Accueil > Nos sélections | Chronique par Samy Johsua | 9 septembre 2013

Totalitarisme, Samy Johsua a lu le livre de Roger Martelli

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Voilà un thème qui fit florès lors de la grande vague des « nouveaux philosophes », mais qui, plus moderato, vient toujours hanter les inconscients : et si toute sortie du libéralisme versait dans « le totalitarisme » ? Les camps, la dictature du parti unique, celle du chef, la société émiettée et entièrement contrôlée par l’Etat : n’est-ce pas commun aux deux grands systèmes de rupture du siècle dernier, communisme et fascisme ? Comme le rappelle Roger Martelli dans un livre paru l’an dernier il y a un triple enjeu à cette question. Le premier est purement historique : est-ce que vraiment le stalinisme et le nazisme (ou le fascisme) peuvent être ramenés aux mêmes traits empiriques ? Le second est théorique : d’où vient le concept lui-même de totalitarisme et est-il autre chose qu’une simple intuition (productive avec Hannah Arendt en particulier) ou même en fait un outil forgé à des buts de guerre froide dont les fondements sont fragiles ? Et le dernier enjeu est politique. Il concerne directement le combat émancipateur : toute révolution est-elle destinée à l’évolution dramatique que connut l’URSS ?

Après d’autres, et de manière particulièrement convaincante, Martelli nous explique à la fois la genèse du concept et son manque de racines théoriques et empiriques. L’argument peut se résumer ainsi. Oui, les deux étoiles noires jumelles du stalinisme et du nazisme furent des systèmes totalitaires. Mais non le « totalitarisme » comme chapeau commun n’a pas de pertinence. Déjà l’approche historique conduirait à distinguer entre Mussolini et Hitler. Des racines communes entre eux mais bien des différences idéologiques et pratiques. Et si on compare Staline et Hitler et les systèmes qu’ils contrôlaient, les différences sont partout. Dans le fonctionnement de l’économie déjà. Mais même dans celui de la dictature à proprement parler, entre un Staline vérifiant et orientant personnellement dans le détail la machine de répression, et un Hitler déléguant largement la sinistre besogne. Même la fonction et la structure des camps ne furent pas les mêmes.

D’où vient alors la puissance pratique du concept malgré les faiblesses historiques s’ajoutant aux faiblesses conceptuelles ? Effet de période explique Roger Martelli, ceci ne prenant l’ampleur qu’on lui a connu qu’alors que le nazisme n’existait plus et que seul comptait la guerre froide naissante. De plus, dès le 20ème Congrès du PCUS, les traits les plus extrêmes du système soviétique ne sont plus présents, avec la fin des grandes purges. La « convergence » des systèmes totalitaires annoncée par le concept de « totalitarisme » perdait toute crédibilité. Et ceci jusqu’au verdict historique final. En effet, contrairement à nombre de théories échafaudées à cette époque et répétées ad nauseum le système soviétique était tellement fragile qu’il s’est effondré sur lui-même, alors que seule la guerre poussée à son terme a pu en finir avec Hitler.

Pourquoi le bilan de ces brillantes prophéties n’a t-il jamais été tiré ? Pour Martelli c’est que la fonction principale du demi concept (ou même du faux concept) de « totalitarisme », en tout cas celle qui subsiste toujours, est d’empêcher de penser la possibilité même d’un système alternatif au capitalisme. Ne rien changer de fondamental, surtout pas par une révolution, ou alors le « totalitarisme » est inévitable.

Sauf que la critique radicale et indispensable de l’entourloupe ne suffit pas à épuiser la question d’un point de vue émancipateur. Comme le dit Martelli, il reste indéniable que la révolution russe a donné ce qu’elle a donné. Et ceci est un problème majeur (dont nous ne sommes pas sortis) même si les outils forgés par l’ennemi de classe pour en rendre compte ne sont pas les bons. La littérature pour s’y attaquer ne manque pas. Sans absoudre en quoi que ce soit les bolcheviks dans leur ensemble, Roger Martelli revient, dans le détail, sur la rupture qualitative (en plus que quantitative quant à l’ampleur de la destruction de vies humaines) entre Lénine et Staline. Comme d’autres, il situe la concrétisation de celle-ci certes à la prise de pouvoir du second, mais surtout au tournant des années 29, dans la fin définitive de la NEP accompagnée du déchaînement de la violence contre les paysans, puis contre toute la société. Débat classique que cette discussion des continuités et des ruptures, ce qui ne veut pas dire sans importance, au contraire.

Mais dans cette note je voudrais attirer l’attention sur le défi supplémentaire que se pose Roger Martelli : qu’est-ce qui a rendu tout ceci possible ? A la fois la victoire des fascismes et celle du stalinisme ? Le souci du détail ne supprime pas en effet les effets historiques de longue durée. Le « court 20ème siècle » (de 1914 à 1989) fut abominable pour l’Europe, avec en particulier une guerre prolongée de 1914 à 1945. Beaucoup d’auteurs avaient déjà noté les effets de « brutalisation » du monde européen provoqués par la « guerre totale » ouverte en 1914. En plus des données propres à la Russie tsariste, on comprendrait mal les évolutions politiques des années postrévolutionnaires si cette donnée n’était pas prise en compte. Comme d’ailleurs l’évolution de la République de Weimar. Martelli l’explique aussi abondamment. Mais il y ajoute une interrogation supplémentaire. D’où est venue la possibilité même de la « brutalisation » de 1914 ? Déjà de l’exemple paradigmatique de l’expansion coloniale et/ou impériale avec le cortège de violences portées au sommet et avec la déshumanisation des colonisés qui en est la condition préalable. Mais à ceci, (un thème déjà avancé par d’autres), Martelli ajoute une thèse spécifique, qui ne peut pas ne pas interroger la tradition communiste. Le glissement totalitaire est aussi dit-il (et même peut-être d’abord à la fois dans l’ordre chronologique et logique) le produit des échecs ouvriers/socialistes du siècle d’avant.

Impossibilité donc dans ce 19ème siècle d’ouvrir une perspective socialiste. Soit sous la forme finalement assez rare de la révolution sociale (juin 48 et la Commune pour la France), soit sous celle de la croissance « organique ». Celle-ci, saluée par le vieil Engels dans le cas le plus avancé, celui de la social-démocratie allemande, était censée régler la question, par le poids du nombre et de l’organisation. Outre que ce ne fut pas le cas le plus répandu, nulle part cet espoir n’a obtenu le moindre début de réalisation. Mais ceci même ne prend sa force que par une donnée décisive : la « trahison » par la bourgeoisie de son rôle « historique ». Marx n’avait pas d’imprécations assez dures contre la bourgeoise allemande des années 48 justement à ce sujet. Phénomène bien plus vaste, durable et décisif dit Martelli. Partout (disons pour l’essentiel) la bourgeoisie, apeurée par la montée du prolétariat et le danger socialiste (et peut-être par la violence de la poussée populaire produite par 1789 et ses suites), fait un double choix. Celui de l’alliance avec les forces dominantes du passé en voie de reconversion sociale d’un côté. Celui de la limitation drastique des espaces « démocratiques » même « bourgeois ». La montée des nationalismes dans ce cadre permet de construire une assise populaire à des systèmes profondément antipopulaires. Et la dynamique de ceux-ci est connue. L’expansion impériale dès que les limites de la première mondialisation apparaissent, puis l’impérialisme proprement dit comme système, et enfin la guerre. Finalement le « libéralisme » au moins dans ses figures « politiques », associé théoriquement à la montée de la bourgeoisie a rarement vu le jour en Europe, avant les lendemains de 1945. Une vision très pessimiste donc du 19ème siècle, dont les désastres préludent à ceux du siècle qui suit et les expliquent en partie.

En tout état de cause, la lecture de ce livre passionnant nous place pour ainsi dire devant la profondeur de la nouveauté des problèmes que nous avons à résoudre aujourd’hui. Non seulement, ce qui va de soi, les conditions ne sont plus les mêmes que par le passé. Mais encore toute tentative d’aborder cette nouveauté par l’idée de la seule incomplétude de ce qui fut entamé (et échoué) est une impasse. Si le « rôle révolutionnaire » de la bourgeoisie fut (et demeure) incontestable sur le plan économique et même social en général, la même chose ne fut pas vrai du point de vue « politique » d’une manière générale. Sauf sur la courte période d’après guerre marquée par l’effondrement du fascisme et la crainte de l’URSS. Et elle n’est certainement pas près de se généraliser à nouveau. D’un autre côté les voies de la perspective socialiste future sont marquées à la fois par les échecs du siècle précédent (auxquels il faut ajouter ceux de celui d’avant donc…) et par la nouveauté profonde de la situation. Comme si on avait aujourd’hui d’un côté l’expression accomplie de la description marxiste avec le déploiement mondial des mécanismes et des contradictions capitalistes (un « capitalisme sans dehors ») et les effets de la mondialisation des solidarités objectives. Mais de l’autre, avec des « fossoyeurs » potentiels qui cherchent encore leurs outils…

« En finir avec le totalitarisme », Roger Martelli, Editions La Ville Brûle, 2012, 160 pages, 10€.

Samy Johsua est universitaire, membre de la Gauche Anticapitaliste.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Si un membre historique de la 4ème se met à rejoindre l’ analyse nuancée de Roger M sur le lien entre stalinisme et totalitarisme , c’ est que le " lac est véritablement en feu ...

    1914 2013 ... Le siècle se referme

    Derrière vont se trouver des conflits bien plus violents que les conflits européens du début du 20 ème siècle ..

    Thierry H ( membre du PS )

    THIERRY HERMAN Le 9 septembre 2013 à 19:52
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?