Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Haddad | 15 novembre 2013

Festival de cinéma de Tripoli, Atiq Rahimi : « La culture change le combat en débat »

Invité d’honneur du premier festival de cinéma de Tripoli, organisé par l’association libanaise Résistance Culturelle, l’écrivain et réalisateur franco-afghan livre sa vision de la culture comme arme de rassemblement.

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« Les hommes qui ne savent plus faire l’amour font la guerre. » Mardi 12 novembre, quand Atiq Rahimi est venu parler de Syngué Sabour avec les élèves du lycée de Amchit, au nord du Liban, ils avaient écrit cette phrase tirée de son film, sorti en février 2013, sur leur tableau noir. « C’est pour cela que je ne résiste pas à rendre visite aux jeunes, pour leur spontanéité », sourit le cinéaste et écrivain, qui a reçu le prix Goncourt en 2008 pour son roman éponyme. C’était aussi l’occasion rêvée de déborder du cadre officiel du festival du cinéma de Tripoli, organisé du 14 au 18 novembre dans la ville du nord du Liban, en proie à une violence chronique qui défigure ses façades et détruit la vie de ses habitants. Car sous son panama feutré et sa moustache de dandy, l’homme qui a fui la guerre d’Afghanistan à 22 ans, avant de s’installer en France en 1985, est devenu un passeur d’histoires et d’espoir. Un artiste pour qui la culture ne vaut que pour être partagée, meilleur remède contre les maux de la guerre contre laquelle il est entré en résistance.

Regards.fr. Le festival de cinéma de Tripoli est organisé pour la première fois au Liban par l’association Cultural Resistance (« Résistance culturelle »). Quelle résonnance avec votre film Syngué Sabour, qui a fait l’ouverture du festival le 14 novembre ?

Atiq Rahimi. La culture est un acte de résistance contre tout ce qui divise. La guerre transforme le débat en combat et la culture le combat en débat ! L’histoire de cette jeune femme qui reste auprès de son mari dans le coma et lui raconte ce qu’elle n’a jamais eu l’occasion de lui dire montre l’impact de la guerre sur celles à qui on ne donne pas le choix des armes. C’est par la parole qu’elle parvient à se délivrer des déchirures provoqués par le conflit et, au-delà, des frustrations liées au statut de la femme en Afghanistan. A l’origine de Syngué Sabour, il y a le traumatisme que j’ai ressenti en apprenant le meurtre d’une poétesse afghane par son mari. Vu que je n’avais plus la possibilité de lui parler, j’ai décidé d’en faire le narrateur d’un roman où elle s’assiérait à son chevet pour lui balancer tout ce qu’elle pense à la figure. Ce n’est pas l’histoire de toutes les femmes afghanes, je ne suis pas sociologue. Mais il suffit qu’une personne souffre pour que toute l’humanité soit en deuil. Et à Tripoli, dans cette ville déchirée par un conflit civil, comme hier en Afghanistan, il existe peut-être des histoires de résistance culturelle de la sorte.

L’Afghanistan, vous y retournez pour y développer la culture chez les jeunes justement, les autres victimes silencieuses des conflits civils avec les femmes…

Je me rends à Kaboul tous les deux mois. Le problème, c’est que chaque jour, on m’apporte un nouveau scénario ou un manuscrit à mon bureau (rires) ! Je travaille aux côtés d’une maison d’édition en langue persane, avec qui nous avons publié de jeunes auteurs afghans. Et j’ai formé de jeunes scénaristes qui ont ensuite réalisé un soap opera afghan.

Mais c’est en français que vous avez écrit Syngué Sabour, dont est tiré le film réalisé avec Jean-Claude Carrière. Une façon de rendre hommage à votre pays d’accueil ?

C’était surtout pour les titiller ! Vous savez, quand j’ai reçu le Goncourt, beaucoup de gens en France n’ont guère apprécié. Certains trouvaient déplacé qu’un Afghan remporte un prix de littérature française, d’autre, au contraire, se félicitaient qu’un pauvre réfugié parvienne à adopter avec brio la langue française. Certains s’en sont énervés, d’autres en ont profité ; je n’écris pour aucun des deux. J’aime la langue française et c’est sa littérature, de Marguerite Duras à Maupassant, qui m’a guidée vers l’écriture.

La montée actuelle de la xénophobie en France vous inquiète, vous attriste ou vous révolte ?

Vous savez, en Afghanistan ou ici au Liban, la peur de l’autre conduit à des guerres fratricides. La xénophobie n’est pas l’apanage de la France, elle fait partie de la part animale qui est en nous, ce besoin de repli sur soi en période d’insécurité, cette vigilance par rapport à l’étranger. Le seul moyen de combattre cette part essentielle de nous-même, c’est de la dépasser par la culture.

L’écriture, de roman et de scénarios, a-t-elle été un moyen pour vous de dépasser l’expérience de la guerre ?

Récemment, un journal français m’a demandé d’écrire sur la guerre en Afghanistan. Facile, j’ai pensé. Mais devant ma copie, impossible d’écrire une ligne : j’avais déjà tout dit ! Là, j’ai déprimé, je me suis dit que ma vie se résumait à l’expérience de la guerre et le désir permanent de la dépasser. Je crois que l’écriture et le cinéma m’ont permis de faire le deuil de la guerre. A présent, il est temps pour moi de développer d’autres thèmes qui me tiennent à cœur.

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