnaie virtuelle de crédit et d’autre
part le lingot.
Bien sûr, à chaque période, la monnaie
est les deux à la fois : la monnaie
physique existe toujours sous une
forme ou une autre, il en va de même
pour le crédit.
Mais leur importance respective change
au fil du temps. Au départ, la monnaie virtuelle de crédit est la forme dominante.
L’invention des pièces de monnaie
représente un basculement important
vers la monnaie physique, avant un
retour, au Moyen-Âge, des systèmes de
crédit. Le mouvement s’inverse autour
de 1450, qui marque un retour de l’or et
de l’argent, jusqu’en 1971.
Au cours des périodes dominées par
la monnaie virtuelle de crédit, la monnaie
est considérée comme étant une
relation sociale, plutôt que comme
un objet physique.
Elle représente une série de promesses
réciproques. Cela a deux conséquences.
En premier lieu, il y a dans ce système
de crédit un danger majeur à ce que
les choses deviennent incontrôlables,
et que les personnes qui créent le
crédit finissent par réduire les autres
à l’état de péons.
La grande crise sociale de l’Antiquité
s’est précisément jouée sur la peur
que les gens perdent leurs terres,
leurs champs, leurs troupeaux, et qu’ils
finissent par devoir vendre comme
esclaves leurs fils et leurs filles, voire
par se vendre eux-mêmes. Pour éviter
que ça ne se produise, il fallait inventer
certains mécanismes. Et le fait que
la monnaie soit à l’époque considérée
comme une relation sociale avant d’être
un objet physique rendait les choses
plus faciles à faire.

La Mésopotamie antique en est le premier
exemple. Lorsqu’il apparaissait
clair qu’on allait perdre définitivement le
contrôle du système, les dettes étaient
tout simplement annulées. Généralement,
la dette commerciale, qui était
comptabilisée par l’argent, était maintenue,
mais la dette des consommateurs,
comptabilisée en grain, était annulée.
Les péons étaient autorisés à rentrer
chez eux. D’ailleurs, le premier mot de
l’histoire humaine qui signifie « liberté »
est un terme sumérien, « amargi », qui
veut littéralement dire « retour chez sa
mère » : c’était le terme qu’on employait
pour dire qu’on était libéré de la dette.
Ces annulations ont été systématisées
dans un cycle régulier de sept ans de
jubilé. Il y a bien sûr des controverses
pour savoir quelle était l’importance précise
de ses annulations de dette, mais
ce que nous savons avec certitude, c’est
qu’elles avaient véritablement lieu.

Au Moyen-Âge, il y a eu d’autres approches
 : l’interdiction du péonage lié
à la dette, déclaré hors-la-loi, au moins dans la chrétienté et dans l’Islam. On
a longtemps pensé que ces interdictions
n’étaient jamais vraiment mises
en oeuvre, mais on a désormais les
preuves du contraire. En Chine, il y avait
à l’inverse toujours des annulations
périodiques de la dette.
Ce que je veux dire, c’est qu’il y a,
à travers l’histoire, toujours eu des
formes d’annulation de la dette, qu’il
s’agisse d’effacer périodiquement les
registres de dette, ou bien d’interdire
l’asservissement lié à la dette.

 Mais la situation change dans
la période récente : la dette privée, qui
a explosé, n’est pas annulée.
 

En 1971, après la décision
de Nixon de l’inconvertibilité du
dollar en or, nous sommes brusquement
entrés dans une nouvelle période de
monnaie virtuelle.
Elle aurait normalement dû s’accompagner
de la création de larges institutions
qui protègent les débiteurs des créditeurs.
Mais il s’est passé exactement
l’inverse. Le FMI, l’OMC, les institutions
de Bretton Woods, les multinationales
de la finance comme Goldmansachs,
etc. ont fini par constituer la première
bureaucratie mondiale – à laquelle on
peut inclure les ONG mondiales, qui en
sont en quelque sorte le bras gauche.
Il s’agit de la première bureaucratie
administrative à l’échelle de la planète
qui agit pour protéger les créditeurs
contre les débiteurs. Pour le FMI, par
exemple, personne ne doit jamais être
en défaut de remboursement d’un
prêt. C’est un principe absurde, un
non-sens économique.
Il se passe donc l’inverse de ce à quoi
on devait historiquement s’attendre.
Ce qui suit est donc assez prévisible :
nous traversons une série de crises
massives de la dette, qui se succèdent
les unes aux autres à partir de ce que
nous avons appelé la crise de la dette
du Tiers-monde.

 L’annulation de la dette estelle
une garantie que les richesses
seront également réparties ? S’accompagne-
t-elle systématiquement
de plus de démocratie, de plus
de liberté ? Les exemples récents
d’annulation en font douter : dans le
sillage des révolutions de 2011, l’Arabie
Saoudite, et, plus récemment, les Émirats arabes unis ou encore le
Bahreïn, ont mis en oeuvre des politiques
d’annulation de la dette, indirectement
(via des prêts à taux zéro
massifs) ou indirectement. Est-ce
que ça ne représente pas un contreexemple
à ce que vous prônez ?
 

Je suis tout à fait d’accord
avec ça : l’abolition de la dette
seule n’est pas une réponse satisfaisante.
En revanche, c’est un élément
indispensable à une réponse satisfaisante.
D’ailleurs, si vous regardez ce
qui s’est passé à travers l’histoire, vous
pouvez constater que les annulations
de dette étaient instituées par les autorités
pour éviter les actions révolutionnaires,
empêcher un changement social
plus profond, etc.

Quand je suggère qu’on annule la
dette aujourd’hui, je ne propose pas
ça comme solution à nos problèmes,
mais plutôt comme une manière de
libérer l’espace conceptuel. Ce que je
veux dire par là, c’est que notre mentalité
reste marquée par l’époque de
l’équivalent-or, que nous restons
convaincus que l’argent est une chose.
La crise de 2008 nous a montré à quel
point tout cela n’était plus valable. Bien
sûr, quand les riches doivent de l’argent,
ils peuvent faire disparaître des milliards
de dollars d’un coup de baguette magique.
Ça n’est d’ailleurs pas nouveau
– quand ce sont les riches qui doivent
de l’argent aux pauvres, la dette a toujours
été négociable, alors qu’elle est
ferme lorsque ce sont les pauvres qui
doivent aux riches.

La raison pour laquelle je propose un
jubilé, c’est pour marquer le coup, pour
que nous réalisions que l’argent est
essentiellement une relation sociale et
non une chose ou un objet, qu’il s’agit
d’une promesse que nous nous faisons
les uns aux autres. Si la démocratie
doit signifier quelque chose,
je crois que c’est précisément cela :
que chacun ait son mot à dire sur ces
promesses que nous nous faisons, et
puisse notamment décider lesquelles
d’entre elles peuvent être renégociées si
les circonstances changent.

 Dans un article paru dans
la revue d’Occupy Wall Street, Tidal,
vous expliquez d’ailleurs que l’enjeu
n’est pas tant de discuter pour savoir
si une telle annulation aura lieu, mais
de penser ce qui la suivra. Pouvezvous
en dire plus ?
 

La question de savoir s’il
y aura une annulation de la dette n’en
est pour moi pas une. Si vous discutez
avec les membres honnêtes de la classe
dirigeante, ils disent tous que la dette
sera annulée, qu’il n’y a aucun moyen
de l’éviter.
Ce dont nous devons parler, c’est de la
manière dont elle se fera, de la forme
qu’elle prendra. Est-ce qu’elle sera instituée
par en haut, comme un moyen de
préserver autant que possible les inégalités
sociales et les relations sociales
telles qu’elles existent, ou bien s’agira-til
d’une annulation par le bas, d’un outil
pour transformer radicalement les relations
sociales existantes.
Je suis très attaché au fait qu’Occupy
Wall Street n’ait pas formulé de
revendications. Mais c’est pour ça que
je dis, dans cet article, que si je devais
en formuler une, ce serait l’annulation
générale de la dette, combinée à un
mouvement de réduction du temps de
travail vers 20 ou 15 heures hebdomadaires.
C’est d’ailleurs le meilleur moyen
de résoudre ensemble, au moins temporairement,
la crise environnementale
et la crise sociale. C’est de ce genre
de jubilé dont je parle.

Dette, 5 000 ans d’histoire, de David
Graeber, éd. Les Liens qui libèrent, 29,90 euros.

Notes

[1Il s’agit de la transcription partielle d’un
débat organisé par Attac France, Mediapart
et la revue Mouvements à la Maison
de la Poésie de Paris, le 30 septembre
2013, à l’occasion de la parution de
l’ouvrage de David Graeber.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?