Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 28 mai 2013

En Palestine, le plan Marshall-Kerry ne fait pas rêver

Le secrétaire d’Etat américain promet l’injection de 4 milliards de dollars, en fonds privés, pour relancer l’économie palestinienne. Enthousiasme très mesuré.

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John Kerry en a fait l’annonce ce dimanche lors de la clôture de la réunion du Forum économique mondial qui s’est tenue à Al-Shunah en Jordanie en présence de Shimon Péres et de Mahmoud Abbas. Un plan d’investissement de 4 milliards de dollars (à peu près 3, 1 milliards d’Euros) est dans les tuyaux pour financer la relance de l’économie palestinienne. La coordination de la mise en œuvre de ce plan sera confié à Tony Blair, émissaire du Quartet (ONU, Union européenne, Etats-Unis et Russie) pour le Moyen-Orient depuis 2007. Autour de l’ancien premier ministre britannique, se réunira un groupe de travail chargé d’identifier, dans les territoires palestiniens, les opportunités dans les domaines du tourisme, de l’immobilier, de l’énergie, de l’agriculture et des technologies de pointes.

Les chiffres évoqués témoignent d’une grande ambition : selon le secrétaire d’Etat américain, les experts estiment que dans les trois ans, le produit intérieur brut palestinien pourrait augmenter de près de 50%, le chômage baisser de deux tiers et le le salaire moyen des Palestiniens augmenter de 40%. « Est ce de la fantaisie ? Je ne pense pas, car il y a déjà de beaux exemples d’investissement et d’initiatives qui marchent en Cisjordanie » a argumenté John Kerry pour vendre ce qui se veut être un Plan Marshall, plus important et ambitieux « que tout ce qui a été proposé depuis Oslo ».

Vingt ans après (en septembre prochain) la signature des accords d’Oslo à Washington, les Etats-Unis tentent donc de se replacer, sur la question palestino-israélienne, en locomotive de... de quoi d’ailleurs ? Le "processus de paix" est mort, enterré et vermoulu depuis plusieurs années. Fin mars, la visite très modeste, sinon tout à fait piteuse, au plan politique, de Barack Obama dans la région, a permis de mesurer une fois de plus à quel point la situation est dans l’impasse totale : aucune négociation sérieuse sur les dossiers clefs (tracé des frontière, démolition du mur de séparation et démantèlement des colonies, statut de Jérusalem, droit au retour des réfugiés, question de l’eau) n’est à venir et le gouvernement israélien continue, mois après mois, de valider les nouvelles constructions de colonies en Cisjordanie. Les services du Quartet ont beau assurer que le plan de Kerry « complètera, soutiendra et se développera parallèlement à un processus politique et n’a pas pour but de le remplacer », cela ressemble pourtant à s’y méprendre à un coûteux pansement visant à recouvrir la plaie infectée du naufrage politique. Un de plus.

Le Fonds d’investissement de Palestine, présidé par un conseiller économique du président de l’Autorité nationale Mahmoud Abbas, a d’ailleurs fait savoir lundi, rapporte une dépêche de l’AFP que l’Autorité « n’offrirait pas de concession politique en échange de facilités économiques » et qu’« elle n’acceptera pas que l’économie soit le premier et seul composant, mais souhaite qu’elle entre dans un cadre politique qui garantisse la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale, les droits des réfugiés et une référence pour une solution politique, telles sont les priorités ». Côté Hamas, on parle d’une « illusion trompeuse ».

La question du modèle économique du plan est également posé : qui va payer ? Et à quelle fin ? Si John Kerry n’a pas dévoilé la liste des investisseurs potentiels, on sait en revanche que Tony Blair travaille depuis quelques temps avec le Pdg de Coca-Cola, l’américain Muhtar Kent, à trouver des « voies d’investissement » en Cisjordanie.
Des « voies » qui ne peuvent cependant être fécondes économiquement que si un minimum de conditions sont remplies sur le terrain. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui : comme l’a admis John Kerry dans un éclair de lucidité : « certains obstacles » doivent être levés. Hier lundi, l’AIDA (Association of International Development Agencies), coordonnant plus de 80 ONG opérant dans les Territoires palestiniens occupés, a rendu public un rapport intitulé « Un bilan décevant : comment l’UE peut agir pour améliorer les conditions de vie des Palestiniens en Zone C » - selon les termes d’Oslo, la zone C qui couvre à peu près 60 % de la Cisjordanie est sous contrôle total d’Israël. Ce rapport rappelle notamment que « plus de 600 maisons ont été construites dans les colonies israéliennes durant l’année qui vient de s’écouler, alors que 535 maisons et structures appartenant à des Palestiniens ont été détruites, privant ainsi de foyer ou déplaçant 784 personnes ». Et qu’ « environ 30 structures financées par des fonds européens ont été détruites au cours de cette même période et des douzaines d’autres, dont des tentes, des citernes d’eau et des enclos d’animaux sont menacées de démolition ». Destructions menées à bien par les forces israéliennes qui en vingt années ont pulvérisé un nombre incalculable d’« investissements » européens notamment dans la bande de Gaza. S’attirant en retour, dans le pire des cas, quelques remontrances diplomatiques. Dans la « paix économique » que propose Kerry, les Israéliens, qui n’ont pas commenté l’annonce du secrétaire d’état américain, sauront donc faire le tri : tout ce qui peut nourrir l’édification d’un espace où survivraient des bantoustans économiques palestiniens -c’est grosso modo, la vision des dirigeants israéliens actuels - sera accepté ; le reste, et notamment les réalisations susceptibles de nourrir une dynamique politique, sera probablement détruit. Un élément intéressant à connaître pour les futurs investisseurs du plan Marshall-Kerry.

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