Samedi 14 septembre, devant le Bundestag à Berlin, manifestation pour le droit de vote des binationaux en Allemagne (photo: Jede Stimme)
Accueil > Monde | Reportage par Alicia Bourabaâ | 24 septembre 2013

En Allemagne, les binationaux privés de vote

Nés dans le pays, travailleurs, contribuables, ces Allemands de naissance ou d’adoption ont dû une fois de plus regarder les élections, qui se sont déroulées dimanche 22 septembre, se faire sans eux. En cause, l’interdiction de la double nationalité qui les maintient au ban du jeu démocratique.

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Pour Aziz, la question ne se pose pas. Son appartenance à l’Allemagne n’a rien à voir avec la couleur de ses papiers. Né en Rhénanie du Nord, le jeune trentenaire a pris la nationalité germanique sur le tard. Ses parents kurdes de Turquie sont arrivés en Allemagne dans les années 1970 pour rejoindre le grand-père, déjà installé dans le pays comme « Gastarbeiter », travailleur immigré. « Le provisoire est devenu définitif », s’amuse t-il. Le jeune homme et sa fratrie on été scolarisés dans les écoles publiques, ses parents ont adopté les codes, la langue et tous les artifices culturels propres au pays. Un parcours classique d’intégration que le jeune homme normalise à l’âge de 23 ans, en remplissant un formulaire d’obtention de nationalité allemande. Dimanche 22 septembre, Aziz s’est rendu dans un bureau de vote, donner sa voix à un député du SPD, le parti des sociaux-démocrates. 

Détenteur d’un passeport turc, le jeune homme ne devrait pourtant pas être légalement autorisé à participer au jeu démocratique allemand. Mais Aziz fait partie des exceptions. Une erreur administrative lui permet de conserver la double nationalité. Une anecdote qu’il raconte avec légèreté mais qui lui garantit en Allemagne le statut de citoyen à part entière. 

Car malgré la consécration du droit du sol depuis la réforme de la naturalisation en 2000, l’obtention de la nationalité allemande reste soumise à un ensemble de restrictions très lourdes pour les individus nés de parents étrangers. En dehors des citoyens de l’Union Européenne et de la Suisse, Berlin ne permet pas aux personnes nées ou résidant sur son territoire de conserver deux nationalités. Entre le passeport allemand ou celui d’origine, il faut choisir.

Samedi 14 septembre, une semaine avant le scrutin, ils étaient une petite centaine à se regrouper à l’ombre du Bundestag pour alerter les nouveaux députés sur leur condition de « citoyen de seconde zone ». 
Un nombre dérisoire au vu des centaines de milliers de personnes qui voient leurs droits politiques entravés par une législation de naturalisation contraignante. 
Près de 10 % de la population allemande possède un passeport étranger. Parmi eux, on compte des personnes issues de l’immigration récente ou plus ancienne mais aussi des enfants d’immigrés nés sur le territoire. Scolarisés dans le pays, travailleurs, contribuables, ces individus n’accèdent pas pour autant à la pleine citoyenneté. 

« A chaque élection, on se mobilise en vain pour mettre en lumière le problème, mais le sujet passe à la trappe », s’agace Hakan, 28 ans, né à Ankara et arrivé en Allemagne à l’âge de un an. Très attentif tout au long de la campagne, le jeune homme regrette que « les candidats qui lorgnent sur le poste de chancelier aient pu s’attarder sur les problèmes liés à la consommation de la viande sans jamais aborder la double nationalité. »

Un dispositif inconstitutionnel

Si les candidats ne se sont pas saisis de la question pendant la campagne, l’entrée en vigueur en janvier 2013 du « mécanisme de l’option » - le dispositif obligeant les jeunes à se prononcer pour leur nationalité allemande ou étrangère avant leur 23 ans- a ravivé la polémique entourant l’interdiction de la double nationalité. Au point d’exposer les dissensions internes au gouvernement. En février 2013, la ministre de la justice Sabine Leutheusser-Schnarrenberger membre du parti libéral du FDP, s’était prononcée pour l’extension du principe de double nationalité. Un point rapidement écarté par la chancelière Angela Merkel, qui s’est empressée de répondre qu’une réforme n’était « pas d’actualité » en Allemagne. 
« Les libéraux du FDP ont compris l’intérêt électoral mais surtout économique de la double nationalité », analyse Robert Schaddach. « Dans un pays en déficit démographique, on ne pourra pas garder loin de leurs droits civiques ces hommes et ces femmes. l’Allemagne en a besoin ! », s’agace-t-il. 

Les opposants au régime actuel de naturalisation pointent également du doigt le caractère inconstitutionnel du dispositif en place. « Comment accepter qu’un Suisse puisse avoir accès à la nationalité allemande toute en gardant son passeport, mais pas un Turc, un Géorgien, ou un Canadien ? , s’interroge faussement le député du SPD. Où se trouve ici l’égalité des droits ? »

Caroline, active au sein de « Jede Stimme », une association qui promeut la double nationalité et le droit de vote pour les élections locales, ne croit pas en la sincérité du positionnement récent du parti libéral. « Une manœuvre électoraliste de plus », s’exaspère la cinquantenaire dynamique. Originaire du Canada, Caroline a posé le pied dans la capitale il y a 22 ans. Elle y a trouvé l’amour, s’est mariée dans le pays et n’est plus jamais repartie. Après 15 années de bataille administrative, elle a décroché le sésame, un visa de longue durée. Un trophée accroché fièrement dans son salon. Caroline aurait pu obtenir la nationalité allemande depuis longtemps et voter dimanche 22 septembre. Mais la guide touristique chargée aujourd’hui de promouvoir la culture germanique n’a pas voulu renoncer à sa nationalité d’origine. Ni approuver une loi qu’elle qualifie « d’injuste et d’inégalitaire ». 

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  • Merci beaucoup de pointer du doigt un problème qu’on a tendance à pousser sous le tapis ou à minimiser trop souvent. La plupart des Allemands n’ont pas connaissance du droit de la nationalité, ni de la politique d’immigration de leur pays. Beaucoup ignorent même que les Turcs (entre autre) ont besoin d’un visa pour venir en vacances en Europe, ou d’un permis de séjour ou de travail pour vivre au même titre que les autres sur le territoire allemand. C’est pourtant une réalité qu’on est contraint de constater jour après jour. Alors que les Allemands peuvent s’envoler sans visa, ni passeport, mais avec une simple carte d’identité périmée en Turquie, les Turcs , eux, doivent faire la queue dans les consulats et les administrations pour que l’Allemagne/l’UE ne daigne les tolérer à l’intérieur de leurs frontières. Alors que l’UE se targue de prêcher la démocratie, la paix et l’égalité au monde entier elle est la première à bafouer ses propres principes. Qu’il s’agisse de politique d’immigration, de politique étrangère ou environnementale etc. L’égalité pour tous, oui, mais seulement si vous avez vos papiers.. La protection de l’environnement, oui, mais que dans nos pays (alors qu’on prone le changement de politique énergétique et le respect de l’environnement, on envoie nos déchets toxiques/chimiques/nucléaires dans les pays en voix de développement, où ils sont traités à mains nues et sans aucune protection par des travailleurs locaux..). Oui à la paix dans le monde, mais parallÈllement vendons des armes aux dictatures et pays instables... Il est important de rappeler aux Allemands, et aux occidentaux en général que nos frères d’origine turque, arabe, africaine, asiatique, américaine etc. méritent les mêmes droits que nous et qu’il n’y a pas de raison qu’un Français mérite davantage d’avoir deux nationalités, qu’un turc, un iranien ou un soudanais. Chacun devrait avoir le droit de voter dans le pays où il vit. Et la privation de ce droit est d’autant plus chocante lorsque la personne concernée est née dans le pays en question, y est allée à l’école etc. OUI AU VOTE des résidants longue durée aux élections de leur pays, le pays où ils vivent.

    Makova Le 24 septembre 2013 à 20:40
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