Photo Alan Hilditch
Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 21 juin 2013

En Turquie, « le mouvement va prendre d’autres formes »

Arrestations, évacuation de la place Taksim, mobilisation de ses militants, cette semaine Erdogan a essayé d’en finir avec ceux qu’il appelle les « terroristes ». La contestation qui agite la Turquie depuis trois semaines va-t-elle s’éteindre ? Le point de vue de Riva Kastoryano, sociologue, directrice de recherche à Sciences-Po, responsable du groupe de recherche du CERI sur la Turquie contemporaine. (Propos recueillis au téléphone jeudi 20 au soir)

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Regards.fr : Qui reste aujourd’hui sur la place Taksim d’Istanbul ?

Riva Kastoryano : Un monsieur qui se tient debout, silencieux, et une femme s’y est également installée aujourd’hui en bikini deux pièces. Il n’y a plus un seul manifestant mais par contre beaucoup de policiers qui parlent, lisent la presse, sont sur leur smartphones. J’ai discuté avec quelques uns, persuadés qu’ils font face à un complot de l’étranger, européen ou américain. Ils sont en plein dans le climat de suspicion, complotiste, largement relayé par les médias et le régime.

Le mouvement a commencé lorsque des jeunes se sont opposés à l’arrachage d’arbre dans le parc Gezi. Qui étaient ces jeunes et qui les a rejoint ?

Des étudiants issus de la classe moyenne stambouliote, éduqués, venus des quartiers résidentiels, arborant pour certains d’entre eux un style très« 70’s » ; mais il y avait aussi, et ce dès le début, des filles voilées et d’autres jeunes étudiants. On parle-là de la classe d’âge 22 -30 ans. Les autorités locales ont donc demandé aux mamans de rappeler leurs enfants à la maison mais elles se sont jointes aux manifestants ! Et les formations et militants de gauche et d’extrêmes-gauche se sont très vite engouffrés dans le mouvement, dès que la police est intervenue.

Les médias occidentaux ont dit que c’était la jeunesse "occidentalisée" de Turquie qui était dans les rues. Vous approuvez ?

Il s’agit de la frange la plus laïque de la population, c’est certain, mais cela n’a pas forcément à voir avec l’« occidentalisation ». Ici les conservateurs et les islamistes sont pour beaucoup d’entre eux très occidentalisés, ils ne sont pas « archaïques ». Ce qui rassemble les manifestants, c’est leur ras-le-bol, leur consternation face à la façon dont Erdogan gouverne et se comporte, face à ce qu’il dit et propose. Toutes les dispositions sur la restriction de vente d’alcool, le discours sur la nécessité de faire des enfants, la remise en cause de la contraception, etc. tout cela exaspère les gens, ils ne veulent pas de ça, ne veulent pas être pris pour des imbéciles. Je pense que ces dernières semaines, toutes sortes d’idéologies se sont retrouvées autour d’une idée simple : on tient à nos libertés. La comparaison avec le printemps arabe n’est pas valide : on est dans un régime démocratique, ceux qui sont au pouvoir ont été élus et il existe une opposition, même si elle est faible et désorganisée. C’est dans ce cadre qu’on a assisté à un fort mouvement de contestation. Inattendu mais pas très surprenant...

Pourquoi ?

J’ai suivi les débats et mobilisations qui ont accompagnés l’ensemble des projets urbains débutés l’an dernier autour de la place Taksim. Les profonds bouleversements urbanistiques que subit le quartier ont des conséquences sociales et cela a engendré un mécontentement général. L’an dernier, la mobilisation autour de Gezi et de Taksim était essentiellement conduite par des universitaires et se menait de façon tout à fait pacifique et académique. Et puis le déracinement des arbres a fait entrer d’autres acteurs dans la lutte.

Le mouvement est fini selon vous ?

Je ne le crois pas. Il va prendre d’autres formes, on va voir lesquelles, mais je pense qu’il va continuer. Côté pouvoir, on se situe déjà dans la perspective des échéances électorales de 2014 : en mars, les municipales et en août, une présidentielle dont le vainqueur sera pour la première fois élu au suffrage universel, comme le veut la nouvelle Constitution. Erdogan est candidat. Mais Abdullah Gül, l’actuel président de « l’ancien régime » le sera peut-être aussi, on ne sait pas encore. Ils appartiennent tous les deux à la même force politique mais n’ont pas eu la même attitude face à la contestation. Erdogan est dans la surenchère, il mobilise ses troupes contre ceux qu’il appelle les « terroristes » de Taksim. Il agit comme s’il voulait mettre face à face deux Turquie, l’une qui serait à ses pieds, satisfaite de sa gouvernance et une autre mécontente, composée de « terroristes » donc... Cela me semble dangereux. Gül de son côté a au contraire fait savoir dès le début du mouvement qu’il « comprenait » les manifestants.
Par rapport à cela, côté manifestants, il y a de grandes inconnues : on ne sait pas quel est leur degré de politisation et, du coup, s’ils entendent s’appuyer sur ces échéances électorales pour poursuivre la lutte. Ni sur quelles bases ils vont poursuivre leur mouvement. Avec quels mots d’ordre ? Quelle structure, quelle organisation ? Seront-ils récupérés par des forces d’opposition ? Lesquelles ? Ils souhaitent la démission d’Erdogan mais quels moyens vont-ils se donner pour l’obtenir ? Pour l’heure on semble s’acheminer vers la poursuite du mouvement sous des formes spontanées et éclatées. La seule chose dont on soit sûr, c’est que les manifestants actuels qui iront aux urnes en 2014 ne voteront pas pour Erdogan...

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