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Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 12 septembre 2013

En Syrie, « il est possible de jouer sur les équilibres au sein de la rébellion »

La proposition russe de placer l’arsenal chimique syrien sous surveillance internationale éloigne pour un temps la perspective d’une intervention militaire occidentale. Mais pour aller vers quoi ? Les échanges diplomatiques intenses mettent à jour les différences de perception et de stratégie de tous les acteurs de la crise. Trois questions à Thomas Pierret, maître de Conférence à l’Université d’Edimbourg, spécialiste de la Syrie.

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Regards.fr : Comment interprétez-vous la proposition russe et la réaction américaine et française ?

Thomas Pierret : J’ai entendu quelques commentaire se félicitant d’une « avancée vers la paix », il faut donc avant tout rappeler qu’il s’agit bien d’une initiative portant sur un aspect spécifique du conflit et certainement pas d’un plan visant à y mettre fin. Les Russes ne veulent pas d’une intervention militaire en Syrie. Mais on voit bien qu’en réalité Obama n’est pas non plus très chaud, comme en témoigne sa démarche, à laquelle rien ne l’obligeait, de solliciter le Congrès. On entre, avec cette proposition russe, dans une nouvelle concertation entre des acteurs qui ne souhaitent pas fondamentalement intervenir en Syrie. Pour les français et les américains, cependant, leur crédibilité est en jeu. Etant donné leur prise de position initiale pour une intervention "punitive", ils ne peuvent pas y renoncer à la première initiative diplomatique venue. L’alternative proposée doit tenir la route. D’où le projet français de résolution évoquant le chapitre VII qui permet, in fine, une intervention armée [1]. Cela donnerait une couverture onusienne. Mais les Russes ne semblent pas vouloir céder sur ce point. C’est la limite de la concertation engagée actuellement.

De fait, la France apparaît aujourd’hui comme la plus belliqueuse. Signataire, parmi d’autres, d’une lettre ouverte ouverte à François Hollande [2], vous êtes favorable à une intervention occidentale en Syrie. Comment considérez-vous la position française ?

Il y a aujourd’hui au sein de la diplomatie française le sentiment que la situation syrienne est un désastre à long terme. Sur l’aspect humain - même si on sait bien que cela n’est pas une préoccupation majeure des chancelleries - mais aussi parce qu’une situation dégradée dans ce pays, dans cette région, constitue une menace stratégique à long terme. C’est une différence de perception importante avec les Etats-Unis. Obama et son administration sont concentrés sur la défense des intérêts directs américains, vis-à-vis d’un électorat qui leur a d’abord confié cette tâche. Du coup, le fait qu’un pays entier devienne demain un trou noir sur le globe n’est pas perçu comme très grave : c’est loin de chez eux, l’allié principal de la région, Israël, est en capacité de se défendre et l’approvisionnement en pétrole est sécurisé notamment par la présence de porte-avions dans la région ; donc il n’y a pas vraiment de raisons d’intervenir. Vous remarquerez que dans ses interventions, Obama parle très peu du peuple syrien, ce n’est pas une préoccupation majeure. La Grande-Bretagne et la France ne peuvent pas se permettre de réfléchir en ces termes-là, la proximité géographique est tout autre. Et il se trouve que depuis deux ans, les négociations n’ont mené à rien. On a dit craindre qu’une intervention entraîne la régionalisation du conflit, attire les jihadistes, etc. Or, tout ce que l’on disait vouloir éviter est arrivé ! Et c’est justement à cause de l’absence d’intervention que l’on se trouve aujourd’hui dans cette situation. J’étais pour ma part favorable à l’établissement de lignes rouges, par exemple l’usage de l’artillerie lourde contre les villes. Mais quand Assad a commencé à y recourir en février 2012, rien ne s’est passé. Au contraire, il n’a cessé d’entendre Washington et l’Otan clamer qu’ils n’interviendraient pas en Syrie. Alors, il a fait ce qu’il a voulu, haussant la répression d’un cran jusqu’à user d’armes chimiques. On ne lui a donné aucune raison de cesser l’escalade. C’est pourquoi, et je dis cela sans vouloir défendre François Hollande, je pense que la France est belliqueuse pour de « bonnes raisons ».

La composition des forces de rébellion suscite beaucoup d’interrogations, notamment autour de la place qu’y occupent les groupes islamistes radicaux. Qu’en est-il exactement et qui soutient qui ?

La rébellion est composite et je pense qu’il est possible de jouer sur les équilibres au sein des forces qui la compose. On parle beaucoup de la forte présence de jihadistes et certains groupes salafistes, bien organisés, sont visibles parce qu’ils se sont installés dans des zones désertées où ils créent des mini-structures étatiques. Mais globalement, je pense que, leurs appuis extérieurs étant divisés, ils le sont aussi et sont donc plutôt en recul au sein de la rébellion, même si ce recul est relatif.

Côté soutien, même si John Kerry se contredit beaucoup - un jour, il dit que les frappes ne doivent pas altérer les équilibres militaires sur le terrain et le contraire le lendemain - on sait que Washington a choisi de soutenir l’Armée syrienne libre (ASL) et son chef Salim Idriss. Le problème est que la situation est très variable d’une région à l’autre : dans certaines zones, l’ASL est une coquille vide, dans d’autres, comme à Damas, elle est structurée et serait sûrement en capacité de prendre la main si la situation le permettait. Autre certitude, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite sont sur une ligne très proche. Contrairement à ce qui est souvent prétendu, l’Arabie Saoudite, pour des raisons d’Etat et de crainte pour sa sécurité intérieure, se méfie des islamistes les plus radicaux et apporte plutôt son soutien aux franges moins dures que ne l’est le Front Al Nosra [3] par exemple. Cette option convient parfaitement aux Etats-Unis et à la Jordanie.
Avec le Qatar c’est différent. Ce petit pays peu peuplé n’a pas vraiment d’angoisses par rapport à sa sécurité intérieure car il se sait capable de dissoudre n’importe quelle opposition - ou presque - dans l’argent ! Du coup, ils se sentent libres de pouvoir soutenir à peu près toutes les forces. Avec deux axes : choisir le meilleur cheval, celui qui l’emportera à la fin ; et dans la mesure du possible, s’opposer à l’Arabie Saoudite avec qui la rivalité demeure. Et donc le cas échéant, apporter leur soutien à des groupes qui n’ont pas celui de l’Arabie Saoudite.

Reste à savoir qui soutient Al Nosra aujourd’hui. A cette question, il est difficile de trouver des réponses claires. Il y a bien les réseaux privés de financement du Golfe mais il semble que ces fonds sont en fait eux aussi plutôt absorbés par des groupes salafistes "respectables". On dit aussi qu’Al Nosra exploite des puits de pétrole. Ce qui est vrai mais c’est récent. Donc d’où venaient leurs moyens importants avant ? On ne sait pas exactement.

Thomas Pierret a coordonné (avec Amin Allal) la rédaction du récent ouvrage Au coeur des révoltes arabes : devenir révolutionnaires (Edition Armand Colin/Recherches, avec le concours du CNRS, Paris, 2013, 310 p. 25 €.)

Concernant « le recul des salafistes » au sein de la rébellion syrienne, lire l’une de ses récentes contributions sur Lemonde.fr

Notes

[1Au lendemain de la proposition Russe, la France a mis sur la table un projet de résolution visant à imposer à la Syrie de déclarer ses armes chimiques, en plaçant cette résolution sous le chapitre VII de la charte de l’ONU. Ce dernier permet au Conseil de sécurité d’« entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales » (article 42).

[2Intitulé Qui ne dit mot consent, ce texte diffusé le 23 août au lendemain de l’attaque chimique est également signé par François Burgat, Vincent Geisser...

[3Le Front Al-Nosra ou Jabhat al-Nosra est le plus important groupe jihadiste engagé dans la rébellion syrienne. Il a connu une scission en avril dernier qui s’est traduite par la création du groupe Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) soutenu par Al Qaeda en Irak.

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